TEX SPÉCIAL (Collectif)

Discutez de Tex spécial

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La collection des volumes de Tex, chez Clair de Lune, est trompeuse dans le sens où certains tomes proviennent des « Maxi » italiens (à savoir le même format que le mensuel, mais en plus dodu), et d’autres des « Speciale » (qui sont des albums grand format d’environ 200 ou 240 planches). Sachant que Clair de Lune a aussi sorti des tomes en grand format, hein, pour bien rendre la chasse complexe !

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Je m’en suis rendu compte hier soir, en lisant « L’Ultime frontière », un des tomes que j’ai chez moi. Il est donc au format poche que les vieux lecteurs affectionnent, mais la présence au générique du dessinateur Goran Parlov, m’a fait dresser l’oreille : en effet, j’avais associé l’illustrateur à un grand format, et pendant quelques instants j’ai cru que c’était un travail différent. En réalité, non : Clair de Lune a « pochettisé » l’album.

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La clarté du dessin de Parlov (encore jeune : l’édition italienne date de 1997) est telle que les planches encaissent très bien la réduction du format. La composition des pages, les cadrages et la profusion de séquences muettes (ou presque) rend l’ensemble particulièrement accessible, sans le sentiment d’avoir perdu en détail ou en précision.

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À l’instigation du scénariste, Claudio Nizzi, le récit se veut un hommage aux grands espaces, notamment ceux du nord, et Parlov s’y entend à restituer la densité des forêts et la désolation de la neige. Notons que, du propre aveu de Parlov, les très impressionnantes pages d’introduction ont été particulièrement difficiles, sans doute parce que le dessinateur, qui venait de réaliser quelques épisodes du polar Nick Raider pour Bonelli (et une aventure dans le Ken Parker Magazine) était davantage rompu à la peinture des décors urbains et des jungles de béton qu’à la représentation des paysages sauvages. Et pourtant, il réalise quelques cadrages formidables (rythmant les cases à l’aide des troncs d’arbres passés au noir qui découpent les courses-poursuites dans les bois) et impose au décor des éclairages évocateurs (on citera une case épatante dans laquelle la forêt, cadrée de loin, est mise en valeur par les lumières des torches des poursuivants, comme autant de percées blanches dans un océan d’encre de Chine).

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L’histoire est simple : un Indien métis mènent la vie dure à Jim Brandon (un personnage secondaire de la série, sorte de pendant nordique de Tex Willer, représentant de la loi parfois plus accroché à la lettre qu’à l’esprit, ce qui crée des tensions entre les deux hommes), qui perd plusieurs subordonnés dans une attaque. Convaincu que l’adversaire conduit des trafics, notamment d’armes, il demande l’aide officieuse de Willer et Carson, qui remontent la piste de divers trafiquants. Bien entendu, ce n’est pas aussi simple : on découvre très vite que Jesus Zane, le « sang-mêlé » en question, n’est pas à ce point trafiquant, mais plutôt obsédé par le souvenir d’une jeune Indienne qui, comme lui, a grandi sous la tutelle des missionnaires (Nizzi dresse au passage le portrait de religieux un peu violents et surtout peu disposés à assumer leurs erreurs). Sheewa a entre-temps épousé Nat, un troisième orphelin, et Jesus décide d’enlever la jeune épouse et de se débarrasser de son rival. Au récit de trafic s’ajoute donc un drame amoureux qui, au fil du récit, l’emporte sur toute autre considération.

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Tout cela, bien entendu, finira très mal. Le scénario de Nizzi, bien troussé, en profite pour dresser le portrait d’un Tex Willer qui ne s’encombre pas trop des procédures (sous l’œil amusé de Kit Carson qui connaît bien son « vieux bison » d’équipier et qui le voit venir avec ses gros sabots). On pourra regretter que le héros s’offusque des remarques formulées autour du respect de la loi, mais pas tellement du traitement des Indiens (surtout métis), lui qui, en tant qu’Aigle de la Nuit, entretient un rapport complexe mais plutôt fraternel envers les « Peaux-Rouges ». C’est d’ailleurs un des points toujours difficiles chez le personnage, un peu tiraillé entre deux mondes sans jamais prendre un parti clair (ou plutôt, en prenant parti selon les nécessités des scénaristes).

