Bon, on se paume un peu dans tout ça.
Et comme j’ai l’intention d’intégrer le thème du super-héros aux nouveaux programme de français, je réfléchis à un essai de définition.
Voilà ce que ça donne.
Esquisse de définition.
Le mieux, c’est de partir sur le plus emblématique, et le premier : Superman.
Quelles sont ses caractéristiques ?
- Un costume voyant qui le distingue du commun des mortels.
- Un nom de guerre (ou de code).
- Des super-pouvoirs.
A partir de là, on peut établir que le super-héros :
1°) Le super-héros possède des caractéristiques visuelles qui l’identifient : costume, masque (ou déguisement), aspect physique, logo.
Dans le cas de Superman, c’est son « costume » de Clark Kent qui est le déguisement : Superman est Clark Kent tout comme Batman est Bruce Wayne - leur identité civile n’est qu’un déguisement pour le héros tandis que Peter Parker est Spider-Man car avec Marvel, on change de point de vue.
NB : si dans les films, le héros se démasque tout le temps, c’est parce que le public doit pouvoir s’identifier à lui et que lorsqu’un acteur joue un personnage, il veut être reconnu - on ne fait pas ce métier pour se cacher. En outre, lorsqu’une vedette comme Stallone joue Judge Dred, le public vient d’abord voir Stallone même si le fait de dévoiler le visage de Dred peut être considéré comme une trahison du personnage (qui ne montre jamais son visage dans la BD car il est atrocement défiguré). Et c’était déjà le cas avec Tyrone Power dans le rôle de Zorro ou avec Peter Weller dans celui de Robocop – le visage du héros est associé au thème de la quête d’identité : « je m’appelle Murphy. »
2°) Le super-héros possède une double identité : héroïque (publique)/civile (secrète).
On peut citer des précédents dans le domaine de la littérature : le comte de Monte-Cristo, le prince Rodolphe des Mystère de Paris, le Bossu, Le Mouron Rouge, Zorro etc.
3°) Le super-héros possède des facultés exceptionnelles.
Superman soulève une voiture sur la couverture d’Action Comics n°1.
Superman est plus rapide qu’une balle de révolver, il est plus puissant qu’une locomotive et il est capable de sauter par dessus un building. Le super-héros est donc un surhomme adapté à l’époque moderne et vit dans un cadre urbain (celui des métropoles américaines : Métropolis pour Superman, Gotham pour Batman, New-York pour Spider-Man - Jerry Siegel et Joe Shuster, les créateurs de Superman vivaient alors à Cleveland.)
Il est le pendant des modèles de surhommes nés dans les idéologies politiques des années 20 (fascisme/futurisme, nazisme, stakhanovisme…) censées adapter l’homme aux contraintes du monde moderne.
4°) Le super-héros est au service du bien.
Superman défend le faible contre l’oppresseur, criminel ou capitaliste - dans la société démocratique, le super-héros est plutôt du côté de l’ordre et de la loi mais pas nécessairement reconnu comme tel par la police. Avec Captain America, il acquiert une dimension patriotique.
Le super-héros est donc un aventurier moderne qui s’inspire de mythes et de récits plus ou moins anciens :
- La mythologie grecque (demi-dieux et héros homériques - puis nordiques…) et les récits bibliques (Superman/Moïse).
- Les évangiles (le Surfer d’Argent.)
- Les contes et légendes (le Golem.)
- Les récits de science-fiction et les romans pulps (Tarzan, Zorro, Gladiator, The Shadow et Doc Savage) auxquels les comics empruntent leur support et leur thématique.
NB : l’asile d’Arkham dans Batman est une référence à l’oeuvre de Lovecraft.
- La littérature de genre et le cinéma (serial notamment) en général.
ex. Hulk est inspiré du Monstre de Frankenstein (mais aussi du loup-garou et de Mister Hyde.)
ex. Adam Warlock/Elrik de Melniboné.
