La bande-annonce :
J’ai été assez déçu de ce film.
Je ne sais pas trop ce qu’a voulu faire le réalisateur, mais en prenant le parti pris de vouloir dénoncer la discrimination raciale dans un film d’épouvante (ou du moins un thriller), il s’est un peu pris les pieds dans le tapis. D’un côté il dénonce (en appuyant parfois trop lourdement d’ailleurs, c’est bon on a compris, passe à autre chose), de l’autre il prend des poncifs, et s’en sert même pour faire de l’humour. Bref, tu vas où?
Après on a un film qui prend beaucoup de temps pour poser les bases, nous présenter les protagonistes, mais le souci, c’est qu’on a tout compris avant le héros. Ce qui fait que pendant quelques minutes, on attend que l’intrigue avance, qu’il se passe quelque chose de croustillant.
Autant vous dire que je n’ai même pas frémi une seconde. Aujourd’hui il m’en faut un peu plus qu’un « chat qui saute sur une poubelle » pour me faire sursauter sur mon siège. Même si c’est bien fait (avec la musique qui va bien), mais très convenu. Pour un film d’horreur, c’est un peu dommage.
La fin est pour moi totalement ratée, et nous plonge dans une violence gratuite et nanardesque. Elle est même rapidement expédiée en rapport du temps qu’il a fallu pour nous amener là.
Mis à part ça, la bande son est pas mal et les acteurs sont parfaits.
Je l’ai enfin vu.
Et j’ai globalement bien aimé.
C’est un Blumhouse. À savoir que c’est un récit à chute, avec un pitch alléchant, un petit budget, des acteurs convaincants, une durée pas trop longue, et un final sanguinolent. Une formule éprouvée, qui coche aussi les cases du discours social et du retournement des attentes.
Par exemple, ici, un noir invité à une fiesta majoritairement fréquentée par les Blancs qui affichent un intérêt pour les Noirs aussi incongru que suspicieux. Tout ça, c’est pas mal du tout, justement parce que ça prend à rebours les clichés, pour finalement arriver à la même sensation. Un peu à la manière de The Hunt qui inverse le discours politiquement correct pour en restituer tout le le caractère déviant.
Ensuite, l’ambiance est bien glauque (plus que flippante, c’est certain), et le retournement final est plutôt bien vu : la fascination et l’admiration intéressée envers les Noirs cache un lourd secret. Et tout cela pour arriver à l’adage qui veut que les apparences sont trompeuses.
Donc, c’est un Blumhouse. Ça repose sur une idée forte de l’amorce, puis un retournement de situation assez costaud, et une confrontation violente. Le tout filmé avec propreté et efficacité, dans une narration limpide mais prévisible.
Personnellement, j’aime bien. Les quelques longueurs sont récompensées par une tension croissante, ça fonctionne.
Après, je suis quand même étonné que ça ait accumulé un tel succès critique. C’est très sympa, ça cogne comme il faut, mais sans être oubliable c’est tout de même assez convenu, passé la nature de la révélation finale. Sans doute encore un méfait de cette partie de la critique qui veut surtout s’attarder sur le fond (voire, le thème) plus que sur la forme. Vu autrement, je me demande pourquoi ce film a engrangé autant de louanges, et pourquoi pas un autre film du catalogue, comme The Hunt ou American Nightmare.
Jim
Oui, c’est tout à fait ça je crois.
Et le film suivant de Peele, « Us », est beaucoup plus impressionnant sur la forme (et même carrément très beau par moments, à mon sens), mais beaucoup plus confus et moins « malin » sur le fond (avec un tunnel explicatif incroyablement maladroit sur la fin, où Peele se croit obligé d’expliquer la « mythologie » qu’il met en place, alors que ça passerait très bien sans ça ; dommage de ne pas faire plus confiance à son public).
Ceci dit, sans que ce soit forcément spectaculaire, il y a des trucs de mise en scène que j’aime bien dans « Get Out », le jeu sur le point de vue, des trucs de base mais qui détonnent un peu, quoi. Le genre de trucs sur lequel on peut se reposer quand on a pas beaucoup de thunes (car « Get Out » est un petit projet, qui a rapporté une fortune au final) mais des idées à faire valoir, et une solide culture cinématographique.