Un scénario rondement mené, assez sombre et désabusé, avec son petit quota d’humour à l’ancienne (ici apporté par le personnage du trappeur Gros Jean), et magnifiquement dessiné, pour un album petit format qui souffre des perpétuelles et envahissantes fautes d’orthographe (et de syntaxe, et…) propres aux productions de Clair de Lune. Rajoutons à cela un lettrage où le corps de texte varie afin de faire rentrer la bulle, ce qui témoigne de la part du traducteur d’un effort minime pour anticiper l’encombrement. Les amateurs de fumetti s’attristent souvent de voir leurs personnages préférés sous-représentés dans le paysage éditorial actuel, mais force est de reconnaître que le soin apporté à ces productions italiennes n’est pas à la hauteur.

Allez, pour le plaisir, une petite dédicace de Parlov trouvée sur le net.

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Jim

Je n’ai que deux albums Clair de Lune dans ma collec’, j’aurais bien aimé en avoir plus parce que ça me manquait de lire du Tex à l’époque mais les défauts que tu soulignes ne m’ont pas fait aller plus loin. Je préfère les pockets et les albums grand format de Semic (j’en ai 4 sur les 5, j’ai loupé celui de Bernet)…

Rattrapant mon retard en texeries diverses, j’ai lu « Le Prophète Hualpai » hier soir.

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C’est dessiné par Corrado Mastantuono, formidable dessinateur chez Disney qui possède aussi un trait réaliste du meilleur effet (déjà évoqué autour de la série Elias le Maudit). Ici, il livre une prestation sublime, avec un trait écartelé entre deux tendances, d’un côté le trait lâché et nerveux à la Joe Kubert ou à la Jordi Bernet, et de l’autre un sens du détail et de l’éclairage raffiné qui n’est pas sans rappeler Lee Weeks ou le très méconnu Rodolfo Damaggio. Cette tension peut s’expliquer par le fait que, à l’image d’autres dessinateurs (Goran Parlov a évoqué le souci), il était inquiet à l’idée d’affronter ce qui est pour lui « un monolithe de la bande dessinée italienne », et l’équilibre qu’il trouve entre nervosité et netteté est sans doute le fruit de cette recherche, de cette attention.

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Le récit de Claudio Nizzi est classique. Si classique qu’il est déjà comparable, en de nombreux points, avec l’intrigue que ce dernier a signé pour « L’Ultime frontière » chroniqué plus haut : dans une réserve indienne (et non au Canada), des tensions conduisent les autorités (et pas la police montée canadienne) à demander l’aide de Tex Willer, qui vient avec Kit Carson, mais aussi avec son fils et Tiger Jack (donc pas avec Kit seulement) pour régler les affaires. Là-dessus se dessine la silhouette d’un prophète indien qui échauffe les esprits (et non un métis christianisé de force), dont on apprend assez vite qu’il trafique des armes avec des Blancs peu à cheval sur les lois. Par la suite, Kit Carson et le fils de Tex vont réveiller et capturer l’un des trafiquants puis remonter le fleuve afin de tendre un piège aux alliés de ce dernier. Je pense qu’il est possible de superposer certaines séquences d’un album à l’autre sans que ça déborde trop, tant le scénario semble jouer du copier-coller.

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Là encore, on retrouve le cow-boy défenseur de la loi, mal embouché et pour tout dire assez misanthrope. Personnellement, j’aime bien, mais effectivement Tex Willer ne rentre pas dans le moule du politiquement correct actuel. Il déteste tout le monde, les Indiens, les Blancs, les marins, les trafiquants, les riches… S’il a un certain sens de la justice (ou un sens d’une certaine justice, diront quelques mauvaises langues…), il commence par se montrer méfiant envers tout le monde.

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Le récit est rondement mené, plutôt musclé, et Corrado Mastantuono livre ici des pages d’un niveau particulièrement élevé, démontrant qu’il compte parmi les meilleurs dessinateurs d’Italie et peut-être du monde, rival potentiel du mythique Claudio Villa, celui qui aura modernisé le look du personnage et de la série. Magnifique.

Ah, et puis, question fautes, l’éditeur semble avoir un peu freiné. Il y en a encore, et des belles, mais moins que le festival qu’a été « L’Ultime frontière ».

