LA CARTE ET LE TERRITOIRE - Michel Houellebecq (J'Ai Lu)

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[quote=“Amazon”]Cinq ans après La Possibilité d une île, Michel Houellebecq revient avec un grand roman qui raconte la vie de trois personnages masculins.
Certains y verront un retour aux thèmes d’Extension du domaine de la lutte et des Particules élémentaires, d’autres salueront un texte puissant, à la fois contemporain et profondément classique, d’une admirable maîtrise littéraire.

Michel Houellebecq est l’auteur de romans, de recueils de poèmes et d’essais publiés dans le monde entier. Pour La carte et le territoire, Michel Houellebecq a reçu le prix Goncourt 2010.

Poche: 413 pages
Editeur : J’ai lu (7 mars 2012)
Collection : J’ai lu Roman
Langue : Français
ISBN-10: 2290032034
ISBN-13: 978-2290032039[/quote]

Je confesse un certain goût pour les bouquins de Houellbecq, dont la misanthropie déprimiste et l’humour cruel me séduisent beaucoup. Ainsi que son penchant pour des idées SF qui en font la cible d’une certaine littérature française confite dans son nombrilisme pincé.
J’ai bien aimé Extension du domaine de la lutte, roman d’entreprise assez mordant qui dépeint le mal-être évident de ces dernières décennies ; Les Particules élémentaires, qui suit le parcours de deux hommes dissemblables et pourtant si proches, et jette un premier pont vers un futur normé et aseptisé à la fois rassurant par les perspectives de paix qu’il promet, et inquiétant par la standardisation de l’humain qu’il envisage ; La Possibilité d’une île, qui joue sur plusieurs lignes temporelles et narratives et peint le portrait d’une humanité dont les liens se délitent, ne laissant plus que l’individu seul, isolé, perdu, mais effeuillé de toutes les conventions sociales qui posent couche après couche des liens sur une solitude intrinsèque à l’humain.
Bref, on le voit, une littérature sans espoir, une littérature de la déchéance, de l’entropie, de la destruction et du délitement. Une littérature à ne pas lire l’hiver, quand les journées sont courtes et froides.
La Carte et le territoire s’inscrit dans cette logique de la dégradation, mais à la cruauté méchante du destin (ou du narrateur), le roman substitue une ironie acide de premier ordre, qui pourrait faire penser, par sa sécheresse grinçante, au Flaubert de Bouvard et Pécuchet (c’est l’exemple qui me vient à l’esprit, je suis sûr que l’on peut trouver comparaison plus pertinente).
On a longtemps glosé sur les Michel, les personnages de Houellebecq qui ne voilaient qu’à peine la projection biographique de l’auteur sur ses protagonistes. Le romancier fait un sort à ces personnages en se mettant en scène, comme personnages principal, dans une sorte de “futur proche” où il croise deux autres personnages, un peintre et un flic. Comme ça, c’est réglé, il y a bien un Michel dans le roman, il ressemble à Houellebecq, normal, c’est Houellebecq. Ça, c’est plié.
Là où l’ironie devient succulent, c’est que Houellebecq le personnage meurt, à un moment du récit. Le parcours et la rencontre cèdent alors la place à l’enquête. Mais la présence de Houellebecq dans le roman ayant été le prétexte à décrire quelques figures du Paris littéraire (dont Beigbeder, dans des passages assez formidables…), l’ensemble du roman se permet d’aller jeter quelques brassées d’orties dans différents milieux, celui de la littérature ou celui des marchands d’art, entre autres. L’enterrement de Houellebecq, ou la mort de Beigbeder, sont deux moments épatants, parmi d’autres.
Emprunt d’un style classique, pas vraiment un style degré zéro mais plutôt un style fortement influencé par les romans de la fin du XIXe siècle, La Carte et le territoire est peut-être le roman le moins stylé de Houellebecq. Celui où le style est le moins visible. Donc le plus maîtrisé ? Sans aspérités, sans effets ronflants, le roman est comme un fleuve tranquille, lisse et régulier. Une écriture pince-sans-rire, qui rend encore plus percutants certains passages (la description de la vie de couple du flic, et de son rapport à la sexualité et à la procréation, en passant par la figure du chien, est un pur moment d’anthologie).
Dans cette écriture en retrait, le roman s’offre l’occasion de quelques digressions, qui nourrissent l’univers présenté tout en peignant, en creux, le portrait de quelques âmes perdues dans une période sans repère. Et les allers-retours, dans la première partie, sur la carrière du peintre, renforcent ce sentiment de manque de repère, avec des décalages déstabilisant pour le lecteur, qui se retrouve en équilibre précaire, comme le personnage du peintre.

Méchant, ironique, avec un jeu de mise en abyme et un ton légèrement uchronique (qui semble avoir échappé aux bien-pensants de la littérature française, qui ont donné le Goncourt à ce texte), une capacité à détourner l’attention et un style de plus en plus maîtrisé et sobre, La Carte et le territoire est un joli morceau de littérature, et confirme que Houellebecq est une sacrée voix dans le paysage littéraire français. Une voix qui agace, on peut le comprendre aisément. Mais une voix qui porte.

