Je viens de lire la version poche sortie cet été, et c’est globalement très bien.

Le récit s’inspire de très près du célèbre procès pour sorcellerie qui est la raison pour laquelle on se souvient encore de Salem (précisément, l’auteur se concentre sur les faits de sorcellerie supposée de Salem Village, près de Salem Town, là où aura lieu le procès), et postule un mélange de mauvaises conditions climatiques qui occasionnent de mauvaises récoltes (et donc le sentiment d’être frappé par le mauvais sort), de pratiques culturelles nouvelles (rencontres avec les Indiens locaux) et de pression du patriarcat. Ce qui est intéressant, c’est qu’il montre que les femmes sont des victimes d’un monde régi par les hommes et par la foi, même si les femmes elles-mêmes sont d’une certaine manière complices de cet état de fait (voir les scènes, au début, consacrées au conseil des femmes).
Alors certes, l’auteur fait des choix. Il est clairement du côté des femmes et montre comment les hommes font d’elles leurs objets et décident pour elles. L’affaire est plus large puisque plusieurs villages ont été touchés (fait qu’il évoque au détour d’une bulle) et que certains hommes ont été condamnés aussi (là où il préfère se concentrer sur les femmes). D’ailleurs, concernant les sorcières de Salem, certains historiens émettent l’hypothèse d’une contamination par l’ergot du seigle, un champignon parasite qui provoque des hallucinations (dans le meilleur des cas) : signalons que le principe actif de l’ergot du seigle a été synthétisé par Hoffman et ça a donné le LSD. Signalons aussi que des affaires de contaminations de ce genre sont nombreuses, jusqu’à celle du « pain maudit » en 1951. Mais tout ceci, Thomas Gilbert l’écarte, car ce qui compte, c’est les mécanismes sociaux d’oppression dans un monde rétrograde, conservateur et bigot, dominé par le représentant local du divin.
Il commence donc par montrer une communauté où tout va bien, puis met en place les mécanismes de la méfiance, de la paranoïa, de la haine et du rejet quand la situation périclite. Il montre aussi la prééminence de la religion sur la loi, faisant le portrait d’un révérend enflammé, influent, d’autant plus sonore qu’il a ses propres péchés à cacher, face à un juge méfiant et pragmatique mais constamment sur la réserve, qui finira par s’effacer, à force de doute, devant le représentant de la religion. Comme à l’image du père d’Abigail ou d’autres personnages, Gilbert nous montre que si le mal triomphe, c’est parce que personne ne se dresse devant lui.
L’une des forces du dessin, qui emprunte beaucoup à cette « nouvelle BD » qu’a fait naître l’Association il y a une grosse vingtaine d’années, et peut-être aussi à certains dessinateurs semi-réalistes d’obédience diverses (parfois je pensais à un Pierre Alary, parfois à un Craig Rousseau), c’est de déformer la réalité afin de rendre la perception des personnages. Dans la longue scène de procès qui referme l’album, les juges paraissent de taille gigantesque, comme pour mieux représenter leur présence inquiétante, leur capacité de nuisance.
A contrario, une fois de plus, le lettrage se contente d’aligner des ovales sans distinction. C’est problématique dans la scène du procès, qui fait se percuter les notes mentales du juge, les témoignages accumulés des témoins et les propos de certains personnages, dûment représentés avec une queue de bulle. Il aurait été plus pertinent de varier les formes (un rectangle pour les témoignages, une forme de papier déchiré pour les considérations du juge…) et peut-être de glisser quelques guillemets ici et là pour les propos rapportés. Le résultat, c’est une sorte de brouhaha de paroles, qui contribue à incarner la dilution du message et le flou de la pensée présidant au séances d’audition, mais ça ressemble aussi beaucoup à un manque de soin sur cette partie de la narration, démontrant une fois de plus que le lettrage est devenu l’enfant pauvre de la BD franco-belge.
Malgré ce gros bémol, l’album est impressionnant par force évocatrice et par son propos tranché, et pour tout dire à la fois féministe et anti-clérical. Ça remue.
Jim