JOURNEE NOIRE POUR UN BELIER (Luigi Bazzoni)

REALISATEUR

Luigi Bazzoni

SCENARISTES

Luigi Bazzoni et Mario Di Nardo, d’après une nouvelle de D.M. Devine

DISTRIBUTION

Franco Nero, Silvia Monti, Rossella Falk, Edmund Purdom…

Musique

Ennio Morricone

INFOS

Long métrage italien
Durée : 1 h 28
Genre : giallo
Année de production : 1971

SYNOPSIS

Andrea Bild, un journaliste alcoolique, enquête sur une agression survenue dans un tunnel, et potentiellement liée à une série de meurtres survenant dans la foulée. Il finit, en enquêtant sur ces crimes, par devenir le principal suspect de l’affaire… Démasquer le meurtrier devient alors une nécessité pour lui.

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Parfois appelé « Journée noire pour le bélier », le film (dont le titre original est « Giornata nera per l’ariete ») est aussi connu sous le nom de « Jour Maléfique », et porte à l’international le titre de « The Fifth Cord », comme la nouvelle dont il s’inspire.

Voilà le seul long-métrage que je connaisse de la courte filmographie de Luigi Bazzoni (1929-2012), essentiellement connu pour 2 westerns (dont « L’Homme, l’orgueil et la vengeance ») à la flatteuse réputation. Comme nombre de ses collègues, il s’essaye également au giallo, en plein âge d’or du genre, et signe un fort beau fleuron du genre.

Bazzoni, quoique réputé excellent, est à la limite un peu éclipsé au générique par quelques noms plus prestigieux. Ainsi, c’est le grand Ennio Morricone qui signe le score du film : on le sait peu mais le musicien italien s’est pas mal illustré dans le genre, signant certains de ses thèmes les plus mémorables. Comme d’habitude, il mêle des sonorités pop / easy-listening haut-de-gamme à des dissonances plus free-jazz et même carrément expérimentales. Du grand art.
Pour la direction de la photo, Bazzoni n’a pas été chercher bien loin puisqu’il embauche son propre cousin, l’immense chef-opérateur Vittorio Storaro. Ce dernier a déjà travaillé pour le compte de Dario Argento sur son premier long « L’Oiseau au plumage de crystal » (LE giallo qui va lancer le filon), et va bientôt s’illustrer auprès de Bernardo Bertollucci (« Le Dernier Tango à Paris », « 1900 »), mais aussi signer la photo absolument incroyable du magnum opus de Coppola, « Apocalypse Now ». Autant dire un cador…
Au niveau de la distribution, il y a du lourd aussi puisque c’est Franco Nero (« Django » en personne) qui interprète le rôle principal, arborant une belle moustaka pour l’occasion.

Nero joue donc le rôle d’un journaleux sacrément porté sur la boutanche (et les jolies filles ; le film en est farci, ça tombe bien). Au fil d’une enquête au ressort hitchcockien (le faux coupable), il doit démasquer le proverbial tueur masqué et ganté de cuir du giallo. A l’occasion d’une ouverture originale (filmé au grand angle, avec un iris ; le film se termine d’ailleurs sur un effet similaire, bien vu), sa voix off révèle un esprit dément affligé d’un complexe divin, et du droit de vie et de mort sur ses victimes, dans la grande tradition du genre (qui annonce les grands criminels zinzins des thrillers américains des années 80 et 90).
Sans vouloir rien retirer du talent propre de Bazzoni, il faut tout de même reconnaître que le film, très réussi, doit beaucoup au travail du chef-op’ Storaro, qui abat ici un boulot incroyable : des extérieurs à la lumière entre chien et loup aux intérieurs nuit magnifiquement éclairés (des clairs-obscur à tomber à la renverse) en passant par des mouvements d’appareil d’une classe folle, Storaro joue en plus sur le choix des focales pour se dépatouiller comme un chef dans des espaces exigus (la séquence terrible du couloir, vers la fin). Il instille même un feeling expressionniste à travers ses perspectives biscornues et ses angles de caméra gonflés, sans compter qu’il s’appuie sur des décors parfois monumentaux, magnifiés.

Bazzoni n’est tout de même pas en reste, accouchant d’un découpage convaincant (notamment lors du fantastique dernier quart d’heure, et sa bagarre finale d’anthologie), et de choix de montage audacieux (ces brefs inserts sur des persos, à l’évocation de leurs noms).
En sous-texte, le film est très riche. Comme beaucoup de ses contemporains cinéastes de genre, Bazzoni infuse un discours politique clairement très à gauche à son film (le perso de Franco Nero est d’ailleurs brocardé pour ses opinions politiques), décrivant une élite friquée et corrompue jusqu’à la moëlle, rongée par le vice. C’est le cas de nombreux gialli (même si le genre est moins politisé que le polizziotesco, le polar hardcore italien qui prendra son essor au moment du déclin du giallo) ; ce discours politique est redoublé par un sous-texte plus ésotérique, comme une réflexion sur la notion de superstition (portée par l’astrologie, le bélier du titre n’étant pas un animal mais le signe zodiacal). Le tueur est démasqué à cause de sa propre superstition, mais pour en arriver à ce résultat, le journaliste devra lui-même céder un peu à ce penchant… Une façon très intéressante de déployer l’intrigue criminelle.

Le film n’est pas sans défauts : passé l’intrigante ouverture, le début du film est un peu longuet, même si cette relative faiblesse de la première moitié est une conséquence de la volonté du cinéaste de ménager un crescendo lent mais puissant. Il n’empêche que le début du film est assez peu généreux en images d’épinal du genre, certains meurtres se déroulant carrément hors-champ (et il n’y en a pas tellement à la base…). Peu démonstratif sur le plan graphique (peu de sang et de lames de rasoir au bout du compte, et si le film est gentiment sexy, on est loin de l’érotisme torride de l’ouverture d’un « Venin de la Peur » de Fulci par exemple), le film se rattrape largement sur une deuxième partie plus trépidante, riche en séquences marquantes (comme la traque du petit garçon et le final dans l’usine désaffectée).
Et un giallo ne serait pas un giallo sans ces morceaux de bravoure typiques que sont les scènes de meurtre ; le propre de ces séquences, c’est une sorte de mise en scène au carré, où le metteur en scène met en scène la propre mise en scène de l’assassin (vous suivez ?), d’où une sur-stylisation outrée (et virtuose) qui fait tout le sel des gialli réussis. Ici, deux ou trois de ces séquences sont particulièrement bien emballées.

Peut-être pas le film le plus abouti du genre (Bava, Argento, mais aussi Fulci ou Martino sont difficilement concurrençables sur ce terrain…), mais une excellente série B, à réserver tout de même, peut-être, aux aficionados du genre. Ceux-là se régaleront ; les autres peuvent s’initier au giallo d’abord à travers les travaux incontournables des maîtres sus-cités. Des valeurs sûres !

Le film est sorti en combo DVD/Blu-Ray le 19 janvier dernier chez l’excellent éditeur Le Chat qui fume, en compagnie d’un giallo tardif (1978) et plus rare, « L’affaire de la fille au pyjama jaune ».
Mauvais Genres, l’émission de François Angelier fait le point sur la question (entre autres) :
franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/david-cronenberg-tres-jeune-je-me-suis-dit-que-j-allais-devenir-ecrivain-et