LES 7 MERVEILLES t.1-7 (Luca Blengino / collectif)

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Peut-être êtes-vous comme moi, à toujours chercher un lieu afin de compléter la liste des sept merveilles du monde, comme on cherche toujours un nom pour compléter celle des sept nains ou celle des sept péchés capitaux. Voilà une bonne occasion de réviser nos notions d’histoire et de géographie.
En 2014, à l’instigation du scénariste Luca Blengino et du directeur de collection David Chauvel, Delcourt se lançait dans la publication de 7 Merveilles, une collection proposant un récit lié aux sept merveilles du monde (antique). Un édifice, une intrigue, un mystère. L’accroche de la collection, c’est “elles n’ont pas révélé tous leurs secrets”.

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Personnellement, j’aime beaucoup le travail de Luca Blengino. Pas seulement parce que c’est un copain dont j’ai assisté aux premiers pas à l’occasion de 1881 chez Semic. Mais aussi parce que c’est un mec qui écrit bien, qui a le sens du rythme, qui sait placer des moments d’émotion et des instants de silence dans ses récits, et qui a un talent évident pour mêler la petite et la grande histoire.
Ici, il reprend un peu un principe déjà utilisé dans Sarrasins ou Les Savants, à savoir qu’il mêle des destins particuliers à des endroits, des époques ou des lieux importants dans l’histoire de l’humanité (la Méditerranée pour le premier exemple, les hauts lieux de science pour le second).

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Dans ce premier tome (d’une collection composée de récits séparés, si bien qu’on peut lire chaque livre sans craindre d’être perdu), il place son intrigue lors d’olympiades opposant les champions des grandes cités grecques, tandis que dans les coulisses, des comploteurs cherchent à percer le code que le sculpteur Phidias a dissimulé dans sa statue de Zeus, afin de prouver des malversations menées par Athènes et de provoquer un conflit. Ajoutant à cela un lutteur représentant Mykonos et inscrit à seule fin de retrouver son fils, et l’on a tous les ingrédients pour mélanger les trames, à échelle de l’homme ou de l’histoire.

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Le récit est plutôt bellement découpé, malgré une ou deux ellipses un peu rapides. Les personnages sont attachants, la voix n’est pas envahissante (et ressemble un peu à celle qui ouvre et ferme Le Nom de la rose, le film, au point qu’on entend presque la voix de Claude Rich). Les planches de ce premier tome, dessinée par Stefano Andreucci, sont très belles, le découpage est varié sans être bordélique, et les personnages sont magnifiques. Les décors sont travaillées, les anatomies sont maîtrisées, vraiment un travail épatant. Les couleurs sont également très belles, mais dans une palette à mon goût trop sombre, ce qui “éteint” quelque peu le trait, le noie sous des ombres peu flatteuses.

L’un dans l’autre, ça fait un chouette album d’ouverture de collection, qui propose une intrigue intéressante et des personnages bien construits. Rien d’original, mais une jolie maîtrise.

Jim

Pour les curieux qui souhaiteraient en savoir plus sur le travail de Luca Blengino :

1881 :

Les Savants :

Sarrasins ! :

Jim

Le côté pratique de la collection, c’est qu’on peut lire dans le désordre. Sautons donc au tome 4, qui nous emmène à la découverte du Temple d’Artémis. Et plus précisément à un moment tragique de son existence.

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Le scénariste Luca Blengino semble apprécier les trios de héros. Aux trois lutteurs du premier tome, il substitue trois voleurs dans ce récit, deux hommes et une femme, qui saisissent la chance de rafler le trésor du temple (sans en connaître le contenu précis, ce qui aura son importance), pour le profit mais aussi pour la gloire. Cette gloire amène dans leur orbite d’autres personnages, dont un modeste berger qui aura un rôle essentiel.

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Le dessin de Sarchione, qui a déjà officié sur le diptyque C.O.P.S. également chez Delcourt, est plutôt efficace. Sans être virtuose et aussi élégant que celui d’Andreucci dans le premier tome, il propose de beaux personnages bien caractérisés, des anatomies vivantes et des décors assez imposants. Son encrage est plus fin, avec quelques effets hérités des comics et des mangas. Et il recourt à une astuce narrative que j’aime beaucoup, à savoir qu’il étale une image sur plusieurs cases, ce qui permet soit de faire bouger la caméra en même temps que les personnages, soit de mettre en exergue une partie de ce qui est représenté. C’est un effet qu’il maîtrise toujours très bien.

Comme de juste, l’intrigue ne se conclut pas de la manière la plus optimiste possible, le destin frappant d’une manière impitoyable. Comme toujours dans cette collection, Luca Blengino se fend d’un commentaire, qui évoque à la fois le monument, la période et l’adaptation.

