DANS L'OEIL D'UN TUEUR (Werner Herzog)

[quote]DATE DE SORTIE FRANCAISE (D.T.V.)

22 août 2014

REALISATEUR

Werner Herzog (Aguirre, la Colère de Dieu,** Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans**…)

SCENARISTES

Werner Herzog et Herbert Golder, d’après un fait-divers

DISTRIBUTION

Willem Dafoe, Michael Shannon, Chloé Sevigny, Udo Kier, Grace Zabriskie…

INFOS

Long métrage américain
Genre : policier
Titre original : My Son, My son, What Have Ye Done
Année de production : 2009

SYNOPSIS

Deux agents de police sont appelés sur le site de ce qui semble être un meurtre : une femme a été tuée à coups de sabre. Sur place, ils rencontrent un étrange jeune homme, Brad McCullum, qui devient vite le suspect principal du crime, mais s’avère aussi être le propre fils de la victime. Il se retranche dans sa maison, avec deux otages.
Glanant des informations sur son compte auprès de ses proches, la police découvre que le jeune homme jouait sur scène le rôle d’Oreste, qui tua sa propre mère…[/quote]

La bande-annonce :

Après avoir été comparé à Murnau dès ses débuts par la grande critique allemande Lotte Eisner, après avoir été un des cinéastes allemands (et un des cinéastes tout court) les plus importants des années 70 avec des films aussi fous que “Aguirre”, “Fitzcarraldo” ou “Coeur de Verre”, Werner Herzog a subi un sacré passage à vide, de la fin des années 80 au milieu des années 2000, en gros. Une désaffection étrange de la part du public et des producteurs, les frasques et le caractère bien trempé du germain l’ayant desservi, mais qui n’implique pas forcément une chute de qualité au sein de sa filmo. Herzog a simplement beaucoup de mal à financer ses projets et à les montrer. Il faut attendre “Rescue Dawn” avec Christian Bale et surtout le “Bad Lieutenant” avec Nicolas Cage (éclatante réussite surprise, là où tout le monde attendait un échec cuisant) pour que le cinéaste réapparaisse sur la carte.
Pourtant, il n’a jamais cessé de travailler, et tout un pan de sa filmographie titanesque reste largement à découvrir, notamment ses films des années 90.

C’est de ces années-là que date le projet “My son, my son…” : Herzog et son co-scénariste rédigent un script en 1995 et le trimballent un peu partout, mais ne trouvent personne pour le produire. Il faut attendre 2008 pour que David Lynch, en retrait de ses propres activités filmiques, ne tombe sur le script et ne décide de le produire. Herzog + Lynch, l’équation fait rêver.
La production est décalée de quelques mois supplémentaires, le temps pour Herzog de tourner “Bad Lieutenant” qui marque son véritable retour en grâce, notamment critique. Désormais, Herzog ne manque pas de projets ni de soutiens pour les produire.
“Dans l’oeil d’un tueur” (quel retitrage affreux) est inspiré d’une histoire vraie de parricide survenu dans les années 70. Herzog souhait réaliser un film d’horreur “sans sang, sans gore, sans tronçonneuse”. Le bougre réalise surtout une sorte de synthèse idéale de ses motifs et obsessions…

Premier gros point fort : le casting, impérial. Si Chloé Sévigny peine à me convaincre, c’est un plaisir de retrouver des trognes comme celles de Willem Dafoe et Udo Kier, sans parler de Grace Zabriskie (“Twin Peaks”, “INLAND EMPIRE”), amenée sur le projet par Lynch, on imagine. Mais c’est surtout l’incroyable Michael Shannon qui épate. Avec son visage totalement halluciné, sa présence forte, lourde de menaces (il vient du théâtre), et sa performance intense à faire peur, il impressionne à peu près autant que dans le génial “Bug” de William Friedkin où il tient un rôle assez similaire de zinzin.
La structure du film évoque une sorte de “Citizen Kane” à l’envers, pourrait-on dire : la police interroge des proches et c’est par flashes-back que l’on découvre le quotidien et le fonctionnement de la psyché du personnage. Mais alors que les flashes-back du film de Welles dessinent le portrait complexe d’un homme pour nous dire à la fin que sa “vérité” nous échappera toujours, ici au contraire tous les flashes-back hurlent la même chose : cet homme est malade et il a besoin d’aide. Mais ni son entourage ni la police ne semblent le comprendre.

