RÉÉDITIONS DC : TPBs, Hardcovers, Graphic Novels

L’univers DC, surtout après l’énorme ravalement qu’a été Crisis on Infinite Earths, a été marqué par des prestations mémorables sur des séries phares (allez, dans le désordre et selon les goûts de chacun, des Wonder Woman de Pérez aux JLA de Morrison en passant par les Superman de Byrne…). L’encadrement éditorial, dès la seconde moitié des années 1980, a tenu également à élargir le catalogue en offrant à des personnages secondaires des séries à leur nom, là où précédemment ces héros bénéficiaient de numéros spéciaux, de back-ups ou, au mieux, de séries limitées. C’est ainsi que des figures aussi prééminentes que Green Arrow ou plus tard Robin, Catwoman ou Nightwing, accèdent enfin à des séries mensuelles, par exemple.

C’est le cas du Doctor Fate, personnage magique né dans le Golden Age, soit les années 1940, et qui n’a eu droit qu’à quelques apparitions sporadiques (dont un très bel épisode dessiné par Walt Simonson). Pour faire court, Fate, c’est Kent Nelson, investi d’un pouvoir magique hérité à la suite de la visite dans un site archéologique égyptien. Nanti de capacités magiques hors normes, il vit dans sa tour isolée avec son épouse Inza, et n’en sort qu’à l’appel de situations tragiques et dangereuses.

La récente édition, au format « Compendium » (de gros recueils en couleurs et à couverture souple) de l’intégrale du Doctor Fate par Jean-Marc DeMatteis est l’occasion de redécouvrir cette version revisitée, qui appartient à ce qu’Alex Nikolavitch avait un jour appelé « les chemins de traverses » de l’univers DC, à savoir une exploration des grands mythes de l’éditeur par le truchement d’un personnage qui s’en est souvent tenu à la périphérie. Ces chemins de traverse sont plus ou moins courts (parfois un an ou deux, parfois plus, jusqu’à une cinquantaine d’épisodes) et c’est souvent l’occasion de savourer une prestation ingénieuse teintée d’une voix reconnaissable (John Ostrander a fait une partie de sa carrière sur ce genre de séries de second plan, avec Firestorm, Spectre ou Martian Manhunter, mais on peut aussi citer le Hourman de Tom Peyer, par exemple). Parfois même, ces chemins de traverse accèdent au statut de classiques, à l’exemple du Suicide Squad d’Ostrander (encore lui) ou du Starman de Robinson.

Le Doctor Fate de DeMatteis me semble de cette étoffe. Le recueil compile la mini-série de 1987, en quatre épisodes dessinés par Keith Giffen dans son style munozien, ainsi que la série de 1988 qui comptera vingt-quatre numéros et un Annual, le tout dominé par le style de Shawn McManus.

La mini-série fonctionne sur le principe déconstructeur que DC applique souvent à ses personnages à l’époque. On assiste au dernier combat de Fate dans sa version Kent Nelson, ce dernier étant désormais veuf. Il affronte Typhon dans le cadre de la guerre entre l’Ordre et le Chaos qui secoue les coulisses surnaturelles de l’univers DC. En parallèle de ce dernier combat, le récit nous donne à suivre d’une part le docteur Stoner, praticien de l’Asile Arkham qui tente de s’emparer du pouvoir de Fate, et d’autre part Linda et Eric, belle-mère et beau-fils hantés par des visions qui les conduisent sur le chemin de Fate. Nabu, le Seigneur de l’Ordre qui possède le corps de Nelson, fait vieillir Eric afin que, une fois adulte, il puisse se fondre avec Linda au cœur du nouveau Fate. Car on apprend que le pouvoir de Fate repose sur un couple, sorte de réécriture du mythe de l’hermaphrodite à la sauce super-héros.

La fin de la mini-série nous laisse avec un Fate reconstruit (et donc bicéphale), un Nabu investissant le corps de Nelson cette fois bien mort, en attente de développement. Si Giffen et DeMatteis utiliseront le personnage dans la nouvelle version de la Ligue, il faudra attendre presque deux ans pour que le bon docteur ait droit à sa série mensuelle, dont le premier numéro est daté de décembre 1988.

