RÉÉDITIONS DC : TPBs, Hardcovers, Graphic Novels

J’ai récemment trouvé à un prix modique le premier tome compilant les épisodes de Batman réalisés par le tandem Doug Moench au scénario et Kelley Jones au dessin. Et, franchement, c’est un régal.

Le sommaire prend le parti de rassembler tous les épisodes, y compris ceux qui sont concernés par des cross-overs, parfois minimes (comme « Troika » ou « Underworld Unleashed »), parfois plus importants (à l’image de « Contagion »). Mais Moench et Jones, sous la supervision de Dennis O’Neil, s’arrangent pour rendre leurs épisodes accessibles, et dans l’ensemble, ils sont rares, au milieu de récits davantage auto-contenus. On commence donc avec Batman #515, première partie de « Troika », qui arrive après les grosses machines qu’ont été « Knightsend », « Prodigal », voire « Zero Hour ». Les équipes artistiques soufflent un peu et, surtout, l’encadrement éditorial facilite la mise en avant d’une personnalité marquée identifiant chaque série.

Doug Moench est un vétéran de l’écriture, qui a laissé quelques prestations remarquées sur divers personnages (pour ma part, je retiendrais spontanément Captain Marvel avec Pat Broderick et Master of Kung-Fu avec Gulacy, Zeck ou Day, mais il a fait plein d’autres choses. Et il a notamment travaillé sur Batman au début des années 1980, mêlant à l’atmosphère de polar renaissante quelques touches de fantastique. Là, sous l’égide d’O’Neil et dans une ambiance éditoriale différente (la Batmania est passée par là et la pression d’Image se fait forte et incite les deux majors à faire du « in your face » à leur sauce), il développe un Batman particulier.

Kelley Jones, de son côté, vient de se faire remarquer pour deux mini-série en prestige format consacrées à Deadman, où il a développé un style quasi gothique qui emprunte un peu à Mignola et renvoie beaucoup à Wrightson. Il est associé au Bat-Office depuis quelques mois puisqu’il assure les couvertures de Batman, dont l’intérieur est réalisé par des gens comme Mike Manley ou Ron Wagner. C’est donc une fois passés tous les cross-overs qu’il peut enfin donner sa vision du personnage.

Ensemble, ils vont donner une version quasiment pulp du personnage. Par pulp, on entendra cet étrange intersection entre le récit policier et le conte fantastique, où le sens du merveilleux (le « sense of wonder » anglo-saxon) côtoie un indéfinissable sentiment d’inquiétude, voire de peur. Et Moench connaissant ses classiques, il sait reprendre les poncifs de la littérature de genre un brin sensationnaliste, et l’on aura droit à des sectes étranges, à des expériences sensorielles interdites, à des mutations monstrueuses, à des cités perdues et des civilisations oubliées, à des savants fous. Sous leur impulsion, Batman se mue en détective de l’occulte et en globe-trotter, dans la lignée d’O’Neil.

Les récits sont pour l’essentiel composés en diptyque. Moench et Jones ouvrent le bal avec « Sleep », qui confronte Batman à un tandem inquiétant, dont une femme aux pouvoirs exacerbés par le manque de sommeil et un état de conscience altéré. Suivront un récit consacré à Black Mask, personnage que Moench a créé dix ans plus tôt, puis à Killer Croc, ennemi inventé par Gerry Conway, diptyque à l’occasion duquel Batman poursuit son ennemi reptilien sur le territoire de Swamp Thing, puis au Scarecrow, à Mister Freeze (un épisode indépendant lié à « Underworld Unleashed »), à Two-Face puis à Deadman, à l’occasion d’un triptyque qui laisse plus d’espace aux auteurs pour raconter l’aventure. Trois épisodes, c’est un format que le tandem utilisera à nouveau, notamment à l’occasion d’une énième rencontre avec Man-Bat (mais qui n’est pas recueillie dans ce tome)…

Le format diptyque impose aux auteurs de gérer l’information de manière serrée. Batman enquête, il faut donc passer par les étapes classiques de la recherche d’indices. Parfois, Moench débute ses histoires in medias res, et bien souvent il se sert de la voix off afin d’envoyer aux lecteurs les détails nécessaires à la compréhension, mais aussi à l’avancée de l’intrigue. C’est rondement mené et souvent elliptique.