Jim

Est-ce qu’après la destruction du temple, on a parlé du “trou d’Éphèse”, comme on parlait dans les années 70 du “trou des Halles” à Paris ?

Tori.

Ahahahahahah !

Là, je crois qu’il faudrait demander à Toussaint Glinglin, un spécialiste de la question.

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Jim

Ah, je cherchais avec “arrêt”… Je n’ai pas pensé à l’appeau (ni aux pots)…

Tori.

Puisque la série permet de lire les albums séparément, je peux donc l’évoquer en fonction de mes trouvailles sur les rayons des libraires. Et donc, comme ici, parler du tome 2.

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Parmi les “merveilles” de l’Antiquité, il y a les Jardins suspendus de Babylone. Enfant, je ne comprenais pas bien l’expression “suspendus”. J’imaginais d’immenses filets retenant des merveilles botaniques au-dessus du vide, et il a fallu que je voie des représentations, sans doute dans des peplums, peut-être dans des livres illustrés, pour me faire une idée de la chose : ce sont (selon les différentes théories, il semblerait que les archéologues ne s’accordent pas sur l’allure du truc, les traces restantes n’étant pas suffisantes pour étayer leurs idées) des jardins luxuriants disposés sur les terrasses de bâtiments colossaux, et abritant un éventail de plantes aussi impressionnant qu’exhaustif pour l’époque.

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J’insiste sur ce point parce que c’est l’un des éléments forts de l’album. Le dessin de Roberto Ali, tout en trait, manquant de profondeur et de modelé pour les personnages, s’avère parfois un peu maladroit quand il s’agit de mettre en mouvement les protagonistes, qui d’ailleurs changent de tronche d’une page à l’autre (au point que l’apparition d’un personnage clé un peu plus loin dans l’album me semble tomber à plat, tant on ne la reconnaît pas). En revanche, l’illustrateur livre des décors vraiment impressionnants, tant par leur équilibre que par leur force évocatrice. C’est souvent le contraire, ou trouve fréquemment des dessinateurs représentant des personnages convaincants dans des décors vides, mais l’inverse est rare.

Quant au scénario de Luca Blengino, il rompt un peu avec les autres tomes que j’ai évoqués, dans le sens où le meurtre et l’enquête, présents dans la trame, sont finalement assez secondaires. Le principe est simple : appartenant à la communauté d’esclave, le Juif Hésédiel est convoqué par le roi Nabuchodonosor afin qu’il sauve ses arbres d’une épidémie. S’étant exécuté, l’horticulteur est promu jardinier en chef, jusqu’à ce que le souverain fou le somme de faire pousser une fleur mythique. S’ensuit une quête afin d’en retrouver les graines et de la faire éclore, alors que le temps est compté, et que, dans un an, s’il échoue, il sera assassiné avec sa maîtresse et 99 autres esclaves. Le scénario tourne donc autour de cette quête de perfection, et l’intrigue en croise une autre, celle d’un complot politique visant à renverser le “roi fou”. Mais l’aspect thriller / policier est secondaire, le scénariste s’attachant à la peinture d’idéaux contradictoires. Une guerre sur le terrain du symbole, quoi de plus humain ?

Jim

Le troisième tome se concentre sur le Phare d’Alexandrie, sans doute l’une des merveilles les plus connues (peut-être parce que les fouilles ont permis de le cartographier, et que l’édifice est resté debout des siècles, suscitant une grande documentation au fil des époques).

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Le récit s’ouvre sur la chute d’un corps enflammé du haut du phare. Et tandis que le gardien de l’édifice meurt, une voix off retrace ses derniers instants. La voix, c’est celle de Ptolémée II, mais en face de lui, il a l’un de ses généraux, qui est aussi un enquêteur sourcilleux. Kiostrates (c’est son nom) conclut assez vite à l’assassinat. Cherchant des indices, il découvre un rouleau contenant des formules mathématiques et recrute ensuite un jeune mathématicien afin qu’il lui explique de quoi il retourne, dans l’espoir de confondre le ou les assassin(s).

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Le récit évoquera, bien entendu, Le Nom de la rose, enquête médiévale d’Umberto Eco magnifiquement adaptée par Jean-Jacques Annaud sur grand écran. à la différence près que Guillaume de Baskerville est remplacé par un soldat et qu’Adso de Melk en sait bien plus long cette fois-ci. Mais on retrouve des similitudes : des textes cachés, des rayons de bibliothèques dérobées, des assassinats répétés destinés à cacher un secret, des érudits victimes… Et même, au final, la tour, qui implique un rapport vertical à la narration.
Luca Blengino, cependant, reprend des scènes qui évoquent ses intrigues dans les deux albums des Savants : la fouille de la maison, les retrouvailles dans un bouge… Au-delà de ses répétitions au sein même de son œuvre, le scénariste est ainsi amené à composer un duo intéressant, les deux équipiers apprenant à se connaître… et oubliant ainsi d’observer les alentours.

