LE VENT DU NORD EST COMME LE HENNISSEMENT D'UN CHEVAL NOIR (Shôtarô Ishinomori)

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J’ai beaucoup de tendresse pour cet objet d’édition assez improbable, historiquement le premier album de manga en langue française, datant de 1979. Pourtant, il a plein de défauts, à commencer par le fait que le nom de l’auteur est écorché en couverture, Ishinomori devenant « Ishimori » (par la grâce de je ne sais quel tour de passe-passe : il y a peut-être une « bonne » raison qui m’échappe). L’histoire est publiée sans encadrement éditorial, brute de décoffrage et le lettrage, sans être totalement laid, est visiblement improvisé à la hâte et tassé dans des bulles sans que cela soit bien réfléchi. Mais bon, son grand format flatte le trait d’Ishinomori, les noirs sont bien reproduits, le papier est agréable, et les illustrations entassées sans explication à la fin du sommaire me font toujours rêver (ah, la belle pleine page de Cyborg 009).

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L’album est né de l’initiative d’Atoss Takemoto, jeune Japonais émigré en Suisse et fondateur de la revue Le Cri qui tue, et de Rolf Kesselring, écrivain et éditeur, notamment de ladite revue. C’est ensemble qu’ils publient ce Vent du nord, qui porte leurs deux noms (et sérieux : « Takemoto Kesselring », ça ferait un nom formidable pour un personnage). Je me demande bien ce qu’ils avaient en tête en se lançant ainsi dans l’aventure, sans texte de présentation, dans un grand format, etc… Cette atmosphère d’occasion ratée rajoute au charme du bouquin, je trouve.

Le récit s’ouvre sur une scène angoissante, sans texte, à l’atmosphère lourde, où l’on voit un cheval noir traverser un village, traînant derrière lui le corps d’une femme attaché à une corde. C’est alors qu’un homme se réveille, frissonnant car il fait froid dans sa maison. On comprend qu’il a fait un cauchemar mais le doute est laissé sur la nature de cette vision : est-ce vraiment une hallucination ou bien y a-t-il un fond de vérité ? L’homme demande si Sabu est là, ce qui n’est pas le cas. Puis ce dernier arrive enfin, et la conversation s’enclenche, ce qui nous permet de découvrir le nom du premier personnage. Il s’agit de Ichi (ici orthographié « Itchi »), deuxième membre du célèbre tandem mis en scène par le bédéaste. Et leur conversation s’oriente sur cette image d’une femme traînée à l’arrière d’un cheval. Les deux enquêteurs flairent un problème.

Le reste de l’histoire nous permet de les suivre alors qu’ils vont interroger les témoins de cette vision singulière. Ils découvrent que derrière, il y a des tentatives de meurtres et une intrigue tordue à base d’adultère, de vengeance et de révélation tragique de paternité (ou de révélation de paternité tragique, ça marche aussi). Itchi, dont on devine qu’il est aveugle, manipule tout de même le sabre, mais ce n’est pas l’action qui prime, plutôt la réflexion et surtout l’empathie, Sabu et Ichi s’intéressant autant, voire davantage, à leurs interlocuteurs qu’à l’intrigue.

Le récit s’inscrit dans une série au long cours, Sabu & Ichi, que Shôtarô Ishinomori réalise entre 1966 et 1972 dans plusieurs magazines. Elle suit les aventures de deux enquêteurs, un maître et son apprenti pourraient-on dire, qui voyagent et tentent d’aider les gens au gré de leurs pérégrinations. Il faudra attendre trente ans avant que la série soit traduite chez Kana.

Jim