Les créateurs de comic books sont des immigrants ou des fils d’immigrants. Ils ont appris l’anglais dans les pages des strips des journaux et nourrissent leurs créations de leur culture : Superman est un immigrant parfaitement intégré. On lui inventera une jeunesse rurale imprégnée des valeurs de l’Amérique authentique à Smallville puis il partira pour la grande ville (Métropolis) où il exercera un emploi tertiaire (journaliste). Il incarne le rêve américain. Lorsque Joe Simon et Jack Kirby imaginent Captain America, il est à l’image de l’Américain qu’ils voudraient être (un WASP blond aux yeux bleus.) De nombreux créateurs sont des Juifs et on voit dans le super-héros la figure du Golem qui protégeait les Juifs de Prague. (cf. Les extraordianires aventures de Kavalier et Clay de M. Chabon.)
Superman est le premier du genre (en raison de son succès) - tous les autres super-héros sont des variations à partir de ce modèle :
- Batman possède des facultés exceptionnelles mais pas de superpouvoirs.
- Captain Marvel est un enfant transfiguré en adulte.
- Wonder Woman est une femme.
- Les Quatre Fantastiques ont des noms de code mais leur identité est connue du monde entier.
Etc.
Par ailleurs, le super-héros crée un genre particulier d’aventures diffusées sur un support qui lui est propre :
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Il a besoin d’antagonistes à sa hauteur => le super-vilain est un super-héros négatif, il est l’opposé moral du héros.
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les super-héros finissent par croiser d’autre super-héros (crossover). Ils génèrent des variations (ex. la Marvel family) et des séries dérivées (ou spin-off), succès commercial aidant. Ils forment des alliance de héros (Justice Society, Justice League, Avengers) et évoluent dans un univers partagé. (On peut citer des précédents : les héros homériques, Balzac, Jules Vernes etc.)
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Le super-héros naît sur un support particulier, le comic book. Cette publication impose un rythme mensuel aux aventures du super-héros et un renouvellement des adversaires et des péripéties. Or, si les aventures du super-héros sont inscrites dans le quotidien du lecteur, il vieillit moins vite et il ne peut évoluer : il ne retire qu’une expérience limitée de ses aventures (il reconnaît ses anciens adversaires) et, même si son univers s’étoffe de personnages secondaire, il vit dans un statu quo permanent (toute altération sera corrigée voire annulée par une redéfinition ou reboot qui remettra le personnage au goût du jour.) Grandir, c’est mourir (cf. Umberto Eco - on peut citer aussi l’exemple de Tintin qui parcourt le siècle sans abandonner ses pantalons de golf). On peut donc distinguer le super-héros du héros homérique comme Hercule : Hercule est né dans des circonstances particulières, il a commis un meurtre horrible et a accompli douze travaux en réparation et il est mort en s’immolant par le feu. Idem pour Achille alors que le super-héros vit dans un présent perpétuel remis au goût du jour. En dépit de ses pouvoirs, il ne modifie pas le monde.
En 1986, deux mini-séries redéfinissent le rapport des super-héros au monde :
Dark Knight returns de Frank Miller qui est la dernière aventure de Batman où le super-héros vieillissant reprend du service dans une Amérique où lui et ses pareils sont interdits.
Les Watchmen (d’Alan Moore et Dave Gibbons) dont les exploits s’inscrivent dans une durée et un univers particulier : l’apparition d’un individu doté de réels super-pouvoirs (le Dr Manhattan) modifie le cours de l’histoire (victoire américaine au Vietnam, réélection de Nixon, invasion américaine de l’Afghanistan…) et transforme la société économiquement et culturellement. Watchmen est une uchronie.
NB. Alan Moore a inscrit Superman dans une temporalité en imaginant sa dernière aventure juste avant le reboot de John Byrne en 1985.
NB2. Alan Moore a ressuscité Marvel Man (rebaptisé Miracle Man, un sous Captain Marvel anglais) dans les pages du magazine Warrior pour en faire un personnage « réaliste ».