Et allez !! Encore une perle au compteur pour Kurosawa.
Décidément, ce cinéaste dont je suis déjà un inconditionnel (difficile de tout voir par contre, avec plus de 30 films au compteur, même si je ne pense pas que ses « pinku eigas » (des bandes érotiques fauchées) des débuts soient vraiment indispensables) monte de plus en plus haut dans ma hiérarchie personnelle.
C’est à mon sens un des tous meilleurs réalisateurs en activité…
« Real » se présente sous le forme d’un récit de SF à la Dick pour le dire vite, ou à la Satoshi Kon / Yasutaka Tsutsui (« Paprika ») pour prendre un exemple nippon, avec réalités virtuelles enchâssées les unes dans les autres, et confusion inévitable entre celles-ci et le noyau dur du réel. A priori, on est loin des fantômes habituels du japonais, mais il n’en est rien, les ombres hantant les couloirs virtuels de l’esprit des protagonistes (des « zombies philosophiques » comme disent les persos eux-mêmes, incarnations de souvenirs pesants en fait…) prenant régulièrement les atours des spectres propres à la J-Horror.
Mais on se demande en fin de compte si Kurosawa ne serait pas capable d’injecter ses obsessions dans n’importe quel projet, tant sa filmo apparaît à la fois protéiforme (les genres abordés, très divers finalement sur la longueur) et d’une totale homogénéité sur le plan thématique.
Ce qui est fabuleux chez Kurosawa, c’est ce rapport direct au genre, justement. Pour ce cinéaste prof d’université, loué par l’intelligentsia cinéphilique parisienne (partout ailleurs ses films ne marchent pas), c’est assez étonnant et contre-intuitif, mais la référence des références c’est Tobe Hooper. Et peut-être un peu comme le cinéaste américain, son rapport au genre est crucial, il fait partie intégrante du sous-texte de l’oeuvre. Par exemple, Kurosawa dit que ce qui vient toujours en premier lieu chez lui au moment d’écrire un scénario, ce ne sont pas des idées d’histoire, de personnages, de scènes ou de plans, mais le genre avant tout. Je veux faire un film de momie, un mélodrame, une chronique familiale, un thriller, etc… : d’abord le genre, et loin du jeu du détournement ludique des codes.
A partir de là, une fois un genre investi, Kurosawa travaille ses thèmes fétiches : conditionnement social, opposition milieu rural / milieu urbain, écroulement du système « rationnel » de pensée des protagonistes souvent englués dans un matérialisme lourd et délétère (l’écroulement en question est souvent suivi d’un exode à la campagne, justement), changement progressif de « focale » d’un protagoniste principal à un autre, transfert de culpabilité (très hitchcockien, ça), et le poids des fautes du passé en général…
Ainsi malaxés d’un film à l’autre, d’un genre à l’autre, ces thèmes / techniques se révèlent d’une richesse inépuisable, Kurosawa prenant soin à chaque fois, par le prisme du genre, d’en révéler une facette différente.
Pour la mise en scène, c’est simple, Kurosawa est à la fois un des plus sobres et pourtant des plus impressionnants metteurs en scène de la planète. Roi du cadrage (et plus encore du surcadrage), adepte de la fixité et de la durée (pas un mouvement qui ne soit de trop, et du coup, les rares mouvements sont des petits « évènements » à chaque fois, cf. dans « Real » les saisissants et pourtant très simples plans-séquence en vue subjective).
A un pote qui me demandait ce qui me plaisait tant dans la mise en scène des films de fantômes de Kurosawa (qui laissent beaucoup de monde froid, il me semble), je répondais qu’il me semblait qu’il filme les vivants comme des fantômes et les fantômes comme des êtres vivants. Un raccourci un brin facile et « générique », mais assez pertinent me semble-t-il dans son cas (d’où cette façon récurrente de filmer les revenants en plein jour, avec un minimum d’effets, un peu à la Jack Clayton dans « Les Innocents »).
Ce type de renversements est typique du cinéma de Kurosawa : pour « Real », et sans trop en dévoiler, l’actuel et le virtuel se mettent à échanger leurs places respectives dans un jeu un peu similaire (anecdote : Kurosawa souhaitait mordicus appeler le film « Unreal », et n’a pas pu le faire).
Pour passionnant qu’il soit, « Real » n’est pas le meilleur film de son auteur (qui adapte, pour la deuxième fois seulement de sa longue et prolifique carrière, l’histoire d’un autre, après celle de « Shokuzai ») : la faute à un final qui traîne en longueur, et qui aurait mieux fonctionné s’il s’en était tenu à la résolution du mystère du « petit garçon » qui hante tout le métrage. Hélas, peut-être contraint (c’est un film de commande après tout), Kurosawa tente malgré un budget très limité un final spectaculaire qui tombe à plat, même s’il fonctionne sur le plan allégorique. Le film aurait dû s’arrêter un quart d’heure avant, pour le dire vite.
D’autre part, et même si l’histoire (très touchante) des deux amants « maudits » relatée ici s’y prêtait mal, je regrette un peu l’absence de la touche très discrète d’humour noir (TRES noir) qui émaille parfois le cinéma du maître (il regrette d’ailleurs que cette dimension de ses films soit peu relevée).
Des menus défauts guère rédhibitoires pour un film thématiquement foisonnant et passionnant, à la forme vertigineuse (ces emboîtements dans le cadre, depuis des pages de BD sur une table jusqu’aux miroirs dans les pièces en passant par les embrasures des portes). Jetez-vous sur les films de ce mec, il y a du Alain Resnais chez lui, je trouve. Ce qui n’est pas un petit compliment.