LE DON (Lorenzo Bartoli / Massimo Carnevale)

(vedge) #1

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(Jean-Marc Lainé) #2

Éric est clochard. SDF, comme on dit. Mais il dispose d’un talent particulier, un “don” qui donne son titre à l’album : s’il touche des objets ou des personnes, il accède aussitôt à leur passé mais également à leur avenir. Il est même en mesure de faire apparaître dans l’esprit des gens les images qu’il perçoit lui-même, et donc de les confronter à leurs peurs et leur traumatismes.

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Fort de ce postulat, le scénariste Lorenzo Bartoli et le dessinateur Massimo Carnevale livrent une succession d’histoires courtes où le personnage est confronté à d’autres histoires, d’autres drames humains. Dans les deux premiers récits, il trouve une arme ayant déjà servi ou un nourrisson abandonné dans une poubelle. Derrière le principe de ces deux récits, qui implique un certain suspense (dans le second, amener l’enfant au plus vite à l’hôpital), l’intrigue constitue une plongée dans la psyché d’Eric et de ceux à qui il est confronté.
Les autres chapitres le confrontent à la création, qu’il s’agisse des Tournesols de Van Gogh, d’un solo de jazz ou du roman Moby Dick. À chaque fois, les auteurs parlent du regard des créateurs, mais aussi de celui que les gens portent sur la création.
Le dernier chapitre entre en rupture avec les précédents : c’est le premier qui projette Éric dans une continuité. Jusque-là, le clochard ne dévoile rien de son passé, sous couvert de troubles de mémoire. Dans cet ultime volet, il rencontre une femme, Valérie, qui maîtrise la télépathie et le présente à une organisation donnant aux gens comme lui la possibilité d’utiliser (on espère à bon escient) leurs capacités. Il accepte, et l’album se conclut ici, laissant une double frustration : d’une part la suite n’est jamais sortie (en France en tout cas, si jamais elle existe en Italie), et d’autre part ce développement vient perturber l’agencement des récits précédents, où Éric n’était qu’un spectateur d’une comédie humaine tissée de drame, jouant le rôle d’une sorte de Corto Maltese du surnaturel.

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Comme souvent chez les Italiens, les références sont explicites, ces gens-là ne s’embarrassant pas de subtilités ni d’inquiétudes quant à la propriété intellectuelle. Mais comme souvent dans les séries (Dylan Dog ou Nathan Never ont fréquemment copié des visuels provenant de films américains, afin de nourrir des récits qui trouvent leur personnalité dans les développements), ces références permettent d’asseoir une complicité avec le lecteur. C’est ainsi que les auteurs font apparaître des personnages calqués sur les protagonistes d’Orange Mécanique, ou que le scénariste qualifie le don d’Eric de “shining”, renvoyant sans hésitation à Stephen King.
Dans cette logique, Carnevale livre une démonstration de force graphique, avec des exercices de style incroyables. Son trait de base emprunte autant à Bill Sienkiewicz pour les silhouettes anguleuses et la palette de couleurs, qu’à Dave McKean pour les contours des cases et l’aspect collage, tout en récupérant les ombres et les hachures de John Watkiss, illustrateur méconnu (hélas parti trop tôt). Le tout compose un travail excellent de base.
À cette qualité de fond s’ajoute la capacité de Carnevale à varier ses approches graphiques. Dans l’épisode du nourrisson, il dessine certaines cases dans un style de coloriage infantile qui n’est pas sans rappeler les explorations visuelles de Sienkiewicz dans Elektra Assassin, qui déjà à l’époque changeait de code en fonction de la vision des personnages. Dans l’épisode suivant, consacré aux Tournesols, il réalise une partie de ses planches dans un émulation de l’impressionnisme, et c’est saisissant.
Non content de jouer sur ces changements de registres, Carnevale fournit aussi des explications, sous forme de références visuelles. La présence d’une reproduction de Klimt dans une salle d’attente est à ce titre évocatrice, renvoyant assurément à une référence personnelle, mais aussi à Sienkiewicz dont on sait qu’il est grand amateur du peintre autrichien. Et l’épisode consacré à Moby Dick est l’occasion pour l’Italien de citer directement le bédéaste américain, en reprenant quasiment à l’identique une représentation de la fameuse baleine blanche tirée de l’adaptation que Sienkiewicz avait livrée il y quelques décennies. Bref, Carnevale s’inscrit dans la tradition picturale qui a explosé dans les comics à la fin des années 1980, et il s’en sort magnifiquement.

L’album est donc un festival visuel, même si la voix off est parfois un peu lourde et si le dernier chapitre vient proposer d’éventuelles déclinaisons qui ne sont pas venues, redoublant la frustration du lecteur. Mais rien que pour l’explosion graphique, ça vaut le coup d’aller fouiller dans les bacs des bouquinistes afin de dénicher cet album sorti en 2010 au Lombard.

Jim

(FC powaaaa) #3

One-shot, donc.

(Faudrait quand même que tu me présentes à ta bibliothèque, un jour, si tu le veux bien. ça doit être une caverne d’Ali Baba)

(Jean-Marc Lainé) #4

Il semblerait. Je ne sais pas s’il s’agit d’une création pour la France ou d’une traduction d’un truc prépublié en Italie. Par conséquent, je ne sais pas si une suite potentielle existerait quelque part.

Jim

(とり) #5

C’est la traduction d’Il dono di Eric, paru en Italie dans l’Euracomix Tuttacolore 152, en mai 2001 :

Tori.
PS : Et il semble bien qu’il n’y ait pas eu de suite.

(Jean-Marc Lainé) #6

Merci.
Ce qui est bien ici, c’est qu’on a de fortes chances de tomber sur quelqu’un qui répond à nos questions.

Jim