Si la mini-série s’avérait très sombre, dans la lignée des travaux les plus sérieux du scénariste, avec une attention particulière aux voix off, au lettrage et à la verbalisation de la folie et du désordre mental, la série mensuelle débute sur une tonalité plus légère, s’inscrivant dans la réfection de la Ligue sur un ton de comédie. Linda et Eric devenu adulte partagent un appartement avec Nabu dans le corps de Kent, qui tient lieu de tonton infréquentable. L’une des premières intrigues les opposent à un sorcier de bas étage et, à la faveur d’un portail dimensionnel, un démon appelé Petey passe dans le monde des héros et choisit de s’installer également dans le foyer commun, sous la forme d’un chien qui parle (d’où une hilarante publicité d’époque).

Les premières intrigues connectent ce quatuor singulier (bientôt rejoint par un juriste qui occupe la fonction de candide) à l’univers DC. DeMatteis ramène son personnage de vampire existentiel, Andrew Bennett, pour une intrigue de fin du monde basée sur la mythologie de l’Inde, et on croise également Deadman, Darkseid ou encore Wotan, un vieil ennemi de Fate. Les histoires sont plutôt bonnes et ambitieuses, et l’attention que le scénariste porte aux dialogues et aux récitatifs de voix off est soutenue par le travail d’un John Costanza ou d’un Todd Klein, qui confèrent aux aventures un cachet évident.

Mais petit à petit, DeMatteis et McManus parviennent à glisser du drame et des idées puissantes dans leur petit sitcom. D’une part, puisque le héros n’est invoqué que par la fusion des volontés de Linda et Eric, les auteurs s’ingénient à montrer que les pouvoirs du magicien ne fonctionnent pleinement qu’à la condition qu’ils soient au diapason : le couple comme moteur, mais ce couple n’est même pas dysfonctionnel, il n’est pas fonctionnel du tout. Ensuite, le scénariste montre que, en l’absence d’Eric, Linda peut invoquer la magie de Fate seule. La présence d’un Fate aux courbes avantageuses est bien entendu source de comédie, mais DeMatteis n’oublie pas que son héroïne trimballe son lot de doutes et de blessures : là encore, le Doctor Fate n’atteint pas son plein potentiel, en écho à la caractérisation des protagonistes.

Arrive alors un drame qui coupe les racines du pouvoir de Fate. À ce moment de la série, le titre s’impose comme un condensé des thèmes et des techniques de DeMatteis. Les héros se lancent dans une quête où se bousculent des thèmes comme la mort, la réincarnation, l’au-delà, la religion, la foi, la responsabilité, la parentalité… S’il parvient à conserver de l’humour et des réparties cinglantes (le tandem constitué par Small le juriste et Petey le diablotin canin est une véritable machine à faire rire…), le scénariste se lance dans des considérations ésotériques qui éloignent ses personnages des sempiternelles bastons de héros et qui interrogent, pour faire vite, sur le sens de la vie. De l’existence même.

À ce titre, la série lorgne bigrement vers la tonalité Vertigo (le label n’existe pas encore quand Doctor Fate est lancé), et la présence au poste de responsable éditorial de Karen Berger puis d’Art Young n’est peut-être pas pour rien dans le fait que DeMatteis trouve ici un espace de liberté et d’expression qu’il n’a peut-être pas ailleurs.

L’ensemble est une série agréable, passionnante, poignante, illustrée par un Shawn McManus qui en fait des caisses mais parvient à véhiculer une émotion palpable. DeMatteis, qui écrit un Phantom Stranger vraiment intéressant, puissant mais doux et délicat, parvient à partager des considérations sur la foi, la religion et dieu sans que rien de tout cela ne ressemble à de la propagande ou du prêche.

La lecture du recueil m’a donné envie de lire d’autres prestations de DeMatteis (en ce moment, j’en lis pas mal, d’ailleurs), mais aussi de me replonger dans les aventures du bon docteur (je n’ai pas lu la mini par Pasko et Giffen, qui précède cette prestation, par exemple, de même que je connais mal la version par Messner-Loeb…). Et ce « Compendium », je le conseille vivement.

Jim

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