RÉÉDITIONS DC : TPBs, Hardcovers, Graphic Novels

J’ai enfin récupéré le troisième tome de la série de recueils reprenant le Green Arrow de Mike Grell, il y a une dizaine d’années, The Trial of Oliver Queen, où le mot « trial » est ici à prendre autant au sans de « procès » qu’à celui de « épreuve ». C’était celui qui me manquait et donc je découvre les quatre diptyques qui y sont compilés.

Je conserve un avis partagé concernant la série. Elle a été lancée dans la foulée de The Longbow Hunters, une mini-série au format prestige publiée dans l’atmosphère de reconstruction du catalogue à la suite de Crisis on Infinite Earths. L’éditeur cherche à élargir son catalogue notamment en donnant à des héros anciens les séries dont ils n’ont pas encore bénéficié malgré leur carrière à la longévité certaine. Les hasards de calendrier font aussi que l’univers DC post-Crisis correspondant au départ à la retraite de certaines figures (genre, Julius Schwartz) et au recrutement (ou à l’avancement) de jeunes responsables éditoriaux qui arrivent avec leurs idées et leurs carnets d’adresse (Andy Helfer, chargé des projets spéciaux, Mike Carlin recruté après ses années chez Marvel ou encore Mike Gold, en provenance de First, entre autres…). Cela crée une effervescence évidente. Gold a été un rouage essentiel expliquant, en partie au moins, comment de nombreux auteurs de l’écurie First arrivent chez DC dans ces années-là (John Ostrander, Mike Baron, Tim Truman… et bien entendu Mike Grell, qui y avait déjà fait des étincelles notamment autour du personnage de Warlord).

À la suite du succès de The Longbow Hunters, l’archer Oliver Queen a droit à sa série mensuelle. Mais Mike Grell, à l’origine fortement influencé par Neal Adams et qui a depuis lors (sur Jon Sable Freelance notamment) développé un style plus personnel fait d’ombres hachurées et d’effets de matière, se consacre au scénario, laissant le dessin à des illustrateurs comme Ed Hannigan, Dan Jurgens (que l’on retrouve sur les épisodes 13 à 20 datés de 1989 et compilés dans ce troisième tome), Eduardo Barreto et d’autres… Et, d’une certaine manière, on y perd.

La série se veut réaliste. Les aventures de Green Arrow se situent dans la ville de Seattle, et les auteurs s’attachent à restituer des décors et une ambiance concrètes et palpables. Ce réalisme est également connecté à une volonté de parler du monde contemporain, avec sa violence et sa corruption. Comme le dit Mike Gold dans une introduction dont je me souviens (peut-être celle de The Longbow Hunters), l’editor et son auteur sont aux antipodes politiques l’un de l’autre : Gold est progressiste, marqué à gauche, Grell est de droite, bien plus conservateur (et selon Gold, il ne se sépare jamais de son arme, surtout quand il s’agit de négocier un contrat).

Ce recueil témoigne de cette sensibilité. Car, de droite ou de gauche, Gold et Grell semblent partager des fâcheries voisines et donc s’intéresser à des sujets de société comparables : la violence faite aux femmes, la drogue, la gestion du deuil, la pornographie… Quand commence le recueil, Oliver Queen revient d’une mission lointaine qui l’a opposé à des yakuzas dans l’ambiance pseudo-asiatique à laquelle les lecteurs sont habitués depuis au moins les Daredevil de Frank Miller. Il décide de se reposer un peu et joue les coursiers pour le magasin de fleuriste tenu par Dinah. Ce qui le conduit, durant tout un épisode, à jouer les bons samaritains auprès d’un couple tendu, d’une jeune femme appelant son chat perché dans un arbre ou d’une automobiliste au pneu crevé… Jusqu’à ce que la fin de l’épisode lui laisse entendre qu’on cherche à attenter à sa vie (parce que son identité secrète ne l’est pas réellement).

