ABYMES t.1-3 (Valérie Mangin / Griffo, Loïc Malnati, Denis Bajram)

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La critique de Abymes T.1 (simple - Dupuis) par vedge est disponible sur le site!

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La critique de Abymes T.2 (simple - Dupuis) par vedge est disponible sur le site!

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Un bédéaste évoque un cinéaste qui a évoqué un romancier… Vertigineux.

Jim

Je suis en train de relire la trilogie, que j’avais prise à sa sortie (il y a cinq ans déjà).
Le principe consiste en une mise en abyme sous forme de BD. La mise en abyme, pour ceux qui ne connaîtraient pas, c’est le principe de la Vache qui Rit : une image contient la même image en plus petit (ou un texte contient le même texte, etc…).
Là, la série propose un exercice du même ordre. Chaque tome suit un créateur (Balzac pour la littérature, Clouzeau pour le cinéma et Mangin pour la bande dessinée), qui est confronté à un récit qui le met en scène sans explication immédiate. Pour compliquer le tout, chaque tome voit le précédent s’inscrire dans son récit (on y reviendra).

Dans le premier tome, Balzac, qui travaille alors sur La Peau de Chagrin dans sa maison de Bayeux, découvre qu’un feuilleton littéraire d’un auteur anonyme a remplacé le sien. Pire, il découvre que ce récit à épisode le prend comme personnage central, dévoilant des secrets de son enfance et de son adolescence. Encore mieux, c’est raconté de telle manière que Balzac lit avec effarement l’histoire de Balzac qui lit avec effarement l’histoire de Balzac.
C’est dessiné par Griffo, qui livre de somptueux décors, des personnages avec de chouettes trognes et un traitement graphique très intéressant concernant le feuilleton : les paragraphes que découvre Balzac sont représentés par des cases en hachures (ambiance gravure) sur fond sépia. L’ensemble est assez joli à regarder, et orné d’une magnifique couverture.
Bien entendu, l’affaire se finit mal. Et si l’on comprend (pour peu que l’on sache les détails de la vie de Balzac) que l’on est dans un monde alternatif, une continuité divergente, mais cela n’enlève rien à la pirouette de l’exercice, comme on le verra pour les deux tomes à venir.

Jim

Après le destin tragique et pathétique de Balzac présenté dans le premier tome, nous faisons un bond dans le temps et nous retrouvons le cinéaste Clouzot, alors qu’il tourne l’adaptation cinématographique de la vie du romancier.

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Là encore, le système de double abyme est présent : le romancier devient sujet du cinéaste, qui se retrouve confronté à des prises de vue dont il est l’acteur à son corps défendant. Une fois de plus, le destin est tragique (et différent de celui qu’on connaît dans notre réalité, sur notre “Terre-Prime”).
Le dessin est réalisé par Loïc Malnati, qui livre la prestation la plus faible des trois tomes. Son encrage est charbonneux et tremblant, et sa mise en scène est assez plate. Dommage, pour un tel sujet. D’autant que, au-delà de l’exercice formelle qui accompagne cette interrogation sur la nature de la fiction, le contexte “humain” (pour faire court) est très intéressant, puisque l’action se passe dans l’immédiat après-guerre, avec le spectre de la collaboration entachant les relations, personnelles et professionnelles, de nombreux personnages (on rappellera que, sur “Terre-Prime”, Clouzot a réalisé Le Corbeau, film produit par la Continental, une société de production supervisée par les Allemands, ce qui lui sera reproché, quand bien même le long métrage est une virulente dénonciation de la France de la délation).
Mais les éléments sont placés pour la conclusion, qui nous entraîne à nouveau à sauter les époques et à retrouver la scénariste Valérie Mangin au début des années 2000…
(Et nous, on se retrouve demain pour l’évocation de ce troisième tome.)

Jim

“Demain” est déjà passé, et je ne vois rien venir… ~___^
Dommage, je t’aurais bien vu, ensuite, faire un message sur Jim qui lit la BD !

Tori.

Héhéhé
Trop de trucs à faire.
Et comme je m’absente en fin de semaine, je pense que ça sera pour… la semaine prochaine.

