Voilà pour moi, haut la main, le meilleur travail de Garth Ennis, et pourtant dieu sait que je suis très très friand du reste de son corpus.
Mais avec cette histoire écrite et dialoguée de main de maître, Ennis touche à la perfection. Son intérêt pour l’histoire militaire du XXème siècle est évidemment pour beaucoup dans cette réussite majeure (le sujet l’inspire), mais l’humeur très particulière, crépusculaire qu’il confère au récit révèle aussi un autre pan de ses aptitudes, à savoir une façon particulièrement prégnante de livrer des récits « poignants » (comme il sait le faire avec « Hellblazer » ou « Preacher »). Il se dégage de l’histoire d’Ennis une sorte de tristesse insondable…
Je tomberais d’accord avec toi pour ne pas classer trop hâtivement ce travail dans la catégorie des récits de guerre dont il s’est fait un spécialiste (peu intéressé qu’il est par les super-héros). Le récit obéit à d’autres codes, quelque part entre le thriller parano des années 70 et le récit éclaté/puzzle-type propre au film noir ou à un Orson Welles (cf. la structure en flashes-back, où l’enquête policière est le moteur de la chronologie éclatée du récit, comme dans « Les Tueurs » de Robert Siodmak).
Il supporte très bien un grand nombre d’interprétations, et j’adhère sans problèmes à la piste « mémétique » par exemple. La piste surnaturelle que tu évoques dans le même temps, elle m’avait frappé également dès les premières lectures : le scénario reste dans les clous du récit « naturaliste », mais offre des brèches où une interprétation moins « rationnelle » des faits est possible.
Le récit est de toute manière si riche qu’il se plie facilement à d’autres descriptions tout aussi valables ; on peut ainsi voir dans l’odyssée du jeune agent de la CIA un exemple-type de « contre-initiation », pour reprendre la terminologie de René Guénon (un récit où les codes, les rites et les énigmes d’une tradition ésotérique sont utilisés pour tromper et détourner un initié, pour lui faire faire l’exact opposé de ce que préconisait les préceptes de la tradition en question). Le Soldat Inconnu, cette ombre qui plane sur tout le récit en ne s’incarnant que très peu de temps (tel Harry Lime dans « Le Troisième Homme » de Carol Reed et Graham Greene), serait alors un agent de la contre-initiation, ce que l’essayiste Pacôme Thiellement appelle un « Khezr du Mal », du nom d’une figure ésotérique du Coran, un peu comme le personnage incarné par John Huston dans le « Chinatown » de Roman Polanski, ou le personnage d’Orson Welles dans son « Mr. Arkadin ». L’histoire de Garth Ennis va beaucoup plus loin que la « simple » question sur la fin et les moyens, ça va plus loin que ça : c’est une réflexion passionnante sur la nature du « Mal ».
Je prête ici beaucoup au scénariste, mais il faut impérativement préciser qu’il est parfaitement épaulé par un excellent Killian Plunkett, dont je ne connais pas le travail par ailleurs mais qui est ici épatant.
Ennis est très très fort en règle générale, mais je crois qu’il n’a jamais fait mieux que ce « Unknown Soldier » de très haute volée, que j’avais découvert (et qui m’avait traumatisé, dans le bon sens du terme) à sa sortie en 98, et que je relis à intervalles réguliers depuis.
Merci pour ton post qui me rappelle qu’il est tant de procéder à une nouvelle relecture…