Au #110, je commençais à me demander si, au-delà des qualités réelles du run, ce dernier est vraiment pour moi.
J’ai maintenant ma réponse : non.
Oh, j’aimerais vraiment être « à fond » dans cette saga, ce Fear State plutôt bien préparé. James Tynion IV fait les choses sérieusement, il fait bien monter les événements ; tout est bien huilé, c’est une belle mécanique. Ses apports, et notamment l’Unsanity Collective, sont plutôt bons, et son Ghost-Maker a le potentiel pour « exister », au moins un moment dans la Batfamily. Et Jorge Jimenez propose des planches très dynamiques et inventives, même si oui le style risque d’être « daté » assez vite.
Mais…
Mais ça ne me passionne pas. Mais Future State a trop « vidé » le suspense. Mais l’organisation Magistrate, ça m’emmerde. Mais Scarecrow, c’est long à se mettre en place. Mais tout ça fait trop redite avec Joker War, que j’ai bien aimé, et je m’emmerde.
Je m’arrête là.
C’est bien, c’est même très bien sur plein d’aspects, mais je ne suis pas dedans. Je suis content que la série soit bien tenue, et que ceux qui aiment aient de très bonnes choses à lire.
Mais je n’en fais juste pas partie.
Après Snyder, c’est donc Tynion qui a trouvé une nouvelle maison pour développer toutes ses créations. Vu la place de plus en plus importante prise par ses propres séries, je ne suis pas étonné de ce départ des séries Batman et Joker…
Et ça en dit long aussi sur l’évolution des pratiques. On sentait déjà, il y a quelques années, au moment où Image raflait les grosses signatures, qu’il y avait des appels d’air assez violents. Aujourd’hui, avec les plates-formes qui permettent d’offrir un nouveau modèle économique, les scénaristes peuvent travailler sur plusieurs projets en même temps, ils montent non pas une série, mais une collection (à ce sujet, je suis curieux de voir les projets de Spencer).
Les auteurs peuvent donc développer plusieurs projets, et surtout en détenir les droits. Sachant que l’audio-visuel puise dans la bande dessinée pour de nouveaux projets (notamment de série), j’imagine que chacun rêve d’un destin à la Mark Millar, à savoir créer de potentielles franchises et en conserver le contrôle. Du coup, les avantages sociaux liés à des contrats d’exclusivité pèsent moins lourd dans la balance.
En retour, les éditeurs traditionnels sont donc moins enclins à offrir des contrats d’exclusivité, parce qu’ils n’arrivent pas vraiment à garder leurs écuries.
À court terme, on risque d’avoir une explosion de l’offre, comme on a de temps en temps depuis ces dernières décennies (Image il y a sept-huit ans, disons). À moyen et long terme, il faudra voir si cela se stabilise et fait naître de nouveaux acteurs sur le marché (ou en consolide d’autres, je pense à Dark Horse), ou si le soufflé retombe, comme pour Image récemment.
Mais c’est intéressant : ça bouge.
En même temps, à la base, Tynion devait partir pour le #100 et laisse la place à John Ridely et son Next Batman. Joker War n’était que le deal de base, et la montée en puissance vers le remplacement.
DC a étendu l’accord de base, mais je pense qu’il a toujours été dans les tuyaux que Tynion parte.
Après, vu les plans lancés, je ne pensais pas que ça serait aussi rapide.
La newsletter détaillée de Tynion IV est intéressante à ce sujet: le cheminement qui l’a amené à signer cette offre est clairement la possibilité de s’affranchir des limites du système actuel de production. Soit grossièrement l’incertitude financière qui prévaut au lancement d’un titre sur un marché qui structure naturellement la majorité de la production sous forme de fascicules mensuels; avec l’espérance de toucher une audience propre à ce marché somme toute difficilement extensible et qui peut amener à reconsidérer les possibilités de ce qui est faisable ou risqué dans ce cadre.
Tynion IV utilise subtack depuis deux ans et l’idée est visiblement de basculer à terme sa communication quasi-exclusivement via ce biais en amenant son audience sur twitter à le suivre sur ce nouveau format. Pas idiot puisqu’il est payé pour ça, son contrat stipulant qu’il doit fournir une quantité déterminée de posts à l’année via la newsletter et produire une ligne de comic books dont la propriété intellectuelle et les droits de publication appartiennent aux créateurs. L’accès premium à l’ensemble du contenu produit sous forme d’abonnements (mensuels ou annuels) avec des paliers donnant accès à des contres-parties exclusives (couvertures variantes ou autres) est à même d’attirer différents profils types de lecteurs et de les fidéliser.
Statut contractuel de publisher (deux co-scénaristes déjà mentionnés pour les premiers projets en plus des artistes), latitude créative totale sur les formats et les sujets des productions créées (une série en prose illustrée, une novella, format comic book classique ou possibilité de romans graphiques en fonction de l’inspiration et de la place que prend l’histoire, qu’il s’agisse de fiction ou non) et l’assise financière pour supporter les risques de la démarche. L’idée en poussant la logique étant potentiellement qu’à long terme, la structure mise en place puisse aussi accompagner d’autres créateurs pour faire aboutir et publier leurs projets.
Dans l’idée, les graines sont là pour faire émerger une alternative structurelle et la démarche envisagée irait au-delà de qu’a pu faire Mark Millar à son échelle pour l’instant. On pourrait en partie rapprocher ça au label Skybound de Robert Kirkman, avec l’atout indéniable de ne pas être suspendu à l’incertitude propre au mode de publication mensuelle classique chez Image (perception des premiers retours sur investissement au bout de six épisodes publiés) et donc un environnement plus attractif pour les créateurs.
Hickman aussi met ça en avant dans sa newsletter pour 3W3M, surtout le système de sollicitations qui font qu’on sait ce qu’on va lire des mois à l’avance et retirent l’effet de surprise à la lecture, et le format quasi systématique d’une vingtaine de pages par numéro