HELL - Yasutaka Tsutsui (Wombat)

J’avais été très intrigué par cet auteur nippon, suite à la claque “Paprika” (l’adaptation de son roman par Satoshi Kon, je veux dire), je m’étais un peu renseigné dessus. J’avais d’ailleurs cru, à tort, que rien de lui n’avait été traduit en France : or un recueil de nouvelles et son oeuvre la plus fameuse, “La Traversée du Temps”, ont bel et bien été traduits, et sont désormais épuisés.
Fondateur au début des années 60 d’un fanzine, “Null”, dans la droite ligne de la New Wave anglaise (Ballard, Moorcock, Aldiss…), acteur à ses heures perdues, Tsutsui a gagné ses galons de “Philip K. Dick nippon”…
J’ai à peine attaqué le roman, mais le côté polyphonique me rappelle déjà un excellent Dick, “Glissement de temps sur Mars”, où Dick passait par les points de vue de 16 personnages différents en quelques pages.
Je reviens en causer quand c’est fini !

Adapté en animé par Mamoru Hosada : manga-sanctuary.com/bdd/film … -du-temps/

Le roman était d’ailleurs ressorti à cette occasion :
manga-sanctuary.com/bdd/roma … -du-temps/

et est encore disponible un peu partout (Amazon par exemple). :wink:

Ah bon, le livre est encore dispo sur Amazon…
Dommage pour moi, je n’utilise jamais ce genre de services.

Ma foi, l’adaptation m’a l’air d’être de bonne qualité, d’après les quelques avis glanés.

Je le vois dispo partout moi… Qui t’a dit qu’il ne l’était plus ? Même le site de L’école des loisirs le dit disponible.

Je confonds : c’est le recueil de 11 nouvelles que j’évoquais plus haut qui est épuisé.
Ceci dit, j’ai lu dans le mag “Chronik’art” que “la Traversée…” était également épuisé. Cette info est donc erronée.

C’est la première édition datant de la première moitié des années 1990 qui est épuisée, mais le livre a été réédité sous une nouvelle couverture au moment de la sortie du film, et cette édition est toujours disponible. Je vais m’y pencher d’ailleurs, *Tsutsui *m’ayant beaucoup intrigué aussi suite à la vision des films de Satoshi Kon et Mamoru Hosoda. Bien qu’inédit en France, le roman Paprika a tout de même été traduit en langue anglaise. Je serai curieux de lire le roman, Satoshi Kon ayant adapté le contexte du roman à notre époque, il me semble (avec l’introduction d’Internet, entre autres). Les changements ne sont sans doute pas aussi profonds que ceux opérés avec son adaptation de Perfect blue, mais ça devrait être intéressant de comparer les deux versions.

En tout cas, “Hell” est vraiment intéressant (et très très très noir, c’est le moins qu’on puisse dire), j’en suis à la moitié et devrait pouvoir poster un avis plus complet très vite.
Et merci pour tes précisions, comme d’habitude !

Un roman très étonnant, pour le moins.
Le livre est très ramassé (pour son propre bien), 150 pages et basta. Donc ça se lit assez vite, mais la lecture nécessite une attention de tous les instants.

Déjà “l’intrigue” suit une bonne dizaine de persos principaux et une autre dizaine de persos secondaires, et on a vite fait de se mélanger les pinceaux (surtout nous autres occidentaux peu coutumiers des patronymes nippons…). Et surtout, Tsutsui adopte une narration polyphonique fonctionnant sur diverses strates de réalités (réalité, enfer, passé, présent, souvenirs, rêves, etc…), et quand on a pigé le principe, c’est là que l’auteur s’amuse à rebattre les cartes et à brouiller les frontières de chacun de ces “domaines”.

Ainsi, il n’est pas rare qu’un perso prisonnier de l’enfer du titre (en est-ce un d’ailleurs ?) se remémore un évènement du passé, où l’on croise un autre personnage, que l’on se met à suivre lui-même, soit dans un rêve soit dans un flash-back, et ainsi de suite… Une structure incroyablement complexe, Tsutsui s’en amuse lui-même au détour d’un dialogue assez révélateur de la teneur du bouquin, y compris au niveau de sa tonalité pince-sans-rire :
" - Hé, mais je ne t’ai pas tué tout à l’heure ?

  • C’est exact, et je suis allé droit en enfer. Là-bas, je me suis mis à rêver, je suis entré dans un cinéma et me voilà. C’est simple."

Tsutsui invente avec ce roman un espace qui ressemble un peu à un mélange de l’enfer de Sartre dans “Huis-Clos” et à la réalité alternative de la saison 6 de “Lost” (les persos disparus se retrouvent tous ensemble dans un lieu quelle que soit la date de leur mort) et glisse subtilement vers une mise en lumière du vrai principe du bouquin : et si les personnages vivaient véritablement un enfer avant même de mourir ?
Là Tsutsui fait très fort avec une série d’idées tordues (l’actrice condamnée à rejouer la même pièce tous les soirs pendant des années, un autre acteur de kabuki celui-là se perd dans les coulisses sans pouvoir monter sur scène, un perso est torturé jusqu’à perdre la notion du temps, un autre est infirme depuis l’enfance…), avec des allures de châtiment grec à la Tantale ou à la Sisyphe.

Bémol, l’extrême noirceur du livre : c’est contrebalancé par un sens de l’humoir noir que l’on devine bien chevillé au corps de l’auteur, mais certaines scènes frôlent l’inconfort pur et simple. Tsutsui n’est pas tendre avec ses persos, voire les hait (et puis il y a deux trois vannes misogynes pas très finaudes, quelques blagues sur les handicapés : apparemment le romancier est coutumier du fait…).

In extremis, Tsutsui s’en sort par une belle chute, lumineuse et “sauvant” au moins deux persos, ce qui atténue l’impression de jeu de massacres.
Au final, un chouette roman, tonique, dur, truffé de morceaux de bravoure (hilarants ou glaçants, parfois les deux) comme le crash d’avion, la panne d’ascenseur, etc…
Sacrément original en tout cas. Un Dick mâtiné de veine satirique d’un Vonnegut, il y a de ça…

je rajoute ça à ma longue liste de titres sur lesquels il faut que je me penche