Jones cède parfois la place à d’autres illustrateurs, dont Eduardo Barreto ou J. H. Williams III, à l’occasion d’épisodes qui ne sont pas repris dans ce recueil. Moench saisit l’occasion pour tourner les projecteurs vers d’autres personnages (Bullock avec Barreto, Alfred avec Williams…). Le scénariste, cependant, rend facilement accessibles ses épisodes, et leur absence dans le recueil ne nuit pas du tout à la compréhension. D’autant qu’une partie des épisodes fait écho à des développements sur le long terme : la fâcherie avec Gordon, les élections municipales, le retour d’Alfred… En dépit des « trous » dans le sommaire, c’est plutôt facile à suivre, témoignant de l’attention que Moench et O’Neil accordent à l’accessibilité de chaque épisode.

Si Moench et Jones insistent sur la dimension crépusculaire des aventures de Batman et sur la collision entre les intrigues policières et les ambiances surnaturelles, leurs épisodes sont également très drôles. L’humour est souvent visuels, Jones s’amusant à glisser des détails dans les décors, à surenchérir les décorations architecturales ou les champignons sur le dos de la Créature du Marais. Sa version de la Batmobile, tenant un peu de la Coccinelle cartoony à laquelle on aurait rajouté un aileron de requin, est irrésistible. La Batcave est emplie d’ordinateurs et de microscopes aux surdimensions exagérées qu’on pourrait croire en provenance d’une parodie signée Wally Wood, et le justicier sort de ses poches sans fond des équipements de terrain dont on devine sans mal qu’ils ne peuvent pas tenir dans une ceinture multi-usages. Quand Batman se déplace en ville, Jones n’hésite pas à le représenter faisant de l’escalade murale par la fenêtre d’une salle de bain où un gothamien se lave les dents sans s’apercevoir de rien. Et que dire du légiste, Mortimer Gunt, personnage inventé dans Batman #516 et dont les échanges avec Batman ou Bullock valent leur pesant de cacahuètes. Les auteurs confèrent à leurs épisodes un décalage absurde qui tranche avec les chapitres dessinés par d’autres et sans doute avec les autres séries du moment, mais cela contribue à donner à la série une tonalité unique.

Quant à Jones, avec l’encrage net et précis de John Beatty, il livre une prestation qui, paradoxalement, brille de mille feux. Si l’ambiance est souvent sombre et nocturne, les ombres riches et les lumières qui s’accrochent aux surfaces ont quelque chose de lumineux. La clarté du trait renvoie parfois même à Michael Golden, à qui Jones semblent emprunter ses hachures et des brillances.

La capacité du dessinateur à ne jamais dessiner le même visage à un personnage reste tout de même sidérante. Jones parvient à changer régulièrement les traits, voire la coiffure dans le cas de personnages féminins, de ses protagonistes, mais sa mise en scène (facilitée par les couleurs de Gregory Wright et le lettrage de Todd Klein) permet de ne jamais confondre les gens en présence.

Le recueil se conclut sur Batman #535, un récit d’un seul tenant où Moench renoue avec le thème du savant et de son cobaye, à mi-chemin entre la relecture de Frankenstein et celle du super-soldat. Il reprend une structure de récit déjà éprouvée dans certains de ses épisodes, la vengeance exercée sur une liste de victimes. Ça tourne bien, et le scénariste intègre le personnage d’Oracle pour une touche de pathos peut-être facile mais efficace. Un chouette dernier chapitre pour un tome 1 qui me donne bougrement envie de lire le tome 2.

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