CROSSED : + 100 (Alan Moore / Gabriel Andrade)

Je note qu’il n’y a pas de sujet sur Crossed.
J’en crée un à l’occasion d’une information intéressante : Alan Moore ferait une mini-série sur le sujet. On en parle ici, , là encore, et puis là aussi ou encore là-bas.

Jim

La chose marrante, c’est la réaction de Garth Ennis :

Il s’avère que Jimi Hendrix veut jouer dans mon groupe et chanter mes chansons.

Jim

L’histoire se déroulera donc dans le futur de l’univers barbare initié par le scénariste Garth Ennis, 100 ans dans le futur exactement.

Voici ce qu’en disent les intéressés:

[quote=“Alan Moore”]Quel sorte de futur peut-il y avoir pour l’humanité ? Est-ce que tous les Hommes auront disparus ? Lorsque j’ai commencé à tirer des conclusions sur ce sujet, que j’en ai parlé avec Garth et qu’il a pensé que c’était logique, c’était plié. C’est une partie de l’excitation [de ce projet].
Je pense que les gens voient Crossed comme une historie d’horreur, et je comprend. C’est extrêmement horrible. Mais j’ai toujours eu un problème avec les genres, c’est pourquoi je pense au genre comme une commodité.

Maintenant, en réfléchissant à Crossed, j’ai imaginé aussi, pour mon propre bien, que c’était autant une histoire d’horreur que de science fiction. J’ai approché Crossed comme une histoire de science fiction avec une forte dose d’horreur. Je l’ai traité à la manière d’un “Et si…”, ce qui est le prémisse d’une majorité des récits de S-F. [/quote]

[quote=“Garth Ennis”]Alors, il semblerait que Jimi Hendrix veut jouer dans mon groupe. Il veut chanter mes chansons. Je m’inquiète rarement des revendications, mais Alan est probablement la seule personne dont l’opinion suffirait à me faire changer d’avis sur ce que je fais.

Il est l’individu le plus talentueux que ce média a connu ou connaitra, qu’il écrive Crossed signifie beaucoup pour moi.[/quote]

Source: bleedingcool.com

[size=150]INTERVIEW DU SCÉNARISTE ALAN MOORE[/size]

…one of the most profoundly moral pieces that I’d read. ?

Première fois que je lis ça sur Crossed. :wink:

Oui, il exagère peut-être un chouïa, le père Moore.

Je pense que notre vieux barde est en mode ironie mordante (hin hin hin).

Certains passages me font bien rire :

Jim

Je n’aurais jamais cru qu’Alan Moore connaissait le nom de Rick Moranis. :wink:

Et là, tu te dis : Alan Moore, sur une mini-série Ghostbusters, hmm hmm ?

Ce qui m’épate dans l’interview, c’est qu’il prend trois longs paragraphes pour expliquer les pistes à suivre éclairant l’origine de la contamination, pistes assez intéressantes, retombant qui plus est sur une imagerie assez classique (X-Files, The Strain, et en lisant l’interview, je songeais à un autre exemple connu qui m’échappe, là…)… Et puis il conclut que “bon, tout cela n’est pas réellement cohérent si on réfléchit à fond, donc autant ne pas savoir et faire comme s’il n’y avait pas d’explication”.
Trop fort.

Jim

Oui…c’est qu’il me donnerait presque envie de relire du Crossed (parce que franchement, j’ai très très vite lâché l’affaire)… :wink:

Ouais, c’est ça, il n’a absolument rien dit sur son projet, mais il le vend super bien et il vend super bien l’ensemble de l’univers.
Trop ! Fort !

Jim

Alan Moore présente l’héroïne de Crossed: +100:

Source: www.bleedingcool.com

C’est quand même assez épatant, sa capacité à rationaliser les univers à un point tel qu’il en tire de quoi caractériser ses personnages et définir ses enjeux, à partir d’idées simples et accessibles.
Ce type ne cesse de m’épater.

Jim

J’ai arrêté d’être épaté, je gagne du temps : il est à part !