Sans jamais tomber dans la complaisance, Herzog et Shannon parviennent à “dédouaner” leur perso principal, vraisemblablement schizophrène et dans une confusion qui ne semble affoler personne. S’il y a toujours une “indignité à juger ses congénères” chez Herzog, le tableau qu’il brosse n’est pas tendre néanmoins pour son entourage. Fidèle à son tempérament le cinéaste s’amuse ainsi à mettre en boîte de manière extrêmement jouissive le milieu des bobos / hippies baroudeurs à la petite semaine (les scènes péruviennes), mais aussi un certain intellectualisme vain et médiocre (les répétitions de la pièce dirigée par ce délicieux cabotin d’Udo Kier).
Le personnage de Shannon rappelle un peu ce que disait le philosophe Gilles Deleuze sur les schizophrènes qui ne pouvaient qu’être perturbés par le discours religieux et son système de métaphores (“si l’on dit à un schizophrène que Dieu c’est le Soleil -c’est une image-, il risque de croire que le Soleil est son dieu, pour de bon”). Brad McCullum confond l’ordre symbolique et la réalité, et amené à interpréter un parricide sur scène, il en vient inévitablement à passer à l’acte. Et pourtant, c’est ce personnage malade et perdu qui a les faveurs de Herzog, et qui comme le cinéaste lui-même est le seul personnage qui cherche une authentique connexion à son milieu à son environnement. C’est flagrant dans les scènes péruviennes, qui évoquent évidemment les grands films sud-américains du réalisateur. Autre rappel d’un thème fort, toujours lié à la nature : la présence d’animaux, comme dans “Bad Lieutenant” (où l’on croisait des iguanes…), qui font office de puissance totémiques auprès des personnages (ici l’autruche et le flamand rose). Herzog fait partie de ces cinéastes très prolifiques qui “ruminent”, de manière féconde, les mêmes motifs et figures, encore et encore…

Il y a une anecdote magnifique que les spécialistes de Herzog connaissent bien : au milieu des années 70, apprenant que sa “marraine” en cinéma Lotte Eisner est mourante à Paris, il décide de lui rendre visite une dernière fois, mais a l’intuition qu’il lui faut s’y rendre à pied, depuis l’Allemagne. Il est convaincu qu’en effectuant le trajet de la sorte, elle vivra assez longtemps pour qu’il puisse la revoir. Plusieurs semaines après, rendu à Paris, ils se voient, et elle meurt peu de temps après le départ de Herzog.
Ce genre de recours et de confiance absolue à son intuition, et une sorte de détachement “calculé” par rapport à la rationalité sont au coeur de la pensée du cinéaste. Il a ici l’occasion de faire le portrait d’un personnage dont les ressorts sont un peu les mêmes, avec des conséquences dramatiques.

S’il y a des réfractaires au cinéma herzogien (trop bizarre, trop de mauvais goût, etc…), c’est à mon sens à cause d’un défaut de perception de son humour, certes très particulier. Malgré son contexte pesant, le film est très drôle, à la manière d’un “Bad Lieutenant” lui-même extrêmement roboratif.
Petit film (tourné à peu de frais, j’entends) extrêmement maîtrisé et original, “Dans l’oeil d’un tueur” est une nouvelle preuve du talent incroyable de celui qui demeure, 40 ans après “Aguirre”, un des cinéastes les plus importants en activité.
Ne reste plus aux distributeurs qu’à se pencher sur le “trou noir” de sa filmo, où l’on imagine moultes perles méconnues attendant d’être exhumées…