JONATHAN CARTLAND (Harlé / Blanc-Dumont)

Discutez de Jonathan Cartland

En passant chez le bouquiniste de Saint-Lô, j’ai découvert un petit filon : les huit premiers Jonathan Cartland, à vil prix et dans un état parfait. L’occasion, le larron, tout ça…

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De Jonathan Cartland, je crois que je ne connaissais qu’un album, édité dans la collection 16/22 : Le Fantôme de Wah-Kee. Et peut-être avais-je lu deux trois aventures, mais sans en garder un souvenir vivace. Donc je me refais la série (ou presque : il me manque les deux derniers tomes, mais je finirai par les trouver).
Le premier tome est assez classique : un Blanc, connaisseur des coutumes des Indiens, se retrouve face à un complot visant à faire accuser les Peaux-Rouges de méfaits afin de justifier une intervention armée. Le rythme est soutenu, le nombre de bulles n’est pas élevé, l’album est frénétique, la prépublication dans la revue Lucky Luke expliquant sans aucun doute le choix de ce rythme.

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Le dessin de Michel Blanc-Dumont est encore peu assuré. Étonnamment, il me fait penser à celui de Luciano Bernasconi, à cause de la rondeur grasse de son encrage, mais aussi de sa volonté de composer des cases sont certains côtés ne sont pas fermés, afin d’ouvrir sur le décor.

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Le scénario galope, sans doute trop vite. Plus encombrante, la manie de la scénariste Laurence Harlé de remplir les bulles par des interjections anglophones est aussi agaçante qu’envahissante. Cela anéantit le peu de naturel qu’on pourrait attendre de ces dialogues un peu réduit. Les choses changeront dans les tomes suivants, quand la série trouvera sa voie… et sa voix.

Ce premier tome se conclut de manière heureuse, Jonathan épousant Petite-Neige et partant vers un avenir que l’on imagine radieux. Sauf que les choses ne se passeront pas comme ça…

Hein ? Mais oukilé ?

Rue Saint-Thomas.

C’est celle qui longe le théâtre en direction des Remparts (y a le Bistrot 59 à l’angle, face aux Remparts, en général c’est très bon, si tu repasses dans le coin, je t’emmènerai là-bas).

Tiens, des petites infos ici :

https://www.ouest-france.fr/normandie/saint-lo-50000/montez-dans-le-grenier-livres-de-bruno-1876629

BouquinistePlan

ça paie pas de mine, mais à l’intérieur c’est sympa. Très maigre question BD, nettement plus intéressant question SF et polar.

Jim

Pinaise, j’ai dû passer plusieurs fois dans la rue d’à côté si je suis bien ce que tu me dis …

La première fois que tu es passé à la maison, tu t’es arrêté dans une boulangerie pâtisserie avant. Je soupçonne que ce soit l’une de celles de la rue Saint Thomas.

Jim

Je ne pense pas. J’ai plus l’impression que c’est sur la rue Havin !

En même temps, là, t’es à deux pas. De la rue Havin, si tu prends la toute petite rue qui descend, derrière le théâtre (rue Croix au capel, si j’en crois le plan), tu tombes au croisement où se trouve le bouquiniste.

Jim

Oui, j’ai vu, c’est pour ça que j’ai réagi
(bon, la boulangerie était peut être dans la rue du Maréchal, en fait)

Le deuxième album constitue peut-être le réel départ de la série. La situation idyllique de la fin du premier explose en quelques planches, laissant le héros dans un état de délabrement avancé. Sous peu, il se retrouve associé à une caravane de pionniers, ce qui justifie l’établissement d’un large éventail de personnage et la présence de grandes cases de décors.

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Cartland est confronté à des voleurs, des manipulateurs, des Indiens présentés en victimes et envers qui le héros peut faire la démonstration de son altruisme, le tout au fil d’une intrigue qui marque sa lente reconstruction, jusqu’à cette scène finale de départ vers l’horizon (si classique dans un western) annonçant une volonté de reprendre son destin en main.

