Ma libraire m’a donné une épreuve non corrigée, composée de l’ensemble du récit réparti en planches colorisées et lettrées et en planches en cours, avec leurs lots de ratures, de bulles pas finies voire d’éclaboussures. Donc, comme pour This is London Calling, je me garderai bien de considérer les dialogues, visiblement pas finis, le lettrage, pas posé, ni le dessin, que je trouve assez maladroit dans sa version encrée mais qui gagne beaucoup à la couleur, celle-ci lissant les maladresses du trait et créant des ambiances oppressantes et évocatrices.
L’histoire raconte une période difficile de la vie de Garance, scénariste de cinéma qui se cherche dans son couple, dans sa vie professionnelle… Les circonstances la conduisent à se rapprocher un peu de sa famille afin de prendre de la distance avec son couple. Mais le retour dans la maison de famille et la discussion avec les membres féminines de ce groupe semblent exercer sur Garance une oppression nouvelle, qui vient en contre-poids de celle qu’elle ressent et qui l’a incitée à fuir.
Garance est frappée de cauchemars récurrents, et quand elle se retrouve dans la maison familiale, puis dans l’appartement que lui loue une tante, ils changent de forme et de symboles, la figure du nourrisson s’y imposant petit à petit. La jeune femme qui se veut sans attache et sans perspective de maternité se retrouve obsédé par l’image d’un bébé…
On devine qu’il s’agit là de restituer une horreur psychologique tournant autour de la figure féminine, tout à la fois victime tentatrice et oppresseuse. Mais l’album n’est pas sans défaut.
Le plus grand me semble sa lenteur. Beaucoup de scènes traînent sur des pages et des pages, et il ne me semble pas que ce soit nécessaire. La peinture d’un quotidien matrimonial terne et sans saveur n’a sans doute pas besoin qu’on s’y attarde tant, de même que les coulisses du cinéma et les rencontres avec une productrice semblent peu porteuses (ça sert surtout à montrer que Garance change de priorité, ce qui est déjà affirmé dans ses relations avec ses amies, si bien que la productrice est reléguée au décor : problème d’équilibre).
Cette lenteur fait que les différentes séquences prennent de la place, si bien que les dialogues, qui se veulent réalistes voire naturalistes, insistent sur les répétitions, les phrases pas finies, le niveau de langue populaire… et ramollit les échanges, qui auraient pu être plus secs et donc plus efficaces avec des scènes plus courtes.
Le caractère surréaliste, mystique, surnaturel, fantastique du récit cède à mes yeux la place à la description d’une dépression, d’une frustration, et la pression que la famille exerce sur Garance ne conduit pas tellement à avoir peur pour elle : il me semble que sur ce point, l’album passe à côté de son sujet, voire de ses enjeux dramatiques.
Après, il me semble évident que je ne suis pas le public le plus évident pour ce genre d’album. Le dessin n’est pas assez soigné pour mes goûts, le genre choisi n’est pas assez explicite, il manque à mes yeux une énergie un peu teigneuse qui aurait pu faire gagner en nervosité un récit que je trouve un peu mou, ce qui me fait songer qu’il ne va pas à fond dans son interrogation sur la maternité et sur la mystique féminine. Ou bien, puisque je ne suis pas le public cible, est-ce moi qui passe à côté du sujet.
Cela dit, la lecture de l’album, même dans cette version pas finie, me conduit à me poser deux questions :
en premier lieu, et suite à ma lecture de deux bouquins dans la collection « Intermezzo » de Dupuis, je m’interroge sur la nécessité voire le bien-fondé des gros albums. Je ne suis pas sûr que Hysteria mérite d’avoir 256 pages, ou plus précisément j’ai bien l’impression que l’histoire n’en profite pas. Et je me demande si cette tendance du gros pavé, pour faire « roman graphique », est réellement fructueuse.
en second lieu, je m’interroge sur la pertinence de proposer à des critiques, journalistes et libraires des versions à ce point pas abouties. Cela fait deux albums où je constate que le travail restant est conséquent, au point que le lettrage voir le bullage, sans parler des couleurs, nécessitent des boulonnages en profondeur. Je comprends bien qu’il faille travailler les bouquins en amont et donc exposer les différents acteurs de la promo au contenu au plus tôt, mais tout de même, cela revient à leur montrer l’arrière-cuisine, et j’ai l’impression que ça pourrait parfois se montrer contre-productif.
Jim