LE SILENCE DES AGNEAUX (Jonathan Demme)

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L’histoire est connue : Clarice Starling, jeune recrue encore en formation à l’académie du FBI, hérite d’un dossier assez lourd. Elle doit entrer en contact avec Hannibal Lecter, surnommé « le Cannibale », un ancien psychologue devenu tueur en série, qui en général ne laisse guère de trace de ses victimes… puisqu’il les mange.

Le but de cet entretien est de « tirer les vers du nez » au tueur, afin d’obtenir de potentielles informations pouvant conduire à l’arrestation d’un autre tueur, surnommé Bufallo Bill. Donc, en sus de l’enquête, le film s’articule sur la confrontation entre l’assassin au cuir épais et à l’expérience fournie d’un côté et la jeune experte à la connaissance livresque de l’autre. Et d’ailleurs, si l’enquête réserve son lot de surprise, de coups de théâtre et de fausses pistes, c’est le duel intellectuel qui fait tout le sel du film, porté par des acteurs de haute volée, tous deux inspirés (et encadré par un casting en or).

Tout juste auréolée d’un Oscar pour Les Accusés de Jonathan Kaplan, Jodie Foster s’intéresse très tôt au roman de Thomas Harris, et tente d’en acquérir les droits. Mais elle découvre bien vite que l’option est déjà posée et que le scénariste Ted Tally travaille sur un scénario pour Gene Hackman, qui doit jouer dans le film mais également le réaliser. Cependant, à la lecture du scénario, l’acteur finit par renoncer. Orion, qui produit le film, se tourne alors vers le réalisateur Jonathan Demme. Ce dernier est alors connu pour une comédie noire, Veuve mais pas trop. Foster est alors persuadée qu’elle n’aura pas le rôle et qu’il se tournera vers d’autres actrices. C’est d’ailleurs le cas puisqu’il propose le projet à Michelle Pfeiffer puis à Meg Ryan, qui expriment des craintes au sujet du rôle et finissent par renoncer. Jodie Foster a entre-temps pris l’avion pour New York, où elle rencontré le cinéaste et lui a suggéré de la garder comme deuxième choix, si l’actrice envisagée au début ne pouvait pas le faire.
Du côté du grand rôle masculin, il est d’abord proposé, selon la rumeur, à Sean Connery. Mais finalement, Demme rencontrera Anthony Hopkins à Londres, alors que ce dernier joue au théâtre, et une soirée informelle finira de sceller l’accord.

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Jodie Foster s’implique dans le rôle, au point de changer quelques idées importantes du scénario. Des scènes changent de place dans le récit. L’une d’elles montre Clarice lors d’un entraînement au FBI pour une prise d’otage. Elle se situait en ouverture du scénario, mais l’actrice et le cinéaste estiment que cette séquence d’entraînement donnerait le mauvais message (à savoir que tout est faux). Ils décident de déplacer la scène dans le film, afin de rappeler que Clarice est encore une élève, même si une enquête d’importance lui est confiée.

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En lieu et place, le film s’ouvre sur un parcours de footing, Clarice seule dans les bois entourant Quantico, et la caméra la suivant, laissant planer l’idée qu’elle est observée. Ce sera la marque du film : la caméra a souvent une fonction subjective, prenant la place du personnage (comme pour la première apparition de Lecter, montré à travers les yeux de Clarice), et devient souvent un interlocuteur, comme si les acteurs répondaient non pas à un partenaire, mais à la caméra elle-même (procédé que Demme, de son propre aveu, a emprunté à Hitchcock). Cela renforce l’immersion, permet de nombreux regards directs vers le spectateur, et renforce la tension générale dans le duel mental qui s’esquisse.

Dans ce jeu de regards constant, la cheffe décoratrice, Kristi Zea propose une astuce visuelle inoubliable : plutôt que placer Hopkins derrière des barreaux, elle invente un système de paroi transparente où sont moulés les trous d’un hygiaphone. Cela permet de mettre les acteurs face-à-face avec la sensation que rien ne les sépare, mais également de justifier l’apparition de reflets sur la vitre, et donc de faire s’entrechoquer les visages.

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Le film est construit sur une alternance entre les enquêtes sur le terrain et les entrevues avec Lecter. L’intrigue sur Buffalo Bill est amenée assez tard dans le récit, mais renforce la structure générale, jusqu’à la séquence mémorable de la porte d’entrée, très bel exemple de fausse piste. Autre séquence inoubliable et assez novatrice pour l’époque (le film a aujourd’hui trente ans), celle de l’évasion, là aussi bourrée de fausses pistes et articulée autour d’une confusion d’identité, thème transversal du long métrage.

