LA BIBLIOMULE DE CORDOUE (Wilfrid Lupano / Léonard Chemineau)

La Bibliomule de Cordoue

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Califat d’Al Andalus, Espagne. Année 976
Voilà près de soixante ans que le califat est placé sous le signe de la paix, de la culture et de la science. Le calife Abd el-Rahman III et son fils al-Hakam II ont fait de Cordoue la capitale occidentale du savoir. Mais al-Hakam II meurt jeune, et son fils n’a que dix ans. L’un de ses vizirs, Amir, saisit l’occasion qui lui est donnée de prendre le pouvoir. Il n’a aucune légitimité, mais il a des alliés. Parmi eux, les religieux radicaux, humiliés par le règne de deux califes épris de culture grecque, indienne, ou perse, de philosophie et de mathématiques. Le prix de leur soutien est élevé : ils veulent voir brûler les 400 000 livres de la bibliothèque de Cordoue. La soif de pouvoir d’Amir n’ayant pas de limites, il y consent. La veille du plus grand autodafé du monde, Tarid, eunuque grassouillet en charge de la bibliothèque, réunit dans l’urgence autant de livres qu’il le peut, les charge sur le dos d’une mule qui passait par là et s’enfuit par les collines au nord de Cordoue, dans l’espoir de sauver ce qui peut l’être du savoir universel. Rejoint par Lubna, une jeune copiste noire, et par Marwan, son ancien apprenti devenu voleur, il entreprend la plus folle des aventures : traverser presque toute l’Espagne avec une « bibliomule » surchargée, poursuivi par des mercenaires berbères.

Cette fable historique savoureuse écrite par Wilfrid Lupano (Les Vieux Fourneaux, Blanc Autour, …) et servie par le trait joyeux de Léonard Chemineau (Le Travailleur de la nuit, Edmond, …), fait écho aux conflits, toujours d’actualité, entre la soif de pouvoir et la liberté qu’incarne le savoir.

Scénario : Wilfrid Lupano
Illustration : Léonard Chemineau
Editeur : Dargaud
Date de parution : 26/11/2021
EAN : 978-2505078647
ISBN : 2505078645
Nombre de pages : 264

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J’avais vu des planches en juin dernier et ce nouveau Lupano fait très très envie.

J’ai commencé à le lire en pleine grosse période de boulot, donc je vais reprendre ma lecture dans pas longtemps. Et ouais, c’est super.

Jim

J’ai lu ce sympathique pavé il y a deux trois jours, et je continue à le savourer en pensées, ce qui est toujours bon signe.

Donc, on est à Cordoue, où un ancien scribe vient rendre un livre, qu’il avait « emprunté », à son mentor. Mais il tombe mal, parce que les autorités ont décidé de purger la bibliothèque, donc ledit mentor est occupé à exfiltrer un maximum d’ouvrages afin qu’ils échappent aux autodafés prévus. S’ensuivent diverses rencontres sur le mode du quiproquo, et c’est donc la mule du jeune homme qui se retrouve réquisitionnée par Lubna, une copiste attachée à la culture. Le voleur, la jeune femme et l’érudit partent donc, fuient la ville, sans savoir que leur destin est lié à celui de l’Espagne… et que la mule n’est pas n’importe quelle bête de somme.

Comme souvent chez Lupano, les coïncidences n’en sont pas et le jeu des causes et des conséquences est complexe… et bien entendu hilarant. On en apprendra un peu plus, au fil des séquences, sur le voleur, sur son parcours, sur la mule, sur les anciens propriétaires de celle-ci, et de quelle manière l’animal va influencer sur le reste. Les dialogues sont vifs et drôles, les personnages bien campées, et le scénariste sait avec rouerie dévoiler petit à petit les tenants et les aboutissants. Cette partie, disons mécanique, est très bien huilée.

Bien entendu, avec un tel sujet, Lupano dit également des choses sur la société. La censure, la destruction, mais aussi la haine qui les sous-tend, constitue le fil rouge du récit. Il évoque la destruction, la guerre, générant des scènes marquantes autour des soldats. Il décrit également un pouvoir politique qui ne cherche qu’à manipuler et à prendre l’ascendant sur les voisins, ne voyant dans le conflit qu’un outil de plus pour assouvir ses ambitions.

Derrière la comédie, parfaitement maîtrisée, il y a un propos évidemment inquiet sur les rapports conflictuels entre la politique, la culture et la connaissance. C’est d’ailleurs cette dernière que les trois héros mettent en avant. L’album connaît une première conclusion, qui concerne le trio en question (quatuor en considérant la mule), mais une seconde fin aussi avec une séquence historique résumant les autres « massacres de livres » de l’histoire, et rappelant que la menace pèse toujours sur la connaissance. Ce passage peut sembler un peu lourd, un peu péremptoire, mais il souligne une évidence : on n’est pas à l’abri que ça recommence.

Jim

Et quand on voit ce qui se passe en ce moment dans le monde, la menace est plus que présente.

Carrément.
Sans compter qu’on sait que l’extrême-droite, dans tous les pays, a toujours une priorité (en plus de faire chier ceux qui n’ont pas la « bonne » couleur de peau ou la « bonne » sexualité) : purger les bibliothèques.

jim

Et avec la numérisation des ouvrages, ça devient encore plus simple… Trois cases lui suffisent à expliquer le (futur) problème…