Artemus propose dans les premières pages de ce sujet une définition précise du personnage de super héros. J’en proposerais une autre toute aussi précise, selon moi bien que fort différente. Là où la définition d’Artemus s’attache aux caractéristiques formelles du personnage, la mienne se construit à partir de sa fonction dans le récit.
** Une définition du super héros
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Je proposerais donc qu’est super heros tout personnage dont la fonction dans le récit assure la continuation du récit ad vitam aeternam.
Les deux définitions ont leurs avantages et leurs zones d’imprécisions. Vous connaissez tous sans doute les affiches de la propreté de la ville de Paris, ou leurs équivalents publicitaires, dans lesquelles l’on peut admirer un super héros lambda jeter les déchets à la poubelle. Imaginons que sur l’affiche nous puissions lire : « Martine a découvert à 10 ans qu’elle détectait les ordures grâce à son sens radar et, depuis qu’elle a vue sa mère glisser sur un peau de banane, elle consacre sa vie sous l’identité de Propette à garder nos rues propres ». Ce personnage selon la définition d’Artemus serait un super héros. Du fait qu’il n’intervient dans aucun récit, récit qui de plus se continuerait à jamais, Propette ne pourrait être considérée comme un super heros et, selon la définition que je propose, serait renvoyée à sa condition de récup.
D’un autre coté, selon la définition que je propose, pourraient éventuellement être considéré comme super héros tout héros de série. C’est là un effet assumé de la définition et qui fonde de plus pour moi toute sa pertinence. Ainsi, nous dirons que de part leur place et leur fonction dans le récit dont ils sont les héros, Magnum ou encore Mc Gyver tendent en effet vers le statu de super héros. Bien sur le fait que les séries connaissent une fin, renvoient in fine ces personnages à leur statu de héros, d’humain et non de super héros.
Il me semble que de cette simple définition, nombre de caractéristiques occasionnelles et non essentielles du super heros, peuvent se déduire : la double identité, les super pouvoirs etc. Je ne renonce pas à vous proposer un jour mes réflexions à ce propos, mais peut-être puis je dors et déjà vous en indiquer la direction : un personnage qui permet au recit de se continuer est un personnage double de par sa fonction : à la fois de personnage dans l’histoire et élément structurel du récit. En somme, la double identité, les super pouvoirs peuvent être des façons assez simple d’incarner dans l’histoire cette double nature qu’implique la fonction.
Je tiens que le rapport à l’éthique du super héros comme fonction narrative (au sens ou le deus ex machina serait une fonction narrative) découle de sa dite fonction. En attendant que j’établisse donc cela plus fermement, nous pouvons ajouter à notre définition un autre élément afin que la définition semble plus complète. Je reprends cet élément à Artemus : le personnage doit avoir de plus une éthique dans le respect du fondement de la loi. Je dirais qu’il incarne l’exces de la loi dans le respect de la loi.
**Mythes, super héros et Levi-Strauss**
Jim Lainé dans La puissance des masques soutient que ce qu’il nomme la bipolarité de Clark Kent / Superman ne renvoie pas à une dualité du type de celle de docteur Jekyll et Mister Hyde, mais qu’elle constitue plutôt une parabole sociale. Je trouve cette analyse particulièrement convaincante.
L’analyse de Levi-Strauss du mythe comme composé de mythèmes, structures narratives servant à articuler dans un récit l’impossible d’une culture, ne doit pas être étrangère à Nikolavitch dont le livre sur les mythes et les super heros fait partie de ma pile de livre à lire de toute urgence. Il y a dans toute culture une faille interne de la représentation de la représentation. L’exemple est connu : à des villageois issus de culture dite primitive, on demande de dessiner leur village. Divisés en deux catégories l’une aristocratique et l’autre soumise à la première, les villageois dans leur ensemble fourniront deux types de dessins. Les « aristo » représenterons leur village par deux cercles concentriques intriqués l’un dans l’autre, quand la seconde catégorie de villageois représentera leur village par un cercle divisé en deux par un diamètre. Le point fort est bien entendu que les deux représentations s’excluent mutuellement bien que chacune symbolise une division qui est pourtant clairement articulée par tous. La division interne de la société travaillait et déterminait la représentation pictural du village au-delà même de toute réalité objective (l’emplacement veritable des maisons dans le village). Exemple si éclairant sur ce qui constitue la faille de la représentation de la représentation soit l’impossible unicité de la représentation. Le fait que la représentation soit elle-même divisée est au cœur de l’élaboration mythique et cette faille a aussi un nom moderne celui connue de lutte des classes.