Ah ça tape fort, dès le premier épisode.
En même temps, Moore explore les thématiques qu’il annonce dans le pitch et les quelques propos qu’il a tenu, et fait un survol global dès ce premier épisode. On est donc en droit de penser que les réelles surprises arriveront à partir du deuxième épisode (si on se souvient de la structure de Watchmen, c’était un peu le cas : un premier épisode de mise en place, les enjeux étant posés plus tard).
Moore s’éloigne un peu de la structure en gaufrier de neuf cases qu’on lui connaît. Il y a donc moins d’effets, et la narration cède même devant les tics un peu tape-à-l’œil de l’éditeur (rien d’effrayant, je rassure tout le monde). Mais on retrouve sa science du cadrage et de la spatialisation, et sa volonté de prendre le temps d’installer une atmosphère et des personnages.
La grande force du truc, c’est le travail sur le langage. On sait que souvent, les auteurs qui mettent en scène des mondes post-apo s’ingénient à proposer un langage nouveau. Assez souvent, ça se limite à quelques pointes de vocabulaire connoté, qui tournent rapidement aux clins d’œil, et que les auteurs n’arrivent pas vraiment à tenir sur la longueur (l’exemple le plus récent qui me viennent en tête, c’est Snyder sur The Wake).
Là, Moore va plus loin, travaillant également sur la grammaire. Certains mots deviennent des interjections ou des qualificatifs fourre-tout, déracinés de leur sens premier (et donc pas faciles à saisir pour un lecteur d’aujourd’hui, d’autant que Moore se tient à ce qu’il a défini). Mais il apparie cela à une mise en situation d’une langue qui s’est désagrégée et qui n’est maintenue que par l’effort des survivants. Il propose donc une langue au vocabulaire réduit, avec des phrases courtes écrites au présent (l’expression “and but”, qui connote une répétition, est intéressante, parmi d’autres). La dissolution de la grammaire se voit également aux négations dont la construction est bancale, témoignant d’une survivante du langage parlé sur l’écrit (alors que l’écrit est devenu un enjeu en soi), patchée à la va-vite par la pratique.
Sachant que, bien sûr, il en profite pour jouer sur les mots et les méprises, et que les noms des personnages sont des mots de la langue courante témoignant de cette volonté de reprise de contrôle sur l’avenir (les gens s’appellent “Caution”, “Future”, “Hope”, “Forward”), ça donne des dialogues qui seront un pur bonheur pour l’éventuel traducteur de la série.
Mais cela donne aussi un effet de vertige, parce que le projet est parfaitement maîtrisé. On a un véritable sentiment d’immersion, les personnages étant attachants, pas héroïques, et très humains.
Question dessin, je suis étonnamment surpris. Je crois avoir déjà vu des planches de Gabriel Andrade (je ne sais pas trop où, mais son nom ne m’est pas inconnu), mais il parvient à donner des visages intéressants aux personnages, et ses décors, s’ils manquent un peu de majesté, sont pas mal. Reste des couleurs sans attrait, plaquant de l’herbe verte pomme sous un ciel bleu roi, digne des productions de l’éditeur. Dommage, avec de belles couleurs, ça aurait donné un truc vraiment agréable.
Bref, ce premier épisode ne semble pas annoncer une “œuvre majeure” du Wookie de Northampton (mais bon, moi, les “œuvres majeures”, voilà une notion dont je me tamponne le coquillard menu, et puis on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise), mais ça annonce une série prenante, ingénieuse, qui joue avec des concepts (le patrimoine, la survie, la postérité) qui ont dimension universelle.
Bref, ça démarre très fort. Jetez-y un œil.

Jim

Tu n’as pas lu d’autres Crossed avant ?

En tout cas, ça donne envie…

Je ne crois pas. Au mieux, j’ai dû feuilleter un numéro par-ci par-là, mais je ne crois pas en avoir lu un seul en entier. Et je n’en ai aucun, ça c’est sûr.

