J’avais oublié à quel point le premier tome est mal fichu. Non pas tant en matière de scénario, car l’intrigue est bien construite et pose les bases très efficacement, mais en termes de narration, de découpage, de lettrage. Les cases s’emboîtent non comme une séquence mais plutôt à l’image de blocs de Tétris, au risque de se chevaucher ou de laisser des trous.

Je rappelle que la première édition de ce chapitre d’introduction a été publiée dans l’éphémère label de bande dessinée lancé par Robert Laffont, et je pense y déceler un manque d’expérience et d’expertise en matière d’art séquentiel. Pour preuve, je vois dans le fait que la suite est de mieux en mieux construite un contrôle éditorial plus lourd de la part de Delcourt. Et c’est pour le mieux.

L’histoire suit deux surhommes de l’armée française, Taillefer, sorte de cyborg avant l’heure, et Djibouti, équivalent d’un surhomme drogué, alors qu’ils opèrent à Fès en 1911. Le premier meurt tandis que le second rejoint la vie civile, avant d’être incorporé de nouveau à l’orée du premier conflit mondial. Le savant qu’il est chargé de protéger est victime d’un bombardement et devient à son tour le nouveau Taillefer.

Le cycle suit ces deux écorchés, l’un retrouvant le frisson du conflit et l’autre renonçant lentement à sa vie de famille et à ses recherches scientifiques, tandis qu’ils s’enlisent dans le conflit et qu’ils acceptent petit à petit leur nouveau rôle. Cette évocation de la guerre (celle-ci en particulier, mais les guerres en général) s’associe à une intrigue d’espionnage et à la peinture du drame humain qui se cache derrière.

Fils d’Alberto Breccia (celui de Mort Cinder ou de Cthulhu), Enrique Breccia livre un premier tome qu’on qualifiera pudiquement de « à l’ancienne », à savoir qu’il privilégie le dessin sur la narration, les cases se tordant afin d’accueillir l’image, et non l’inverse. À partir du deuxième album, c’est nettement plus maîtrisé, sans doute en réponse à des exigences éditoriales (bienvenues). Et ça rend l’ensemble particulièrement agréable.
Dommage que ça ne soit pas le cas dès le premier volume : avec son dessin baroque et écorché, Breccia aurait pu être aux Sentinelles ce que Kevin O’Neil est à la Ligue des Gentlemen.
Jim