BLANCHE ÉPIPHANIE (Lob / Pichard)

Discutez de Blanche Epiphanie

J’en parlais dans la discussion consacrée à Scarlett Dream, mais cela concerne également Blanche Épiphanie, de Lob et Pichard, donc je double le propos ici.

Récemment, à l’occasion des premières dédicaces pour Fredric, William et l’Amazone (dont je vous recommande la lecture, si vous n’avez pas entendu parler de l’album), je me suis retrouvé à déjeuner avec les membres de l’AMBD, une petite amicale de la région d’Évreux réunissant des amateurs de bande dessinée, parmi lesquels quelques professionnels (Thierry Olivier, Christophe Dépinay, Thierry Lamy…). Et nous avons notamment discuté de V Magazine (ou simplement V).

Laurent, l’un des participants à ce repas déguisé en réunion informelle, nous a amenés des exemplaires de V Magazine, datant respectivement d’avril 1949 et décembre 1950 (si mes informations sont justes, la revue est née en septembre 1944). Ces numéros sont notables, pour Laurent, notamment grâce aux couvertures présentant des pin-ups peintes par l’illustrateur Jean David, un dessinateur d’origine marseillaise qui signait également des bandes à l’intérieur, notamment « Les Amours de Barbara Smith ».
Contrairement à ce que j’ai écrit plus haut, dans les années 1960, ce n’est apparemment pas Éric Losfeld qui en était rédacteur en chef, mais un dénommé Georges-Hilaire Gallet, renommé non seulement pour son goût pour les jolies filles et les dessins coquins, mais aussi pour son attirance envers la science-fiction (apparemment, des textes de genre ont été publiés dans les pages de V Magazine).
Pour de plus amples infos, je vous invite à lire la fiche wikipédia du monsieur :

C’est ce monsieur qui a invité dans les colonnes de son magazine des illustrateurs qui, jusque-là, n’avaient pas fait de bande dessinée. Il s’agit de gens comme Jean-Claude Forest, Georges Pichard ou Robert Gigi. Cela vaudra donc la création de séries telles que Barbarella, Blanche Épiphanie ou Scarlett Dream.
C’est à ce moment qu’intervient Éric Losfeld, éditeur belge qui se qualifie lui-même se « surréaliste ». En lien avec Gallet, il recueille les aventures des héroïnes dénudées que publie ce dernier sous forme d’albums, attirant le regard courroucé de la censure.

Si vous tapez « V Magazine Losfeld » sur un célèbre moteur de recherche, vous tomberez, sans doute dès le premier lien, sur un PDF compilé par Thierry Groensteen et se faisant l’écho d’une conférence de Benoît Preteseille, qui explicite les liens entre l’éditeur et la fameuse « bande dessinée adulte » dont on parle souvent dans ces colonnes.
Ce qui frappe dans les propos du conférencier, ce sont les indications claires de l’importance d’un support de presse dans l’émergence d’une bande dessinée adulte qu’on croit souvent née dans l’album. Or, ce n’est pas tout à fait ça.
Il ouvre son intervention par une remarque intéressante :

Une bande dessinée différente, plus adulte, émerge en effet dans le début des années 60 en France. Cela se fait en dehors du milieu traditionnel de la bande dessinée qui était plus tourné vers le public des enfants, et les choses bougent notamment dans un support de presse catalogué comme érotique : V Magazine.

Et de poursuivre :

Périodique largement oublié, V Magazine a eu une grande importance pour l’émergence d’une nouvelle forme de bande dessinée, il a contribué à la maturation du travail de Forest, Georges Pichard et Robert Gigi, qui tous trois publieront un livre chez Éric Losfeld. Aucun pourtant n’y fait de la bande dessinée avant 1962. Cette année-là, c’est dans les pages de V Magazine que Forest commence Barbarella, suivant l’impulsion de son rédacteur en chef, Georges-Hilaire Gallet.

Et de citer les propos (amusants) de Forest :

« Conçu pour ‘V. Magazine’, journal assez orienté, il fallait que ce soit assez léger ; j’avais presque la contrainte de montrer mon héroïne pratiquement nue à toutes les pages. Contrainte que je n’ai même plus dans le second album. J’ai pu me permettre de tenir plusieurs pages sans déshabiller Barbarella. »

Puis :

Malgré une certaine retenue qui s’estompera dans les œuvres suivantes de Forest, ce récit s’écarte nettement de ceux qui étaient proposés dans la presse jeunesse au même moment, les commentaires des critiques le démontrent bien. V Magazine continuera l’expérience avec Scarlett Dream de Gigi et Moliterni, Blanche Epiphanie de Pichard et Lob, ou les deuxièmes aventures de Barbarella.

Et surtout :

Mais si la création de Forest a fait date, c’est surtout grâce au fait qu’elle est sortie des pages d’un journal équivoque pour devenir un livre.

Certes, l’accès au livre donne une pérennité à l’héroïne, mais le conférencier ne manque pas d’insister sur le dynamisme de V Magazine. Ces rappels ont bien le mérite de sorte de l’ombre une réalité que les commentateurs, pendant des décennies (en tout cas ceux à qui j’ai eu accès) se sont empressés d’escamoter, à savoir que la BD franco-belge dite adulte a fait ses premiers pas en kiosque.

La suite de la conférence (compilée sous forme de PDF) s’attarde davantage sur le travail de Losfeld, s’éloignant de Gallet et de sa revue légère. Mais cela mérite le détour, donc n’hésitez pas à le consulter.

Jim