Jim

Les lecteurs de fumetti savent bien que les scénaristes, notamment chez Bonelli, ne s’encombrent pas de précautions pour masquer leurs influences. Des séries comme Martin Mystère, Dylan Dog ou Nathan Never emprunte sans vergogne aux classiques de la littérature ou du cinéma, parfois en citant leurs sources, parfois pas. Et Claudio Nizzi, l’un des scénaristes phares de Tex, n’échappe pas à la règle.

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Dans « Sang sur le Colorado », il décalque sans aucune honte l’intrigue de Pale Rider, le western minier que Clint Eastwood réalise en 1985. L’action se déroule dans une ville à flanc de montagne, où les prospecteurs miniers vivent à crédit auprès des commerçants locaux. Sauf que ces derniers ont reçu des ordres de la part de la famille MacLean, dont l’héritier exerce son pouvoir avec abus. On retrouve les situations classiques : la fille de mineur convoité par le plus jeune des frères, les brutes épaisses qui font régner la terreur, le dynamitage des concessions, etc… Jusqu’à la destruction des flancs de la montagne à coup de jets d’eau sous pression. C’est tellement copié-collé que c’en est gênant, et que l’on finit par se demander si le scénariste ne va pas imaginer que ses compatriotes n’ont ni télévision ni salle de cinéma.

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Tex Willer et sa petite bande de justiciers se rendent dans le coin afin de retrouver un ami du premier. Entre-temps, son fils Kit est arrêté et, à la suite d’une parodie de procès, condamné à mort. Willer organise donc l’évasion de son rejeton avant de fédérer les efforts des mineurs pour résister à l’oppresseur capitaliste.

Si Nizzi parvient à ménager son lot de situations humoristiques, notamment grâce au truculent personnage de la veuve Petersen, et si la narration et l’équilibre des péripéties sont plutôt maîtrisés, la grande force du récit tient dans le dessin d’Ivo Milazzo, le créateur graphique de Ken Parker, autre figure légendaire du western dessiné à l’italienne.

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Maître du noir et blanc, il crée des images toutes en angles, donc les éclairages confinent parfois à l’abstraction. Il y a un peu de De La Fuente dans son trait, et l’on sent aussi l’influence d’autres dessinateurs réguliers de Tex, notamment Giovanni Ticci. Et sans doute bien sûr Breccia et l’école argentine. C’est étourdissant de maîtrise, l’illustrateur parvenant aussi à entrer dans le moule graphique de cet univers.

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Continuant mes lectures texwilleriennes (ce qui me permet de me rendre compte que, quand même, j’en ai acheté beaucoup et je les ai rangés assez vite en me disant que le les lirai plus tard… ce « plus tard » venant bien tard), je découvre l’édition française du Tex Speciale #19, à nouveau écrit par Claudio Nizzi et illustré cette fois-ci par Carlo Ambrosini.

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L’histoire, sous des allures d’intrigue à tiroir, est assez simple : une famille de colons vit dans une ferme tranquille en pleine nature, mais se trouve attaquée par une tribu indienne, de vieilles rancœurs (autour d’un enfant que tout le monde pensait mort et qui a été élevé dans le camp opposé), les tensions étant entretenues par des Blancs qui convoitent un sol aurifère placé sur les terres des fermiers.
Ainsi que la préface le rappelle, le récit s’inscrit dans la longue tradition instaurée par Le Virginien, le roman d’Owen Wister qui inspirera un film, une série télé et, au final, un mythe, celui du pionnier qui décide d’exploiter sa terre et de bâtir son petit royaume à lui.

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Si le récit est pas mal, lançant des fausses pistes (le thème de la corruption de la société blanche, qui traverse les récits de Nizzi, est encore présent ici) pour finalement se concentrer sur le drame familial qui se conclut en duel, je ne suis pour autant pas fan du trait de Carlo Ambrosini. Oh, c’est très bien, riche, généreux, avec une légère influence de Victor De La Fuente, palpable dans la manière dont l’illustrateur dessine les mains, par exemple, mais l’encrage a quelques faiblesses et, surtout, la narration est parfois très sèche, maladroite, les champs et contre-champs étant à certains moments clés fort mal gérés.

Un tome intéressant, mais dont le dessin détaillé aurait mérité, peut-être, d’être publié au format d’origine (rappelons que les « Speciale » sont des albums grands formats dans la version transalpine) et qui souffre du légendaire manque de soin de l’éditeur.

Jim