Jim

Diable, je m’aperçois que je n’ai pas commenté ma lecture du troisième tome.

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Donc, nous en étions à la troisième génération d’auteurs. Nous retrouvons donc Denis Bajram et surtout Valérie Mangin, scénariste mais également et surtout protagoniste principale de ce troisième volet. Le couple est installé à Bayeux, dans la maison de Balzac (où Clouzot avait tourné). Surgit alors l’ombre des deux créateurs précédents, mais aussi le spectre d’un étrange album, que la scénariste découvre par hasard dans un bac à soldes alors qu’elle n’est qu’étudiante, qui porte le nom d’un scénariste qui est son homonyme, et que les hasards de la vie feront qu’elle n’en lira le contenu que des années plus tard.

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Ce troisième tome donne tout son sel à la trilogie. D’une part, il fournit des explications, ce qui est quand même pas mal, toujours satisfaisant (au risque de dégonfler le mystère). Les deux auteurs, bien conscients du danger, décident donc de tabler sur l’émotion et le pathos (parfois un peu facile, les ficelles sont visibles, mais c’est efficace et nécessaire), construisant un album assez dense, assez touchant, dont la fin, ramassée, part dans un délire total, relevant de la science-fiction et constituant, en quelques cases, un hymne à l’imagination au pouvoir (si seulement).
Ce délire a une autre fonction : il dédramatise la mise en abyme et la “prétention” que constitue le fait de se mettre soi-même en scène, et il valide également les destins divergents de Balzac et de Clouzot, qui pouvaient passer pour cruels à la première lecture : nous sommes ici dans une continuité alternative, et si Mangin et Bajram se donnent le beau rôle, c’est également afin de réfléchir au mystère de la création artistique, un questionnement qui charpente l’ensemble des trois albums.

Alors je repensais à ton commentaire, et en fait, sur moi, l’effet de mise en abyme est assez efficace car, à l’instar d’autres personnes qui connaissent Denis et Valérie, je connais bien les lieux dans lesquels ils placent l’action. Certes, pas tous, mais je connais l’appartement de la rue Saint Julien le Pauvre, je connais leur maison à Bayeux, je reconnais les locaux de différentes librairies, ou un quai de gare, une rue d’Angoulême. Ce qui renforce le discours qu’ils tiennent dans ces albums.

Jim

Moi, je les connais chacun via (une partie de) leurs œuvres (et j’ai croisé Bajram lors d’une séance de dédicaces il y a une quinzaine d’années : il m’avait époustouflé par sa rapidité (et la qualité de ses dédicaces)), mais je ne savais même pas qu’ils étaient en couple ! ~___^
En tout cas, tu m’as donné envie de m’intéresser à Abymes.

Tori.

Des gens charmants. Denis, je le connais depuis l’école. Genre, en quatrième, quoi (j’étais dans la classe du frangin du (futur) juge Van Ruymbeke, un gars passionné de comics comme moi, qui depuis est devenu égyptologue, je crois… Et il nous a présentés).
Denis était un grand lecteur de franco-belge (sur son blog, il y a peu, il évoquait ses lectures à l’occasion du décès de Ribera), et il désirait replonger un peu dans les comics, et c’est donc moi qui lui passais mes Strange. Lui, il me faisait lire d’autres trucs, je le soupçonne de m’avoir fait découvrir les bouquins de Peeters et Schuiten. On est devenus potes grâce à ça.
Valérie, je la connais via Denis depuis quoi, quinze ans, sans doute un peu plus (dix-huit, je dirais, puisque Denis devait dessiner une couverture de comics pour les cinquante ans de Semic, soit en 2000, et Valérie était au restau quand on en parlait).
Je n’ai pas lu tout ce qu’elle a fait, mais en général, j’aime beaucoup.

Hé bé tant mieux.
C’est une période calme, en ce moment, que je qualifierais de “vacances”, et j’en profite pour bouquiner. Et pour écrire aussi, mais surtout lire, et par conséquent venir poser un commentaire de temps en temps. D’autant qu’en franco-belge, j’ai un retard de lecture considérable.

Jim