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Sur le tournage, Jonathan Demme est à l’écoute de ses acteurs. C’est Hopkins qui propose d’apparaître debout et silencieux, au milieu de sa cellule, pour le plan d’introduction de son personnage. De même, Ted Levine, qui incarne Buffalo Bill, est devenu ami avec Brooke Smith, qui joue Catherine Martin, la victime du tueur. Et quand celle-ci joue la scène de supplication au fond du puits, Levine ne peut plus retenir ses larmes, ce qui n’était pas prévu dans le scénario. Mais le réalisateur gardera la prise.

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Filmé avec un brio discret, le film n’a guère perdu en trente ans, et invite à la redécouverte. Parfaitement maîtrisé, il a raflé cinq Oscars majeurs l’année suivante, en 1992 : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario adapté, meilleur acteur et meilleur actrice. Cependant, il ne sera pas épargné par les polémiques, puisque certains militants lui reprocheront une transphobie affichée (à cause du personnage de Buffalo Bill, personnage à l’ambiguïté sexuelle toxique et néfaste). Pourtant, le scénario précise bien qu’il n’y a pas de corrélation entre transsexualisme et violence, et présente bien le tueur comme une victime à qui un changement de sexe a été refusé trois fois, signe que la société a sa part de responsabilité. Comble de malchance, Demme a tourné une scène où apparaît un psychiatre, mais elle sera coupée au montage.

Malgré ces polémiques, Le Silence des Agneaux fait figure de tournant dans la représentation des tueurs en série (et participe à une certaine glamourisation de cette figure, certes), mais pas seulement. Ça reste un grand film de suspense porté par deux acteurs en état de grâce, et c’est un « voyage du héros » appliqué à un personnage féminin en pleine construction.

Jim

« Ce qui permettra au FBI de redorer son blason, c’est l’émergence d’une nouvelle figure du mal, le Tueur en Série. Les polices locales ne sont pas forcément bien équipées pour lutter contre une menace de ce genre (le célèbre Eliott Ness en fait les frais quand il est nommé responsable de la sécurité publique à Cleveland, et échoue face aux Tueurs aux Torses) mais la création d’un département des « sciences du comportement » va doter le Bureau d’outils conceptuels et techniques précieux (n’hésitez pas à vous procurer CHASSEUR DE TUEURS, les mémoires de Robert Ressler, le fondateur de la discipline). »

FBI : Je viens réquisitionner un foie aux fèves et à l’excellent Chianti. (C) Orion Pictures

FBI : Je viens réquisitionner un foie aux fèves et à l’excellent Chianti.
(C) Orion Pictures – Source IMDB

« Dès lors, l’agent du FBI cesse d’être un gêneur pour devenir un expert venant appuyer la police locale. Ce sera Clarice Starling dans LE SILENCE DES AGNEAUX et l’agent Dale Cooper dans TWIN PEAKS. La série de David Lynch montre le glissement qui s’est opéré : Cooper est accueilli à bras ouverts par le shérif Truman et travaille avec lui en bonne intelligence. La seule concession à l’agent du FBI méprisant envers les locaux est représentée par le personnage joué par feu Miguel Ferrer, dont les apparitions sont plus explosives au départ. »

Ah c’est clair que l’image des fèves au beurre, depuis le film n’a plus, disons, le même goût qu’avant.

Jim

L’un des acteurs de ce film (que l’on peut voir en photo)a joué dans X-Men 3.

Sans tricher:lequel?

J’aime beaucoup aussi l’idée de mise en scène de ce type de dialogues par Michael Mann dans son « Manhunter », toujours avec Hannibal Lecter (Lektor dans le film de Mann, je crois) mais avec Will Graham en face : c’est Lecter qui est en cellule, mais il est filmé sans que les barreaux ne soient jamais dans le cadre ; par contre, son interlocuteur, libre quant à lui, est toujours filmé avec les barreaux entre lui et la caméra, ce qui donne l’impression que c’est lui qui est captif…

Le directeur de l asile ?

Bingo.
L’acteur s’appelle Anthony Heald.

Tu ne mets pas les totaux ?

Sourire

Yep. J’ai jamais trop compris le pourquoi de ce changement de nom.

Je pense, sans en être certains, qu’il participe aussi à poser un modèle de femme agent fédéral voire d’inspectrice au sens large. Clarice Starling ouvre la voie à d’autres personnages qui rentreront dans le même moule. La plus célèbre des héritière étant probablement Dana Scully