Serge Lehman sur son compte Facebook, le 10 décembre 2025 :
« L’Œil s’est envolé de Malaga pour Barcelone le lendemain, et de là vers Paris, puis à l’ouest toute : survol de l’Atlantique jusqu’à Buenos Aires. Il m’a dit vouloir louer une Jeep et traverser l’Argentine jusqu’au Magera, afin de passer voir les parents de son ex-femme à Cordoba et éviter tout grabuge avec les hommes de Vidal à l’aéroport de Santaverde. Je lui ai souhaité bonne chance, certifié qu’il n’avait rien à craindre des cambrioleurs en son absence, et l’affaire, comme on dit, était dans le sac. Le jour suivant, après mes cours, je me suis rendue à son appartement. Derrière la porte, dans le petit vestibule, m’attendait un mot: “Je laisse ici un chat, pour votre protection. Nourrissez-le.”
En guise de signature, un dessin d’œil rudimentaire. »Grande joie d’assister au lancement d’une nouvelle collection, « Styx », dirigée par l’ami Laurent Queyssi au Fleuve. Et intense plaisir de lire son premier titre, La Mer se rêve en ciel de John Hornor Jacobs, avec une belle couverture de Nicolas Beaujouan. La quatrième de couverture le présente ainsi :
« Pour fuir la violente dictature qui a décimé sa famille, Isabel s’est exilée en Espagne. Un soir, elle fait la rencontre d’un poète dissident, Rafael Avendano, surnommé l’Œil. Cet énigmatique intellectuel vient comme elle du Magera, et porte les stigmates des tortures subies aux mains de la répression politique.
Pourtant lorsqu’il reçoit une mystérieuse lettre, Avendano repart brusquement au Magera, sans donner plus de nouvelles. Chez lui, Isabel découvre d’étranges textes, parmi lesquels le récit détaillé de la capture de l’Œil pendant la révolution. Ces pages obscures et écœurantes l’entraînent dans une spirale d’événement surnaturels et oppressants qui la poussent à retourner dans sa contrée d’origine. Son pays est perdu comme l’est son seul ami, désormais. Pour les retrouver, il ne lui reste qu’elle-même à sacrifier. »Vertus de la brièveté : La Mer se rêve en ciel fait 220 pages et se lit en quatre heures. Dans la jungle des pavés et des sagas multi-volumes, ce mince volume fait l’effet d’une clairière. L’écriture est superbe (hommage au traducteur Maxime Le Dain) : allègre, rapide, pleine d’énergie et parfois d’humour, elle sait aussi se laisser envahir par une angoisse labyrinthique et prenante. Les touches d’érudition qu’elle distille m’ont parfois rappelé La Maison des feuilles de Danielewski, en moins diluvien. Poésies imaginaires, descriptions de photos incongrues ou atroces, fausses traductions du latin, finissent par plonger le récit dans un sombre nuage de peur, puis d’horreur, qu’on n’épuisera pas en invoquant – comme souvent, comme toujours – Lovecraft, même si ce n’est pas faux :
« En cet instant, je voyais plus loin, bien au-delà du monde physique. Cleave m’était révélé pour ce qu’il était : une masse de ténèbres grouillantes. Sa physionomie comme aspirée par un ombilic avili vers… vers quoi ? Un ailleurs ? Un autre état ? Le miasme se nouait et cinglait l’espace autour de lui, plantait ses vrilles et filaments à l’intérieur des soldats, des cadavres dans la fosse, dans le ciel.
Mon heure était venue. »En fin de compte, j’ai souvent pensé à Mike Mignola en lisant ce roman – au Ver conquérant, par exemple. Mais il m’est difficile d’en dire plus sans vous priver du plaisir de sa découverte. Lisez-le et apprenez l’histoire du dernier « champion de la brigade intérieure ».
Jim