L’épisode 14 suit son enquête durant laquelle il retrouve les personnages qu’il a aidés précédemment en espérant découvrir pourquoi l’un d’eux lui en voudrait (sous le prétexte que l’information aurait éventé un lourd secret) Ce tour d’horizon permet à Grell d’évoquer différentes problématiques (la politique et la représentation nationale, la vivisection et la médecine…). Ça permet également de marquer politiquement le personnage (individualiste, davantage attaché à la justice qu’à la loi…) et aussi de montrer sa fragilité, sa fébrilité.

Les deux diptyques suivants confrontent Oliver à deux figures de justiciers, d’une part un tueur à gages qui a basculé à la suite de la mort de son épouse et qui est poursuivi par des agents australiens, et d’autre part un homme à la recherche d’une stripteaseuse qui craint pour sa vie et qui, hélas, arrivent trop tard. Hannigan et Jurgens veillent à donner un air martial à ces deux justiciers expéditifs et jouent sur les codes vestimentaires, notamment pour le deuxième dont la tenue de motard n’est pas sans l’inscrire dans les pas du Punisher. Chose amusante, dans les deux cas, Green Arrow parvient à établir un dialogue avec son adversaire, ce qui donne à Grell l’occasion de brandir un miroir à son héros. Le scénariste de droite s’interroge sur la notion de justicier et ne recule pas devant l’évidence : son héros ressemble à ces justiciers, auxquels il trouve des circonstances atténuantes (le second est d’ailleurs membre des forces de l’ordre canadiennes : si ce n’est pas un anoblissement de la justice expéditive, ça).

Le quatrième diptyque, dans les épisodes 19 et 20, marque une crise. Green Arrow se retrouve confronté à un agresseur qui s’en prend à un policier chevronné. L’agresseur utilise une arme à peinture dans une partie de sport, mais le policier et l’archer s’en aperçoivent trop tard. Oliver blesse le tireur grièvement, et découvre qu’il s’agit d’un adolescent. Cela ouvre une crise de conscience étalée sur deux numéros où Oliver abandonne son costume et sa croisade, se met à boire et n’arrive pas à gérer sa propre responsabilité. Le face-à-face avec Hal Jordan, qui vient soutenir son ami dans ces moments difficiles, est franchement pas mal, un brin viriliste fatalement mais constitue un moment d’émotion assez fort, et renvoie clairement à la version du tandem par Dennis O’Neil.

Grell sort son héros par une pirouette : on suit une nouvelle mission de deux policiers aperçus au début, au cours de laquelle le flic chevronné reçoit une balle tirée par un jeune délinquant. Au chevet du policier, qui finira par décéder dans son lit d’hôpital, Oliver redevient officiellement Green Arrow, après le passage obligé du discours sur la différence entre la justice et la loi, celle-ci étant, on s’en doute, trop laxiste. Le scénariste de droite écrit un héros de gauche autour de fâcheries communes, et continue son exploration du thème du justicier en offrant une justification à celui-ci.

L’ensemble est plutôt pas mal (même si, me souvenant de l’Ed Hannigan qui avait singé avec tant de brio Steve Ditko sur Spectacular Spider-Man, j’aurais aimé le voir copier Neal Adams, ce qu’il fait un peu, mais pas beaucoup, et constitue une sorte de déception). La série Green Arrow version Mike Grell est le témoignage d’une vivacité éditoriale extraordinaire rendant le catalogue DC passionnant, et de l’émergence de voix forte. Ici, une voix de droite, mais bon, ça ne sera ni la première ni la dernière (de Frank Miller à Chuck Dixon…). Le DC post-Crisis était d’une richesse folle et offrait des expériences de lecture très différentes. Après, on pourra reprocher à l’écriture de Mike Grell, d’un point de vue formel, un goût trop prononcé pour l’ellipse et les séquences muettes. Les épisodes se lisent très vite et de nombreuses cases silencieuses auraient sans doute profité d’une ou deux bulles par-ci par-là : ce qu’il peut faire passer quand il illustre ses propres histoires ne fonctionne pas toujours aussi bien quand il est associé à un dessinateur. Le résultat n’est pas toujours d’une grande fluidité. De plus, davantage de dialogues (et Grell n’est pas mauvais dans ce domaine, même s’il est très sec) auraient sans doute contribué à un effet plus immersif. Là encore, la variété des styles à l’époque était évidence.

Jim

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