On a parlé de ce film ailleurs, mais pas sur le fil de discussion dédié je me rends compte ; dommage, y’a eu pas mal d’échanges intéressants à son sujet.
Va falloir que je trouve, alors.
Moi, j’aime bien : je trouve que c’est maîtrisé, sans surprise (à part celle de l’explication, bien sûr), mais bien tendu et prenant. La longue séquence de la fiesta est chouette, parce qu’on passe d’une caméra stable à une caméra plus tremblante et bancale afin de faire sentir le désarroi et la surprise, c’est subtil et discret.
Mais d’une manière générale, les productions Blumhouse que j’ai vues (je suis loin d’avoir tout vu, mais en regardant la liste, je me rends compte que j’en ai vu quand même pas mal) me semblent plutôt bien troussées : la progression est efficace, les choix de cadrages maîtrisées, en gros, ça tient la route. J’aime d’ailleurs beaucoup ce label, chez qui j’apprécie à la fois la modestie (voulue et maîtrisée) des budgets et des longueurs : ce sont des films relativement courts, et c’est pas mal.
Parce qu’au final, comme beaucoup de films de genres ces derniers temps, ça tient sur une idée et sa résolution, donc ce sont, en gros, de potentiels épisodes de La Quatrième Dimension, transformés en films. Mais en n’étirant pas le métrage et en restant assez secs et serrés, ils remplissent leur boulot sans être boursouflés. Il y a pas mal de films de genre qui reposent sur une idée forte mais sur qui se greffent des longueurs et des lenteurs qui les vident un peu de leur substance. L’exemple qui me vient à l’esprit, c’est Le Livre d’Eli, qui aurait à mon sens été formidable s’il avait fait une demi-heure ou une heure de moins.
Après, un truc que j’aime bien chez Blumhouse, c’est l’atmosphère politique. Toute proportion gardée, je trouve qu’ils ont pris le relais des EC Comics ou de La Quatrième Dimension, à savoir commenter l’Amérique du monde et en pointer les travers conservateurs et inquiétants. Le tout avec un certain mauvais esprit qui perlait à la surface des premiers (un peu moins dans la seconde…).
Jim
La reprise de la quatrième dimension par Peele est un naufrage.
Je n’ai vu que quatre épisodes, je trouve les chutes parfois un peu molles, mais les idées, les tensions et les propos intéressants.
Jim
Comme pour get out, n en faisons pas trop avec le propos, surtout pas au point d éclipser le manque de qualité.
J’ai réussi ce matin à mettre le doigt sur quelque chose que je n’arrivais pas à dire précisément concernant le cinéma de Jordan Peele, du moins sur le film get out, à sa voir son usage très singulier de la métaphore.
Lorsqu’une métaphore fonctionne dans une fiction, il y a un renversement entre deux plans de la signification.
Avec un schéma se serait très facile à figurer, je verrais si je pousserais jusque là. Prenons un exemple plutôt celui du rapport entre le tueur et la final girl.
Dans le film d’horreur/slasher un tueur cherche à planter un couteau (souvent des armes blanches) dans le corps de la finale girl qui lui échappe.
La métaphore sexuelle de longtemps repérée fonctionne donc dans le sens inverse de l’histoire racontée et avec un élément en moins : le tueur.
Sur le plan, appelons le plan plat plutôt que synchronique pour insister sur la linéarité de ce plan, la peur de la final girl a un objet, le tueur.
Sur le plan, appelons le masquée plutôt que diachronique pour insister sur le fait qu’il n’est pas apparent dans le plan plat, ce qui est mis en image est le rapport angoissant d’une jeune femme à la pénétration et à la sexualité. Sur le plan masqué la peur est sans autre personnage, elle est angoisse.
