BERCEUSE ASSASSINE t.1-3 (Philippe Tome / Ralph Meyer)

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Telenko est taxi. Il est également cardiaque. Enfin, il est bien décidé à se débarrasser de Martha, son épouse, clouée sur sa chaise roulante et, à l’encrage, faisant de sa vie un enfer.

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C’est sur ces bases, teintées d’un mauvais esprit forcené, que Tome (le scénariste de certains des meilleurs Spirou ainsi que de Soda, récit policier en mode semi-réaliste) bâtit un récit sombre, grinçant et au final désespéré. Il y a un peu de David Goodis dans cette trilogie datant de 1997 à 2001.

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Il est soutenu au dessin par Ralph Meyer, qui officie encore dans un style semi-réaliste sur le premier tome. Ses planches sont d’une grande richesse, avec plein de trouvailles, des compositions élégantes, des cases emplies de symboles (le tracé d’un rythme cardiaque ouvre l’album, par exemple). C’est sombre, plein de modelés et d’ombres, le tout nappé de couleurs nocturnes qui rajoutent à la pesanteur du récit.

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Donc, Telenko cherche à tuer Martha, et monte un plan complexe afin d’effacer ses traces tout en assurant la réussite de son plan. Dans le premier tome, on a vu que le projet nécessite de faire intervenir d’autres personnages dans la danse. Le deuxième volet éclaire l’ensemble sous un jour nouveau.

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Car la surprise de cette suite, c’est qu’elle raconte la même chose, mais du point de vue d’un autre personnage, en l’occurrence Martha (qui se met à son tour à échafauder des plans à l’encontre de son cher et tendre). Par exemple, on découvre une partie des circonstances ayant mené à sa paralysie (et donc à son aigreur et à la ruine de son couple). Certaines séquences sont reprises et détaillées, perçues d’un autre angle et surtout complétées par des informations nouvelles qui viennent dresser un décor plus complexe. Certains éléments du scénario du premier tome sont notamment expliqués, ce qui confère une nouvelle portée à quelques séquences. La fin, notamment, avance dans le temps, à l’occasion d’une page qui fait progresser le récit vers sa conclusion. Qui n’arrivera que dans le troisième volet…

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Le dessin de Ralph Meyer s’affine, et s’oriente vers un peu plus de réalisme (les influences de Moebius mais surtout de Boucq se font sentir). Cela renforce la noirceur de l’intrigue, qui étale une cruauté et un désespoir incroyable.

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Le troisième tome, fidèle à la structure de retour en arrière de la série, démarre un peu plus loin dans le passé et s’étale davantage dans le temps, détaillant le parcours d’un troisième personnage.

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Car le drame vécu par Martha (la perte de l’usage de ses jambes) en cache un autre, évoqué de manière obscure dans le deuxième volet. « La mémoire de Dillon » prend donc son temps afin de raconter le parcours dudit personnage, entre l’accident fatidique et le présent.

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Son parcours étant géographiquement et psychologiquement plus compliqué, on abandonne un temps Telenko et Martha, pour mieux les retrouver vers le dernier tiers de l’album, alors qu’ils sont enferrés dans une spirale de haine, de violence et de mort. Le personnage de Dillon est entraîné dans leur sillage, jusqu’à ce qu’il se reprenne et confère à la fin du récit une portée poétique, mélancolique et symbolique, nourrie d’un certain espoir (mais fragile). Symboliquement, c’est là que le récit retrouve littéralement des couleurs, le camaïeu ocre qui nappe les personnages devenant, rétrospectivement, le symbole de la mort qui les surplombe.

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Graphiquement, Meyer ajoute des cordes à son arc, avec tout un jeu de compositions complexes, d’alternance entre des gros plans intimes et des cadrages sur des décors écrasants. L’irruption d’une certaine forme de fantastique ajoute de la surprise, et conclut un triptyque à nul autre pareil.

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La trilogie a été récemment rééditée, sous de nouvelles couvertures, le premier tome portant un autocollant renvoyant à Undertaker, série à succès du dessinateur.

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C’est l’occasion de redécouvrir un formidable récit de Tome, où il retrouve cette veine sombre et désabusée qui lui a réussi pour l’album Sur la route de Selma. On y retrouve son souci de la construction du récit (certaines explications n’arrivant que tardivement, ce qui démontre que tout était prévu dès le début) et son sens des péripéties, des hasards malheureux, des engrenages fatals.

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On reprochera tout de même à cette édition de ne pas avoir profité de l’occasion pour corriger quelques fautes d’orthographe ou de syntaxe, qui viennent gâcher la lecture de temps en temps. Petit bémol, mais bémol quand même.

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Telenko apparait dans
« XIII Mystery:la Mangouste ».

Dernier Tome. Et triste nouvelle :

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