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Seaguy vol. 1 (Grant Morrison / Cameron Stewart)

Gros fan de Morrison devant l’éternel, je n’avais pourtant jamais lu ce « Seaguy », malgré les propres commentaires du scénariste qui le présente comme l’un de ses titres préférés. Cette lecture ayant plus qu’agréablement occupé la fin de mon après-midi, je me suis demandé pourquoi Urban n’avait pas encore pris l’initiative de traduire ça ; et puis je me suis dit que l’éditeur attendait peut-être la publication en VO du troisième et dernier volet de la saga, « Seaguy Eternal », annoncé depuis longtemps maintenant…
En attendant, petit retour sur les trois épisodes inauguraux.

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Evoluant dans un monde étrange mi-psychédélique mi-futuriste, utopie idyllique en apparence où les héros sont à la retraite faute de problèmes à résoudre, Seaguy est un super-héros (un terme à discuter, c’est Morrison qui l’emploie mais on pense plus à un héros de pulp…) qui ne vit pas d’aventures, quand bien même l’ouverture du récit le voit affronter un avatar de la Mort aux échecs, dans le plus pur style du « Septième Sceau ».
Il vit en compagnie de Chubby Da Choona (Chubby The Tuna, Chubby le thon…qui fume des cigares), son ami imaginaire (que les autres voient aussi, à moins que ça ne fasse partie de l’hallucination du héros…?), et passe son temps dans les grandes surfaces et devant la télé, à regarder les programmes de Mickey Eye, l’entertainment incarné en un virulant pastiche de Disney et sa mascotte Mickey Mouse. Mais Seaguy cherche désespérément le frisson de l’aventure, et va bientôt être comblé par une enquête sur de mystérieux évènements semblant se produire sur la Lune, dont il va découvrir l’origine…

Avec Seaguy, Morrison met en scène un héros archétypal correspondant à son modèle de prédilection en la matière, le « brave gars blond » (l’expression est de Yann Graf, de mémoire) à la Animal Man / Buddy Baker ou Flash / Barry Allen, en plus naïf encore, un peu « essentialisé ». Il profite aussi du récit pour utiliser des références pop-culturelles variées, incontournables dans ses travaux : en plus d’Ingmar Bergman et son « Septième Sceau », donc, on trouve pêle-mêle le feeling des séries anglaises barrées des sixties (dont 'Le Prisonnier", on se croirait au Village par moment), des groupes de pop-rock décalés comme les Residents, musiciens anonymes à masques « globes oculaires » comme les gardes de l’I-Pol ici, etc…

Morrison présente Seaguy comme une trilogie qui retrace la vie d’un personnage de l’enfance à la maturité en passant par l’adolescence. Ce premier volume se penche donc sur le stade de l’enfance, et Morrison adopte volontairement une tonalité très lumineuse, très silver age, dans un mouvement contraire à la tendance générale (on reconnaît là sa démarche habituelle, qu’il partage avec d’autres auteurs comme Moore, Waid, etc…). Ce qui n’implique pas que la tragédie soit absente, bien au contraire, tout comme l’enfance n’est pas étrangère au tragique : sa découverte est même une des étapes cruciales de son déroulement (prise de conscience de la mortalité vers 7 ou 8 ans).
Ce qui est passionnant par rapport à ce découpage en « grandes étapes de la vie », c’est que Morrison cherche une cohérence entre fond et forme et choisit de raconter une histoire littéralement issue de l’imagination d’un enfant. Sans souci de cohérence particulier, le scénariste brode une intrigue abracadabrante à base de pseudo-science très grossière, mais tout le charme du récit est là ; un enfant de dix ans aurait pu en en effet penser cette histoire où la Lune est fabriquée sur Terre et projetée dans l’espace par la poudre fraîchement inventée par les Chinois, contemporains (en gros quoi) des Egyptiens. Fascination pour les civilisations antiques et leurs panthéons, délire peseudo-scientifique, aventures improbables, amis imaginaires (autre marotte « enfantine » de l’écossais, cf. « Animal Man », « Batman RIP », ou « Happy ! ») etc… tout ça a un charme fou.

Et puis sur la fin (assez complexe, mais rien d’extravagant non plus), le récit se redouble d’une patine beaucoup plus sombre, où l’univers mis en place par Morrison révèle son potentiel allégorique : en notre époque aseptisée et dévorée par l’industrie du divertissement (une authentique civilisation des loisirs), quelle aventure humaine pouvons-nous vivre ? Vivre vraiment, pas par procuration comme sur les montagnes russes d’un parc d’attractions à la Disneyland, pauvre ersatz de grand frisson (et dont les héros retraités de « Seaguy » sont accros…).
Il semble même que ceux qui font commerce du divertissement ont tout intérêt à nous garder à l’état somnambulique de spectateurs passifs, comme Mickey Eye ici, mais Seaguy est de la trempe de ceux qui ne se laissent pas endormir… Roboratif, ce discours, quand bien même il n’est pas inédit, même chez Morrison (qui tourne même beaucoup autour de la question), et quand bien même l’histoire semble s’achever sur un constat d’amère impuissance : c’est un trompe-l’oeil. Même si le récit est circulaire et s’achève comme il a commencé (donnant fatalement une image de stagnation), le changement de place entre les deux protagonistes du prologue / épilogue en dit long : Seaguy ne se laisse pas conditionner.

Un mot sur la partie graphique, totalement adaptée aux desseins de Morrison : l’excellent Cameron Stewart met à profit sa touche cartoony en diable, mais tout en modulant intelligemment ce style sur les parties où la tonalité change et s’assombrit, et en profite pour pondre une série de designs décalés et savoureux. Mention très bien.

Je reviens causer du volume deux, « Seaguy : Slaves of Mickey Eye » dès que c’est lu, et je guette désormais avec impatience les annonces concernant le volume trois…