Je serai moins enthousiaste, même si j’ai aimé énormément de choses dans ce « Don’t Breathe » de très bonne tenue ; décidément, ça fait deux films maintenant (avec son « Evil Dead ») où Fede Alvarez me laisse sur ma faim en faisant pourtant la démonstration d’un talent certain.
Je préfère néanmoins ce deuxième film au premier, à une restriction (de taille) près : son script, gros boulet à la cheville du réalisateur.
Ce script « problématique » (j’y reviens) n’est pourtant pas lui-même dénué de qualités, magnifiées par la rigueur de la mise en scène d’Alvarez. Il y a en effet tout un jeu savant de mise en place d’objets ou d’éléments du décor, qui reviennent plus tard dans le jeu, le tout rondement mené : l’exposition est en effet un modèle de concision et d’efficacité, sans sacrifier à un travail de caractérisation des personnages simple mais porteur. Toute la fibre « sociale » du script, sans être plus creusée que ça, n’est pas inintéressante, notamment ce portrait assez démoralisant de la ville de Detroit (à noter d’ailleurs que le film a été tourné en… Hongrie).
Et puis il y a aussi l’aspect « jeu sur les codes du genre », que Fede Alvarez qualifie lui-même « d’exercice de retournement » : non seulement le film inverse le principe du home-invasion (ce qui donne un sous-texte intéressant qui semble s’adresser à l’Amérique en tant que nation : il est facile de rentrer en territoire « ennemi », il est nettement plus compliqué d’en sortir…), genre « réactionnaire » presque par essence, mais en plus il façonne une figure de « boogeyman » intéressante, à la Zatoichi d’une certaine manière. Au lieu de conférer une dangerosité supplémentaire au « méchant » en l’affublant de caractéristiques presque surhumaines (taille, force, que sais-je encore), il est au contraire fragilisé par son handicap.
Tout ça est plutôt malin, mais ne serait peut-être pas grand chose sans le talent d’Alvarez pour la mise en scène, entre sobriété et éclats de virtuosité rarement (voire jamais) gratuite.
A ce titre, il faut voir comme le cinéaste a progressé en l’espace d’un film dans son utilisation des effets numériques. Outrés et mal dosés, ceux-ci étaient pour une bonne part dans l’impression désagréable laissé par son « Evil Dead » (dont le final graphiquement démentiel renouait justement avec des techniques old-school bien plus convaincantes). Ici, on utilise cette technique pour résoudre des problèmes de mise en scène, pas pour en poser ; l’utilisation discrète de ces effets dans les transitions par exemple joue pour beaucoup dans la fluidité du film.
Et en parlant de fluidité, il faut dire un mot du plan-séquence anthologique qui conclut l’exposition du film ; parfois, je me dis qu’une seule bonne idée peut sauver un métrage en entier. « Don’t Breathe » ne manque pas de bonnes idées, on l’a dit, mais même sans ça, ce seul plan-séquence (long de plusieurs minutes) rendrait le visionnage du film intéressant. Le plan-séquence lui-même est divisé en deux parties, l’une « naturelle » (long plan virevoltant au stead) et l’autre « factice » (raccords numériques entre les étages, mouvement de caméra impossibles sous le lit, etc…). La première partie est confondante de naturel et de virtuosité mêlés, avec ses passages de relais entre les persos qui « occupent la caméra » à tour de rôle ; elle présente aux persos comme au spectateur la topographie du film, avec une lisibilité exemplaire, et décrit la prise de contrôle du territoire par les intrus. La deuxième partie, truquée, présente au contraire les périls à venir (le flingue sous le lit, etc…), et se conclue par un cut en forme d’ellipse (le pauvre vieil aveugle présumé inoffensif s’est déjà réveillé et on ne l’a pas vu le faire).
Magistral : c’est pas tous les jours qu’on voit des plans comme ça ; non seulement il a demandé des réglages que l’on imagine immensément complexes, mais en plus il résume en substance la mécanique du film, installant l’idée des contre-pieds et de la structure duelle du récit.
Et je n’ai pas encore mentionné le travail sur le son, remarquable d’immersion et d’ingéniosité (malgré deux trois effets tonitruants que j’ai tendance à détester).
Que d’éloges !! Vous allez vous dire : mais qu’est-ce qu’il lui reproche à ce film, ce couillon… Eh bien une série de décisions scénaristiques extrêmement dommageables à un film pourtant remarquablement bien parti, je dirais.
A mi-parcours (presque exactement), une première révélation vient remettre des jetons dans la dynamique du récit ; pourquoi pas. Mauvaise pioche, cette révélation (bientôt suivie d’autres révélations tout aussi malvenues) déséquilibre totalement à mon sens la balance de l’ambiguité morale, qui faisait la force du film jusque-là. Il y aurait eu quelque chose de couillu, quoique risqué, à tenir tout le film avec le simple postulat de départ, quand le « boogeyman » (ça aurait été un pari, mais un pari intéressant) était encore presque en position de n’avoir rien à se reprocher. En choisissant de verser plus franchement dans l’invraisemblance la plus échevelée (pour rendre sympas les « héros »), le film s’assure de ne jamais être chiant (et c’est vrai qu’il est incroyablement tendu tout du long), mais il n’évite pas de sombrer dans le grotesque. Dommage, vraiment dommage ; je n’ai absolument pas mordu à ces développements « too much » à mon goût, à la frontière de la connerie en fait…
Du coup, à la fin du film, on ne sait plus trop quoi penser du destin des personnages, les péripéties les plus « croquignolesques » du film ayant totalement brouillé les cartes.
Un potentiel énorme, gâché par des choix d’écriture déplorables à mon sens, mais encore une fois, même avec un film pas vraiment abouti, Alvarez marque des points, c’est indéniable.