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Blanc-Dumont évolue : ses planches n’évoquent plus Bernasconi, mais pas encore Giraud. Son trait rappelle peut-être celui de Victor de la Fuente, à qui il emprunte les personnages aux longues jambes et les cases étirées. C’est assez joli à regarder, et il n’y a pas encore le sens du détail ciselé qu’on lui connaîtra par la suite.

Jim

Wolverine a emprunté à Cartland ?

Je dirais que la source des deux, c’est Jeremiah Johnson.

Jim

Pour ce troisième épisode, la série commence sérieusement à prendre ses marques.

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Déjà, le dessin de Blanc-Dumont s’oriente définitivement dans la lignée de Giraud. Ça se sent en premier lieu dans les décors, qui utilise les hachures arrondies et les taches que l’on trouve sur les rochers et les falaises ornant les planches de Blueberry. Peu à peu, dans l’album puis dans les suites, cela s’étendra également aux personnages, entamant une lente métamorphose alliant détails parfois rigides et postures expressives, ce qui crée une tension maniérée qui n’est pas sans évoquer, parfois, le trait de Boucq (quand ce dernier illustre du western, la parenté semble évidente).

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Du point de vue du récit, les aventures de Cartland prennent désormais l’allure d’une enquête policière. L’aventurier s’associe à une expédition par la force des choses, grimpant sur un navire en vue de rejoindre un militaire qui a besoin de ses services. Il s’avère qu’il s’agit d’un faux message, qu’il a été manipulé, et que le navire est en grand danger (un passager passe dans la roue à aube, le pilote est malade et le bâtiment finit par brûler). Toutes ces pièces disparates constituent un puzzle visant a éliminer Cartland et ses associés, pour la bonne raison qu’ils ont assisté à ce qu’il ne fallait pas. Le héros se retrouve à la fois dans la peau de l’enquêteur et dans celle de la victime, rajoutant une dimension un peu thriller au récit.

L’album marque aussi l’émergence du fantastique dans le récit, à grand renfort de fantômes, de revenants et de rêves prémonitoires. C’est un autre pilier de la série, qui oscillera désormais entre mystères à résoudre et énigmes surnaturelles, le tout dans un décor de western, constituant ainsi un cocktail complexe et une identité particulière pour la série. Déjà marquée par Jeremiah Johnson, la scénariste Laurence Harlé (décédée en 2005) semble également influencée par d’autres films évoquant les Indiens, notamment Un homme nommé Cheval, dont certaines scènes choc sont reprises dans les planches.

Jim

Dans un quatrième épisode qui propose un autre prétexte pour un voyage, thème commun à de nombreux tomes, Cartland est associé à une expédition archéologique.

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Le héros est dans une situation d’indigence chronique au début du récit. Les auteurs ne ménagent guère leur protagoniste qui, une fois de plus, va se retrouver balloté par le destin et manipulé par des individus qui voudront faire de lui l’instrument de leurs plans. C’est une autre constante de la série, à savoir que Cartland est emporté par le destin, et fait preuve parfois d’une certaine lâcheté, ne parvenant pas à mettre en avant son idéalisme, et se laissant déborder par ses propres pulsions.

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Alors que la série continue à mélanger les intrigues à teneur policière (ici, les personnages sont suivis par un condamné à la prison, aperçu au début du récit, et dont la culpabilité - ou pas - servira à alimenter les coups de théâtre) et les péripéties fantastiques, Blanc-Dumont développe un style de plus en plus proche de celui de Giraud, mais sans le côté libre et lâché de ce dernier. C’est donc un trait de plus en plus précis auquel on a droit.

Jim

L’aventure suivante prend la forme d’un diptyque, entraînant Cartland dans une longue aventure donc la dimension psychologique et angoissante est indéniable.

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Cartland sert de guide à un comte allemand qui bâtit son château sur des terres sacrées indiennes. Bien entendu, les choses dégénèrent assez vite, dans le sens où la construction d’un barrage afin d’installer un lac finit par tarir un cours d’eau que la tribu voisine utilise.

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Ce cœur d’artichaut de Cartland s’éprend de la femme qui accompagne le comte, une créature neurasténique qui s’étiole et que l’aristocrate tente de combler du mieux qu’il peut. Les deux hommes sont obsédés par cette femme, une obsession qui prend des formes détournées (la construction de la bâtisse pour le comte, le message d’un mourant à délivrer pour Cartland).