Jim

C’est cool, c’est donc auto-contenu (ou auto-suffisant). Et ça, c’est quand même souvent le cas avec Moore, un point positif pour ma part !

Ça se passe en gros cent ans après les autres séries, en tout cas après les récits de Garth Ennis (il me semble que les autres se situent grosso modo dans la même période). Donc il suffit de savoir que c’est une infection qui rend les contaminés assez peu sociables, et zou, tu peux entamer ta lecture.

Ça postule également une chose intéressante dans ce sous-genre infectés > zombies > post-apo : on voit ce qui se passe après.
Souvent, dans les récits de zombies (au sens large, on mettra les trucs d’infectés dans le même panier, par commodité), on voit le “pendant”, pas le “après”. La grosse exception dont je me rappelle, c’est la dernière image de Dead Set, qui montre une zombie devant un poste de télé encore allumé, attestant d’un monde définitivement offert aux zombies, donc sans espoir. (Et Je suis une légende, du roman de Matheson à ses multiples adaptations, lorgne vers “l’après”, aussi…).
Or, dans le cas de zombies, l’après est intéressant aussi, parce qu’il nous amène à penser aux constructions sociales. J’y pensais hier soir en re-regardant Walking Dead (la VF en est vers la fin de la saison 3, pour situer). Je me disais que le plus dur dans un monde aussi cauchemardesque, c’est de passer une génération ou deux. Mais imaginons que les survivants parviennent à se regrouper, se reproduire et, réellement, survivre. Pérenniser l’espèce. Imaginons (comme semble vouloir le faire Moore), les petits-enfants de Rick Grimes, cinquante ou cent ans après les événements de Walking Dead. Ils sont dans un monde où les morts reviennent pour manger et contaminer les vivants, c’est la donnée de base. Partant de là, on peut très bien imaginer une construction sociale qui aura intégré cela, en imposant des protocoles et des rituels articulés autour de cette réalité divergentes. Et de là, ça change tout : le rapport à la mort, le rapport aux funérailles, le rapport au deuil, mais également le rapport au couple, à la procréation, même au sommeil. On peut très bien imaginer une société nouvelle, hyper-compartimentée, où les gens dorment séparément (car une crise cardiaque dans le sommeil, ça fait un rôdeur dans la maison), et donc soit le développement d’une intimité farouche, d’un individualisme cloisonné, soit a contrario l’affirmation d’un lien social fort, d’activités collectives durant les heures de veille, afin d’assurer une surveillance et une protection mutuelle tout en profitant de la présence des autres au maximum. De même, on peut imaginer un rapport à l’enfant, défini par le rapport au nourrisson, qui serait hyper-protecteur, avec des rondes et des veilles, des “quarts”, afin de protéger les plus petits pour éviter qu’ils changent ou qu’ils soient mordus (protocoles qui pourraient s’étendre à l’enfance en général, qui est également un véritable capital sur lequel investir).
Ça demande un effort de réflexion et de mise en scène, mais c’est une piste assez passionnante.
Là, Moore passe par un truc simple (en tout cas dans ce premier épisode), à savoir le rapport à la culture, au patrimoine et à la préservation (des sujets qui me touchent au premier chef, que j’ai déjà abordés dans des récits comme La Capitale des Ruines). Une bibliothèque, même en ruines, des rayonnages, des livres, c’est visuel, c’est parlant, on comprend (dans différentes formes de post-apo, c’est déjà abordé, je pense à la Time-Machine de George Pal, avec les livres qui tombent en poussière). Ça frappe l’imagination tout de suite. Pour une entrée en matière, c’est redoutablement efficace.
Après, je gage que son travail sur les prénoms des jeunes générations cache d’autres pistes qu’il explorera plus loin. Et pour l’heure, on les aime bien, ses personnages, et l’échantillon de civilisation en reconstruction qu’ils représentent. Mais qui dit que Moore ne va pas nous donner l’occasion d’explorer le côté sombre de cette petite organisation ?

Jim