Je tiens pour acquis que*** les récits de super héros sont dans leur élaboration une sorte d’envers du mythe : là où dans les mythes était articulé l’impossible constitutif d’une société, les récits de super héros présentent son dépassement.***
A approcher ainsi les récits super heroïques, l’étrange transformation de superman de super prolétaire en super boy-scout et défenseur du système gagne en cohérence. L’essence du super heros comme incarnation du fondement de la loi également. Toute loi s’instaure dans un excès, ne se fonde que dans un excès. Tout pays ne se fonde que dans un drame originel comme en témoigne les mythes. La théorie de la violence légitime n’est qu’un euphémisme pour ce fait. L’idéologie dans la théorie marxiste a pour fonction de masquer la violence inhérente au système, de masquer la faille de la représentation, en imposant au dominé la représentation du dominant. Le masquage de la faille a un nom dans la théorie analytique de Frege : la suture. La suture rend continue ce qui était auparavant discontinue, la suture efface la faille A ce titre, les super héros sont des sutures qui incarnent dans le même tant qu’ils masquent la faille inhérente à nos sociétés et qui fait le cœur de nos récits imaginaires et de nos mythes. Nous dirons que*** le super héros est en tant que mythème la suture de l’impossible ainsi que de la fin***.
Superman, premier d’entre eux, est à sa création à la fois le représentant de la lutte des classes en tant que super prolétaire mais aussi ce qui assure la non nécessité de la révolution puisqu’il rectifie les torts du système qu’il dénonce par ailleurs. Comme suture, superman assure la stabilité de la société et rend dispensable la lutte final. Pour en revenir à ma théorie principal, d’être suture superman assure que l’histoire se continue, se finisse par un « à suivre ».
Une théorie global du super héros comme fonction narrative, une théorie structuraliste inverse ce que nous venons de dire et pose que **toute histoire entrecoupée d’ellipses et dont la fin est une ellipse soit un « à suivre » génère structurellement la fonction de la suture, que nous nommons super-héros lorsqu’elle s’incarne dans un personnage. **
En effet, rien n’oblige après tout que la fonction de suture soit dans le recit incarnée dans un personnage. La fonction pourrait fort bien être dévolue par exemple à la cabine de téléphone, lieu primitif de la transformation de nos chers personnages colorés. Les couvertures récentes de dial H me font supposer que c’est là l’orientation qu’a choisit d’explorer le scénariste.
J’expose tout cela à titre d’ébauche, mais l’on peut dors et déjà deviner les liens structurels qui unissent l’ellipse du « à suivre », la fonction de la suture, l’envers mythique du récit de super heros et son éthique propre.
**Les genres super héroïques
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La définition du super héros que je propose a un autre mérite que je vais exposer pour ceux qui ont eut le courage de me suivre jusqu’ici ce dont je les remercie.
Le super héros comme mythème définit structurellement, selon moi et selon là où j’en suis de ma réflexion quartes types d’histoires. Quartes genres réunis en deux catégories, qui chacun ont connu différentes incarnations dans l’histoire des comics. Je propose un nom et une petite définition simple de ces genres, suivi de quelques exemples.
L’approche structuraliste que je propose à ceci d’intéressant qu’elle ne suppose pas de détermination chronologique ou de stades différenciés à l’apparition des genres, approche qui est à mon gout toujours inféconde en matière de théorie esthétique.
1ere catégorie : les genres ontiques
- genre réaliste : le super héros suture la faille car il est plus fort que la faille.** On trouve dans ce genre la majorité des récits de super héros. L’excès qu’est le super heros s’incarne dans ces histoires selon les regles définit par une représentation réaliste du monde, quoique soit par ailleurs le réalisme en vigueur dans l’époque . A titre d’exemple les premiers batman et superman.
- Genre désanchanté : Le super héros échoue à suturer la faille car la faille est plus forte que lui. L’exemple paradigmatique de ce genre est watchmen.
2eme catégorie : les genres dialectiques ***
- Genre imaginaire : le super héros suture la faille car il est la faille. Se classent dans ce genre toutes les histoires dans lesquelles le super héros par sa simple apparition modifie les règles de représentation du monde, les emporte dans sa propre logique. Je pense par exemple aux premiers Captain Marvel, Je pense bien sur aussi à Flex mentallo que je viens enfin de lire et que je ne saurais trop recommander.
- Genre tragique : le super héros échoue à suturer la faille car il est la faille. Je classerais dans ce genre des récits tel que les miracleman et notamment ceux de Gaiman si je ne me suis pas fourvoyer à partir des résumés que j’en ai lu.