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Le deuxième épisode commence après une ellipse un peu violente (au point de donner l’impression qu’une autre histoire a été entamée sans que le lecteur en soit averti). Cartland retrouve la famille à qui la missive du mourant était destinée, et tombe sur un clan de fanatiques religieux qui ne jurent que par la Bible. Forcé par ces derniers à retrouver le trésor amassé par le “pécheur” qu’ils ont chassé il y a des années, il découvre bientôt que l’affaire est liée au château du comte. Les intrigues se recoupent bientôt, de manière littéralement explosive, laissant le héros plus seul que jamais.

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Le récit est hanté par la mort (Cartland est poursuivi par ses fantômes, renvoyant aux différents personnages qui ont croisé sa route puis trépassé dans les tomes précédents), mais aussi par des thèmes tels que la famille, le désir, l’appât du gain. On dirait du Jodorowsky, mais en mieux. En revanche, l’écriture est assez abrupte, les ellipses parfois radicales.
Question dessin, Blanc-Dumont impose le style qu’on lui connaîtra désormais : un encrage impeccable, vivant malgré sa précision, et des décors vraiment saisissants.

Jim

Construit comme une enquête policière faisant appel aux témoignages des différentes personnes en présence du drame qui s’est déroulé avant le début du récit, Silver Canyon arbore une forme de récit policier dès la première page. Jonathan Cartland, qui prête à nouveau ses services, est interrogé par un gradé qui cherche à faire la lumière sur la mort violente et mystérieuse d’un homme. Le témoignage du héros sert donc de clé d’ouverture au récit.

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Dès la deuxième page, le lecteur est donc invité à revivre les événements faisant l’objet de l’enquête. On voit donc Cartland s’installer avec les passagers dans une diligence détournée de son chemin et de son horaire par un éboulement. L’équipage est bigarré, et comprend notamment une femme et sa fille, dont la couleur de peau, plus foncée que celle de sa mère, laisse entrevoir un secret.
Et des secrets, il y en aura plein dans ce récit qui emprunte à Boule-de-Suif pour son voyage en diligence et aux huis-clos (en plein air) pour la confrontation finale, quand les différents passagers doivent faire escale dans un pueblo abandonné, sans eau ni vivre : une situation qui énerve tout le monde et servira de révélateurs aux secrets, mais aussi aux ressentiments.

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Après les histoires en plusieurs parties, l’équipe revient à un récit plus compact, qui emprunte et détourne les codes du western (le duel) pour mettre en avant l’analyse psychologique. Cartland, moins ouvertement hanté par ses fantômes (et ses pulsions de mort) trouve l’occasion d’une vigoureuse pulsion de vie dans les bras d’Emily, tandis que ça défouraille autour de lui. Et une fois de plus, le héros (qui vieillit, comme l’indique un récitatif temporel en début d’album) va se retrouver seul face à son destin, devant repartir en solitaire vers une nouvelle aventure…

Jim

Alors que l’année 1862 passe lentement, Cartland a repris ses errances. Il traverse différents paysages avec sa mule et ses fantômes. Mais cette fois-ci, il va rencontrer d’autres fantômes, ceux de la guerre qui ravage le pays à l’autre bout du continent, en l’occurrence des soldats déserteurs reconvertis en détrousseurs.

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Il trouve aussi un cheval dont le propriétaire est mort, et se plonge dans la correspondance du défunt. Ballotté au milieu des alliances et trahisons entre bandits, Cartland continue son chemin, essayant de vivre en paix, de comprendre son prochain, alors que les gens s’entretuent autour de lui.

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Le script de Harlé, plus décompressé que jamais, donne la part belle aux décors (on passe du désert à la montagne sous la neige), et crée un rythme fluide et rapide, assez étonnant pour du franco-belge d’ordinaire plus habitué à des dialogues denses. L’ensemble donne une tonalité intimiste, presque existentielle, à cette quête de soi visiblement sans fin.

Jim