Si sur le plan plat ou linéaire, la virginité de la finale girl peut recevoir un sens moraliste, on dirait aujourd’hui réactionnaire, typique du puritanisme américain. On pourrait donc y lire une condamnation du sexe et une injonction à ne pas coucher de la part de la société. Sur le plan masqué, il en va tout autrement,l’angoisse liée à la sexualité n’est pas connotée moralement, elle trouve simplement une image effrayante pour s’incarner, on pourrait dire que le plan masquée est uniquement descriptif du rapport humain à la sexualité. Par exemple sur le plan masquée, la virginité trouve sa véritable fonction logique : celle de ne pas avoir été encore pénétrée. Il s’agit d une virginité logique, en ce sens que devant l’acte sexuel l’être humain est éternellement vierge et l’angoisse éternellement présente. Il n’y a donc pas sur le plan masqué de connotation morale, il y a simplement une exigence logique de la virginité.
Nous voyons donc comment sur un plan il peut y avoir un sens et sur un l’autre plan un autre sens et qu’entre les deux il peut y avoir retournement du propos.
L’existence de la métaphore permet ainsi que s’engouffre dans la linéarité du plan plat nombre de sens autre.
La métaphore est la condition d’existence des différents plans narratifs et c’est ce qui fait la richesse d’une fiction, richesse constituée par les multiples allés et retours travaillés à l’image entre les différents plans. La puissance évocatrice du film trouve ainsi dans la métaphore sa condition.
Ainsi sur le plan linéaire Mad Max raconte la lutte légitime pour la survie face à des ordes barbares mais sur le plan masqué ce sont les angoisses d’une sociétés face, par exemple dans le 2, à la vague hippie qui sont incarnées.
Lorsqu’on dit qu’un film ne raconte rien, c’est l’absence de plan masqué qui est visé. Son absence en tant qu’il ne conditionne en rien les images du plan linéaire.
Qu en est il de l’usage de la métaphore dans Get out ?
Sur la plan linéaire, Get out nous raconte l’histoire d’un jeune homme noir poursuivi par des blancs racistes qui veulent s’approprier son corps tandis que sur le plan masqué, on nous met en image le racisme de blanc vis à vis du corps des noirs.
Vous voyez ce qui cloche ?
Dans Get Out la dimension métaphorique est en fait écrasée sur la plan linéaire. Le propos métaphorique et le propos linéaire sont strictement identiques.
Or si on voulait faire fonctionner la métaphore telle qu’elle fonctionne réellement, ce que mettrait en image le film et qu’il met en en fait quelque part en image est la paranoïa d’un jeune noir, ou d’un sujet dans son rapport à des blancs ou aux autres avec vol de corps à la clef.
Ici la métaphore percute de plein fouet le propos du film dans sa version linéaire. Cela ne fonctionne pas.
Que la métaphore soit à ce point écrasée dans le plan linéaire la rend peut-être accessible à beaucoup mais c’est au prix de tordre le fonctionnement de la métaphore. C’est d’ailleurs ce qui fait le coté pamphlétaire et dénonciateur du film, je dirais plus prosaïquement sa lourdeur.
En fait, pour fonctionner Get out doit ignorer le plan masqué. Pas le masquer donc mais le rayer sans aucune possibilité de renvoi entre les deux plans sans quoi l’un et l’autre en viennent à se contredire.
Pour conclure, il me semble qu’on peut attribuer à une dégradation de l’usage de la métaphore cette erreur flagrante dans son maniement mais cette erreur dépasse de beaucoup le film get out. On la retrouve désormais dans la lecture dénonciatrice et actuelle des œuvres qui ne savent plus lire une métaphore et où la représentation prise dans sa dimension linéaire vaut comme propos de l’oeuvre. Si c’est représenté, c’est cautionné tel que c’est représenté disent en chœur aujourd’hui les moralistes dans l’ignorance de la dimension métaphorique du langage. Avec pour corollaire que propos du film et récit linéaire doivent désormais se confondre, ne donnant naissance qu’à des métaphore plates, lourdes et éminemment contradictoires mais cela les moralistes n’en veulent rien savoir.
La pauvre.