J’ai récemment reparcouru le recueil Superman: Eradication, qui reprend des épisodes de la période supervisée par Mike Carlin, et située entre le retour du héros sur Terre après son errance dans l’espace et sa rencontre avec Mongul, et le début de l’idylle entre Lois et Clark et l’arc « Dark Knight over Metropolis ».
Le recueil a été édité en 1995, et son sous-titre, « The Origin of the Eradicator », laisse entendre que sa publication a sans doute été motivée par la popularité du cross-over « Reign of Supermen ». La préface / postface de Roger Stern permet de donner un cadre historique à cette histoire publiée en 1990, et qui plonge ses racines dans tout ce que l’équipe d’auteurs a posé à partir de l’exil du surhomme. Stern y explique que Carlin a plus ou moins improvisé une réunion d’auteurs à Cleveland, à l’occasion de célébrations autour du personnage, ce qui donnera naissance à la tradition des « super summits » (dont l’un sera à l’origine de la saga de « La Mort… »).
L’intrigue doit beaucoup à George Pérez, qui est arrivé dans l’équipe quand Action Comics a cessé d’être « Weekly » pour redevenir mensuel. Pérez s’intéresse beaucoup au passé kryptonien du héros et cet intérêt se marie fort bien aux informations développées durant la saga spatiale. Cela s’intègre aussi dans un sous-texte présent durant ces années, à savoir que Superman est une source de problèmes (lui-même conscient de cela, il s’exile… puis il revient avec des artefacts qui foutent le bazar… puis lui-même devient le vecteur de soucis divers…), ce qui constitue une approche intéressante de la part de l’équipe chargée de raconter les aventures du personnage qui à lui seul a donné naissance à un genre entier.
Le recueil compile des épisodes dominés par deux fils rouges : d’une part, Clark Kent quitte le Daily Planet pour occuper un poste de directeur de publication au sein du magazine Newstime de Collin Thornton ; d’autre part, Superman croit s’être débarrassé de l’Eradicator (l’objet que le Cleric lui a donné lors de la saga de Mongul), mais l’appareil continue à fomenter la terraformation de la Terre en nouvelle Krypton et contrôle plus ou moins ses actions. On a droit donc à un long glissement de la personnalité de Clark, de plus en plus froid, au point d’inquiéter ses amis et ses parents.
Comme tout ce que l’équipe dirigée par Carlin construit, cette saga s’appuie sur des éléments passés (d’où le recours, parfois, à des séquences flash-backs récompensant la fidélité et la patience du lectorat). Ce qui est notable, c’est aussi qu’elle propose des éléments nouveaux qui à leur tour nourriront des péripéties à venir (par exemple, la présence d’une armure mobile kryptonienne, qu’on reverra à plusieurs reprises dans les sagas futures…). L’un de ces éléments, c’est la présence des parents Kent, qui s’inquiètent de ce que devient leur fils et n’hésitent pas à se jeter dans la mêlée pour le tirer d’embarras. Ça fait écho au coup de pelle de Jonathan assène à l’hologramme de Jor-El dans Man of Steel #6 de Byrne, mais ça annonce aussi d’autres épisodes notables, parmi lesquels ce voyage dans l’au-delà où Jonathan croise le chemin de son fils censé être mort à l’époque.
Bref, si Eradication se lit très bien tout seul pour peu qu’on ait une vague idée de la version post-Crisis du personnage (et même sans cette vague idée…), comme je l’ai fait quand je l’ai lu au début des années 2000, il se savoure encore plus quand on connaît les grandes manœuvres narratives à l’œuvre à l’époque, et de quelle manière ce récit s’inscrit dans une fresque plus vaste. Il y a quelque chose du « grand roman américain » dans la version carlinienne de Superman.
Rajoutons à cela que, question dessin, c’est plutôt solide. Jurgens illustre Adventures of Superman et il a trouvé en Art Thibert un encreur qui ajoute de la finesse tout en conservant son énergie : les planches sont dynamiques mais encore riches en cases, là où, un ou deux ans plus tard, il usera de davantage de grandes cases dans une tendance décompressée ; Jerry Ordway donne à Superman toute sa précision et son caractère très vivant, avec des personnages agréables et crédibles ; et George Pérez, qui va bientôt quitter Action Comics pour être remplacé par Bob McLeod, se plaît à représenter un monde et une culture extraterrestre. L’ensemble est bien narratif et n’abandonne pas l’action et la baston.