Ça faisait un bout de temps que je voulais relire la saga « Scarlet Redemption », et la parution du tome de Moon Knight dans la collection « Epic » a été l’occasion de le faire.
Le recueil s’ouvre donc sur cette saga. Il s’agit de six épisodes écrits par Jean-Marc DeMatteis et illustrés par Ron Garney au dessin et Tom Palmer à l’encrage. Les couvertures sont signées par Bill Sienkiewicz, hommage appuyé à l’illustrateur qui a donné au Chevalier de la Lune son cachet (et ses ennemis atypiques) et contribué à faire de Scarlet un personnage inoubliable.
Le récit débute dans Marc Spector: Moon Knight #26, soit juste après le départ de Chuck Dixon. DeMatteis livre ici un travail comparable à celui qu’il a fait à l’occasion de « Kraven’s Last Hunt ». Il me semble que c’est Fred le Mallrat qui soulignait un point intéressant sur ce genre de prestation : le scénariste est souvent appelé en vue de remettre une série sur les rails, de redéfinir et d’approfondir un personnage et, peut-être aussi, de gagner du temps avant qu’une nouvelle direction soit définie (voir ce qu’il a fait sur Doctor Strange ou Daredevil). Cette « Scarlet Redemption » semble correspondre, tant dans la forme que dans le fond, à cette définition.
On peut aussi identifier des signes distinctifs, là aussi à la fois formels et thématiques, qui sont la marque du scénariste. Le silence, la méditation, la foi, l’au-delà, voire la religion, autant de thèmes qui définissent des ambiances et favorisent des silences.
Marc Spector est hanté par les visions de Scarlet, et là encore on retrouve le prétexte central de « Kraven’s Last Hunt », à savoir le face-à-face entre le héros et le vilain, chacun était le reflet de l’autre. L’image miroir qui confronte le justicier à ses failles, voilà une approche récurrente. Les scènes parallèles ou symétriques sont légions dans ces épisodes.
Autre point commun avec « Kraven’s Last Hunt », la mort du héros. Plus ou moins symbolique (même si, là, il morfle dans les grandes largeurs), elle symbolise un parcours initiatique et une reconstruction. C’est un passage obligé chez DeMatteis : le héros meurt, l’absence est compensée par le méchant, et la chute de ce dernier correspond à la renaissance, à la remontée à la surface (ici, clairement représentée par une noyade).
Le dernier point fort de ces épisodes provient du lettrage. Ken Lopez joue une partition subtile, sur le registre familier de DeMatteis : plusieurs polices (calligraphies, puisque ça semble encore manuel, à l’époque) pour différents personnages, capitales, bas de casse, bâtons ou cursives, et parfois même des paroles entre parenthèses comme des discours parasites s’inscrivant dans un flux de pensée erratiques, autant d’outil littéraires et typographiques qui restituent les troubles mentaux qui saisissent les personnages principaux.
Le récit n’a peut-être pas la pureté sobre de son homologue spider-manien, mais il tape assez juste et surtout fait la démonstration d’une personnalité forte. Il montre aussi un héros capable de pitié et de compassion envers l’adversaire. Et qui réfléchit à son rôle : est-il un bras armé de la vengeance, ou un rédempteur ?
DeMatteis semble parti pour continuer à travailler sur la série. Il signe l’intrigue de l’épisode suivant, impliquant le Hobgoblin sur un registre voisin, celui du vilain en quête de reconstruction, mais c’est Howard Mackie qui rédige les dialogues et s’occupe de la deuxième partie de ce diptyque. Autant dire qu’on passe à un registre plus bourrin, même si très lisible.
Le sommaire intègre ensuite un épisode signé Chuck Dixon et J.J. Birch, qui a tout d’un fill-in, même si l’intrigue, centrée sur Frenchie, semble prendre en compte l’évolution du personnage, puis reprend la saga « Round Robin » qui a animé l’été du Tisseur de Toile cette année-là, dans Amazing Spider-Man #353 à 358. Danny Fingeroth, alors responsable éditorial de Moon Knight et de Spider-Man, confie à Al Milgrom la tâche de dévoiler le destin de Midnight, l’éphémère side-kick du héros.
Ça donne une histoire en six épisodes particulièrement remuante, où Spidey et Moon Knight tentent d’arrêter Midnight qui, de son côté, essaie de prendre le pouvoir au sein du Secret Empire. On croise Night Thrasher, Nova, Darkhawk et plein d’autres justiciers, c’est speed, nerveux, et plutôt bien caractérisé. Al Milgrom scénariste, c’est un peu comme Al Migrom dessinateur, c’est pas inoubliable mais ça fait bien son boulot. J’avais un vague souvenir de cette saga dans Strange, mais la relecture est très agréable.
Le sommaire de cet « Epic » se conclut par un arc de Moon Knight intitulé « Blood Brothers », qui marque les retrouvailles entre Marc et Randall. Ça démarre sur les chapeaux de roues, c’est musclé, un brin décompressé, mais ça permet de découvrir un Ron Garney (toujours encré par Palmer) particulièrement nerveux et adepte de grandes cases spectaculaires : le Garney de Captain America commence à se faire les muscles.
Le retour de Randall est un peu capillotracté. Il faut dire que le scénario est écrit par Terry Kavanagh, qui se débrouille pas mal quand il s’agit des scènes d’action, mais nettement moins bien dès qu’il s’agit de caractériser les motivations de ses protagonistes. L’intrigue fait intervenir une méchante inspirée par l’Égypte et le Punisher, et les idées se bousculent. Le dernier épisode semble un peu précipiter les choses, notamment concernant l’évolution de Randall, bien trop abrupte.
On peut se demander si Randall, que l’on identifie à la silhouette qui apparaît, cachée dans les buissons, à la fin de la période DeMatteis, a conservé la même intention éditoriale ou si les plans la concernant ont changé entre-temps. Toujours est-il que les épisodes de Kavanagh, surtout le quatrième, laissent penser à une certaine précipitation. Le récit s’empresse de renouer avec le passé du héros, là où Dixon avait proposé des idées nouvelles et DeMatteis une orientation différente. La construction d’un nouveau QG et la constitution d’une équipe de conseillers (sans parler du nouveau costume, tenant surtout de l’armure) semblent aussi le symptôme d’une volonté de renouer avec la tradition tout en allant vers l’avenir à marche forcée.
Le remplacement de Danny Fingeroth par Joey Cavalieri au poste de responsable éditorial peut aussi contribuer à faire marquer le pas à la série, et à rajouter de la confusion. Reste le dessin nerveux, énergique et puissant de Garney qui rend cette valse hésitation entre ancien et nouveau très facile à lire, en dépit du fait que le pic de qualité est passé.