Oui, cela se marie fort bien avec le capitalisme, le branding, la judiciarisation mais au delà, à côté, dans le même temps (wouah, évité le piège du «en même temps» de peu, là), il y a une mystique.
Il me semble que c est ainsi qu on peut saisir un phénomène peu répandu mais dont les cas ont fait grand bruit : les personnes se déclarant d une autre «race» que la «leur».
D ailleurs, on peut noter que ce qui pourrait se revendiquer d un transracialisme n est pas du tout passé aux États-Unis et au canada, où il y a eu deux cas fameux.
Comme quoi le signifiant sexe et le signifiant race ne fonctionnent pas du tout pareil. Je le signale, en passant, pour ceux qui seraient tentés de justifier, peut-être un peu trop rapidement, les réunions en non mixité «raciale» par le précédent des réunions non mixité des sexes. Des toilettes séparées en fonction des sexes et des toilettes séparées en fonction de la couleur de peau, ça n a pas du tout le même effet.
Alors comment je passe de l excuse au transracialisme ? C est que l excuse me semble être le pendant de la victime de préjudice. Expier un péché d un côté, et le martyre de l autre.
L idée que seul les concernés savent, peut tout à fait s argumenter, mais d un autre côté se pose la question : que savent ils ?
Quel savoir est ainsi obtenu dans le fait de subir de la discrimination ?
Savoir ce que cela fait ? Mais est ce vraiment un savoir ?
Kimberlé Crenshaw qui a théorisé l intersectionnalité me semble avoir eu, au départ, une intuition tout à fait juste.
Crenshaw tire son concept de l expérience de feministes noires aux États-Unis, qui pouvaient ne pas se sentir comprise/reconnues dans le militantisme féministe de l époque. Soit qu elles subissaient du racisme à l intérieur même du mouvement féministe, soient qu une dimension de leurs expériences de femmes noirs aux États-Unis à l époque ne leur semblaient pas prise en compte dans le militantisme féministe.
Quelle était la nature de cette expérience qui servit de socle au concept d intersectionnalite ? Ce n etait précisément pas un savoir. Crenshaw mit en avant que les femmes noires aux États-Unis et à l epoque pouvaient toujours se demander si la discrimination qu elles subissaient etait due à leur sexe ou à la couleur de leur peau. L expérience était précisément de na pas savoir.
Un psychanalyste peut immédiatement être intéressé par cette formulation, l insu, ce qui n est pas su et que l analysant cherche à lever dans l analyse. Se reconnaît ici l expérience du trauma qui laisse le sujet sans savoir ce qui vient de lui arriver.
Bien sur la formulation de Crenshaw etait déjà marquée d une dimension identitaire en élaborant que l expérience de ne pas savoir etait intimement liée à la couleur de la peau dans une société donnée.
Mais c etait là une intuition qui me semble tout à fait pertinente et qui peut accompagner l expérience du racisme, ce que j ai pu constater moi même.
Malheureusement, cette intuition s est immédiatement perdue dans la conceptualisation de l intersectionnalite et l on est passé du non savoir à l évidence de discriminations croisées : bien sur qu une femme noir, pauvre, lesbienne, est plus discriminée qu une blanche, riche, hetero.
En passant à l évidence, l insu c est perdu. Très dommage à mon sens.
Et c est là que je boucle la boucle. Dans le retournement du non savoir, de l insu, en savoir, savoir ce que cela fait comme expérience indicible, c est à dire un savoir qui.ne peut etre transmis par la parole (il faut l avoir vécu), on retrouve le savoir sous la forme de l expérience mystique. Un savoir ésotérique.
C est ce savoir dans sa version mystique qui me semble en mesure d expliquer l attrait chez certain pour la position de victime de nos jours, dont les transracialistes, et qui est l un des moteurs de ce qu on a appelé, faute de mieux et en attente d un meilleur terme, «la concurrence victimaire».