Graphiquement, Tommaso Bennato livre de très belles planches. Son dessin est vivant, ses personnages ne sont pas lisses, ses plans sont variés. Et il livre un bel équilibre entre les protagonistes et les décors, certains cases parvenant à restituer l’aspect vertigineux du phare, sans recourir à des cadrages forcés. Un album très convaincant.

Jim

Première petite déception dans la série, ce tome consacré à la Pyramide de Khéops (la seule merveille antique qui nous soit parvenue dans un état tel qu’on puisse l’observer encore aujourd’hui) bénéficie d’un rythme un peu différent. Le récit ne tourne pas autour d’un crime et de son enquête (même si le prétexte est là et les cadavres bien présents), mais plutôt autour d’un complot, dont la structure narrative (liste de noms, groupe secret, plans cachés…) apparaît lentement mais sûrement au fil du récit.

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L’intrigue suit Kemet, le scribe noir, précédemment exilé puis rappelé par les autorités afin de trouver le fin mot sur une série de morts suspectes qui endeuille, et surtout ralentit, le chantier de la pyramide. Bien entendu, le scribe s’échine à bien faire son travail, et finit donc par trouver des informations alors que tout le monde l’incite à repartir, surtout au moment où un coupable idéal est désigné par les événements. Mais plusieurs choses nuisent au récit : la répétition de certaines scènes, censées mettre en évidence la structure hiérarchique de la société, mais qui finissent surtout par faire du scribe le personnage incontournable des sphères du pouvoir, qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît ; des translittérations un peu hasardeuses (Hémiounou devient Hemiunu, par exemple) ; ou encore des séquences de discussions bancales dans lesquelles on ne sait plus qui parle ni qui s’adresse à qui.

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Tous ces petits détails rendent le récit nettement moins fluide que les autres, en dépit d’une confrontation finale plutôt bien menée et d’une scène de conclusion assez poignante. Surprenantes également sont ces séquences oniriques, sortes d’expériences “de mort imminente”, pages muettes qui viennent couper l’élan du récit.
Carlos Magno, connu pour ses prestations dans la bande dessinée américaine, livre un travail un peu figé, pas toujours soutenu par des couleurs aux palettes sombres, ternes et envahissantes. Il dessine en recourant aux hachures, ce qui fige son trait, malgré la joliesse d’une double page qui frappe.

Bref, pour l’instant, le tome qui m’a moins emballé dans la série.

Jim

Dernier tome de la collection (qui peut se savourer dans le désordre), mais pas dernier tome lu par votre humble serviteur (qui n’a pas encore le sixième), Le Colosse de Rhodes conclut ce projet éditorial sur l’une des figures les plus célèbres (et les moins documentées) de cet heptagone en BD.

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L’action se déroule en pleine période de tension entre Rhodes et Lindos. Amaryos, jeune médecin, s’apprêtes à épouser Clymenes, la fille de l’amiral Flegones. Ce que ce dernier ignore, c’est que le jeune praticien est le fils d’un ennemi vaincu, hanté par le fantôme de son père et nourrissant des projets de vengeance. Aux nouvelles de Lindos évoquant une épidémie (qualifiée d’égyptienne, et dans laquelle je pense qu’il faut reconnaître la peste), Amaryos se rend dans le territoire « ennemi », ce qui l’amène à découvrir un complot contre Rhodes. Dès lors, il est déchiré entre sa fidélité à la cité et ses hantises personnelles.

Graphiquement, le dessin d’Antonio Palma, à l’encrage chargé mais aux compositions claires, fait appel à une documentation photographique. Ça donne des personnages parfois un peu raides mais de beaux effets de matière, le tout m’ayant évoqué les travaux de gens comme David Yardin (voire Jay Anacleto, sans la dimension virtuose). Le script de Luca Blengino déjoue pas mal d’attente (tous les personnages ont quelque chose à cacher qu’ils dévoilent petit à petit), et il prend le temps de finir son récit sans précipitation.
Le gros bémol se situe au niveau du lettrage : police italique sans raison, queues de bulles trop petites qui ne permettent pas de situer qui parle, placement des bulles maladroit, disposition des lignes dans les bulles assez inélégant, césures trop fréquentes… L’ensemble ressemble à un travail amateur, ou à un premier jet sans finesse.

Dommage, parce que dans l’ensemble, l’album est plutôt réussi, avec un excellent rythme et une bonne gestion des pages gauches et droites.

Jim