Jim

Ah c’est marrant que tu aimes Houellebecq, je n’imaginais pas que ça te parle, ça, notamment à cause du côté un peu atone de son écriture (même si c’est voulu, ça peut conincer pour certains lecteurs).
J’en suis très friand, de Houellebecq. Et je remarque que c’est un auteur qui, qu’il soit adulé ou détesté, l’est souvent pour de “mauvaises raisons”.
Par exemple, comme tu le signales, les livres de Houellebecq sont très très drôles, contrairement à ce que la tête de Droopy sous Lexomil de leur auteur pourraient laisser penser.
De plus, les considérations sur la science sont non seulement pertinetes pour la plus-value SF de ses oeuvres, mais aussi parce que le monsieur n’extrapole pas beaucoup, il connaît très bien l’univers de le science et ses rouages (il est ingénieur de formation) : sa satire du monde de la recherche dans les “Particules élémentaires” est très juste (en gros, la recherche en biologie ne requiert aucun génie, contrairement à la physique : ça consiste à appliquer des recettes de cuisine, nous dit-il ; eh bien pour connaître un peu ce milieu, c’est exactement ça).
J’avoue avoir une préférence pour les livres les plus ouvertement SF du monsieur, “Les Particules Elémentaires” et “la Possibilité d’une île”, qui sont aussi ceux où s’exprime le plus justement un sens de la mélancolie très personnel (les scènes dans le futur, notamment dans la “Possibilité…”).

Tout fan que je suis, j’avoue avoir beaucoup moins accroché à ce dernier livre en date de l’auteur, dont le titre me faisait pourtant saliver. Il y a des passages hilarants c’est vrai, mais d’autres qui basculent un peu involontairement du comique au grotesque pur et simple. D’autre part, et surtout, cette exploration vacharde (mais pas tant que ça) du microcosme littéraro-arty français me donne surtout une impression de machine tournant à vide, de tautologie.
Je préférais quand Houellebecq avait encore un pied dans le monde “réel” (c’était le cas de ces deux premiers livres où il ne gagnait pas sa vie de sa plume, ce qui n’est évidemment pas un mal en soi), il en a tiré des peintures de la vie entreprenariale notamment parmi les plus fines.

J’ai pas détesté, mais avec “Plateforme” c’est clairement le Houellebecq que j’aime le moins…

Moi, j’aime bien son mauvais esprit. J’aime bien qu’il dise, sur le ton le plus plat possible, des évidences que tout le monde prend pour des énormités en se rengorgeant comme des dindons vexés.
Je me souviens d’un passage à Bibliothèque Médicis, où son interlocuteur s’inquiétait de cette France désindustrialisée devenue paradis touristique, qu’il décrit notamment dans La Carte et le territoire. Et Houellbecq, toujours aussi flatline, rétorque "serait-ce si grave ?"
Paf, il avait mis le doigt sur tout plein de mécanismes trahissant une pensée archaïque crispée sur la vision d’une France conquérante à la pointe de l’industrie et de la recherche. En sous-entendant un tableau ni moins ni plus idyllique que celui d’aujourd’hui.
J’adore cette logique de fouteur de merde qui a raison.

Qui plus est, j’aime bien sa volonté de regarder la société à plusieurs échelles, celle de l’humain, celle du groupe, celle du présent, celle du futur. Ça donne des portraits succulents, et quand il part dans une logique plus prospective, c’est assez saisissant. Et tellement mieux maîtrisé que Dantec.
Après, dans La Carte et le territoire, j’aime bien son approche du milieu littéraire, d’autant qu’elle fait parfaitement sens dans le projet d’écriture. Les digressions, surprenantes au début, servent à composer différents milieux (les peintres et les marchands d’art, les littéraires, les flics…). Il y a même des passages où il s’amuse du style, en imitant celui des critiques d’art, jolie prouesse qui témoigne d’une grande maîtrise du style. Et la description de ces milieux s’accompagne d’une vision historique. Notamment, d’un point de vue littéraire, d’une réflexion sur le supposé “classicisme” d’une littérature française dans laquelle le narrateur inscrit ses personnages (et donc lui-même). Et comme ce roman me semble le plus “classique”, le moins rugueux en termes de style, il me semble également que l’inscription dans un passé littéraire se devait de s’accompagner de l’inscription dans un présent littéraire.

Mais je continue à dire que vaut mieux lire Houellebecq en été.

Jim

présent dans ma pal,toujours pas lu

Pareil, ou presque, acheté à sa sortie il y a un peu plus de deux ans, lu seulement une 20aine de pages que j’avais apprécié [size=85](et décidait alors de le garder à lire pour les vacances d’été, mais pas eu le temps !^^[/size])…
Mais, j’ai vraiment trop de retard de lecture, les romans, c’est plus possible ([size=85]je ne lis que des essais en livre depuis quelques temps, plus aucun roman, ils prennent la poussière[/size])… :confused:
[size=50]Mais bon Houellebecq, j’aime beaucoup, mais là c’est vraiment plus possible, même sur les comics, j’ai un retard monstrueux…[/size]