Il s’agit d’une interprétation de ta part ou ça viendrait d’Alan Moore ?
J’ai du mal à adhérer tant je trouve ça facile.
En ce cas, on fait dire à l’histoire ce qu’on veut.
Dans 200 ans, « on » fait apparaître les frères Kouachi comme des anticapitalistes d’envergures, sous couvert de retourner les grilles de lecture ? Mettre de côté le fanatisme religieux me paraît intellectuellement impossible.
Et je doute que Moore s’adonne à la paresse intellectuelle. D’où mon questionnement.
Je pense que ça vient de Moore.
Le fait qu’il ne résolve pas le mystère de l’identité de V (allant jusqu’à « démasquer » son personnage à répétition en montrant à chaque fois un visage différent) est pour moi l’affirmation de la subjectivité : les mystères, les identités, mais aussi les symboles, et par conséquent les causes qui s’en servent, tout cela est l’objet d’interprétation.
Le discours de V (enfin, l’un des discours, c’est quand même un récit trop riche pour être résumé), c’est : qu’est-ce que tu fais de ta vie une fois que tu as compris que la société est une affaire de conventions, communément admises et rarement remises en cause ? La dictature est arbitraire, tout le monde le sait et tout le monde l’accepte. Mais d’autres choses sont arbitraires, ont des significations imposées par la pratique. Si toutes ces choses arbitraires, on les regarde comme si elles pouvaient se charger d’une autre signification (et donc quitter leur statut de fait incontestable), que reste-t-il ?
À l’histoire, et à l’Histoire.
C’est là que V, le personnage, explique à Evey que le sens à donner aux choses, c’est aux hommes, aux individus de le faire.
C’est d’ailleurs là que le glissement de l’anarchisme de Moore à l’hymne démocratique tendance « pouvoir au peuple » du film s’opère.
C’est l’adaptation la plus fidèle de Moore, et un film divertissant.
Bon, ça n’a pas de sens par rapport à la BD, hein, mais c’est mieux adapté que Watchmen (Zack Snyder n’a pas compris ce qu’il adaptait), bien que le film soit moins agréable que From Hell (pure trahison de la BD, mais bon p’tit film).
Et pour rebondir dessus, je trouve que le V du film est très humain : il s’emporte, s’énerve, s’abandonne à ses émotions, notamment en interdisant à Evey de s’enfuir (avant le passage où elle pense être emprisonnée)…
Hugo Weaving fait un travail fantastique, mais il donne des accents d’émotion à sa voix, ce qui est légitime mais rend V plus terrifiant, car plus « humain ».
Soit je ne comprends pas ton explication, auquel cas je m’en excuse, soit j’entends bien la logique mais alors je n’y crois pas. Je n’y crois pas parce que nous serions dans un monde où tout se vaudrait, tout se justifierait, au nom de charger de signification personnelle, tout fait ou tout événement. Et alors nous ne ferions plus Société. Nous vivrions comme chacun le souhaiterait, sans règles, sans rien.
Et ce n’est pas ça l’anarchisme contrairement à certaines idées reçues.
Et Moore le sait évidemment.
Qui te dit que v for vendetta met en scène l anarchisme ? Que c est là le propos de moore ?
En philo, il y a ce qu on appelle le tournant linguistique qui est accusé d avoir plonger dans le relativisme. C est trop vite dit. Il s agit surtout d isoler ce qu est le langage et son influence. L une des questions de ces philosophes porte sur le sens, la signification. Isoler le rôle de l arbitraire dans le sens, c est faire jaillir la violence inhérente au sens lui même, et par là même la violence inhérente à toute culture.
Il me semble que moore au travers de la représentation d un totalitarisme parle de cela en traçant une continuité entre le totalitarisme et le sens intime des mots. V est devenu V, lorsqu il a expérimenté le non.sens radical de sa situation, lorsqu il à expérimenté qu il pouvait etre une femme follement amoureuse d une femme à partir d une simple lecture, que la personnalité, les sentiments, tout cela n est qu écriture… il se libère de sa prison quand il se libère du sens des mots.
En France, c est Roland Barthes qui formula que la langue etait fasciste, oubliant qu elle contraint riche comme pauvre, maitre comme esclave et qu en cela, la langue est profondément égalitaire.
Mais c etait dans l air du temps. Et c est ce qui nous revient aussi aujourd’hui des eu, où l.on se prend à rever qu en changeant la langue, c est le monde que l on changera. L écriture inclusive c est un retour à la pensée runique. On fait mumuse avec des lettres et le monde est censé suivre.
Il me semble que v se situe dans ce champ de réflexion. Et que moore n est pas tres optimiste. V fait il vraiment autre chose que se venger ? Que son action doive etre continuitée ne signifie t il pas qu il n a en fait rien accompli ? V est il si libre que ça ou est il voué à etre un contrepoint à la société ? Moore ne tranche pas vraiment, mais la fin est assez mélancolique et ouvre sur de la répétition.
Ce qui n enlève rien à ta question : quid du catholicisme fanatique de guy fawkes dans tout cela ?
Je pense que Moore nous dit que rien ne se vaut, que tout est différent, mais que rien n’est immuable (et que tout peut être changé, donc).
V se dit anarchiste mais il ne l’est pas. C’est un vengeur, qui veut se venger de ses tortionnaires mais qui, au final, n’est qu’un terroriste. Je suis persuadé que Moore avait conscience de ce paradoxe et qu’il nous présente son personnage comme une dérive possible.
D’ailleurs, V veut libérer Evey, mais il lui impose une vision, une expérience du monde (la reproduction de la sienne). Et ce faisant, il remplace un système par un autre. Tout en tenant le discours selon lequel il faut abattre le système, tout système.
Le symbole de V reprend le symbole de l’anarchie, donc si, Moore met en scène l’anarchie, de par le détournement de son symbole. Ça ne veut pas dire par contre que c’est son propos, certes. Mais il l’a fait apparaître sur sa scène (de papier).
Là, je t’avoue avoir du mal à suivre. En quoi isoler le rôle de l’arbitraire dans le sens, amène à faire jaillir la violence inhérente au sens lui même ? Il me manque un pont de pensée je crois, je n’arrive pas à faire coller les deux rives. J’essaie de m’accrocher à tes propos hein, mais je galère un peu, je fais au mieux.
@Jim_Laine D’accord, je comprends mieux ton point de vue, je te remercie.
Mais alors en ce cas, pourquoi Moore s’enorgueillit de la reprise du masque de Guy Fawkes comme symbole ACTUEL de rébellion face à l’autorité.
Si je suis ton raisonnement, il y aurait tout lieu de croire qu’au contraire, il s’en lamenterait, arguant que les contestataires d’aujourd’hui n’ont rien compris à son propos dans V.
Et bien si le sens est arbitraire, c est qu il pourrait etre autre et que donc il faut bien qu une violence s exerce quelque part pour faire société et qu on ait un sens en commun. Un sens et pas un autre.
Pas dans la série de courtes vidéos parues il y a 2/3 ans sur Arte (de mémoire). Justement il avait l’air de trouver ça positif.
D’où mon questionnement justement.
contrairement a Foucault qui caractérisait la langue par ses rapports de domination, lacan faisait d une langue la somme de ses équivoques et affirmait qu une langue ça ne sert pas à communiquer mais à equivoquer.
Plus qu’un point de vue, c’est plutôt un sentiment, un « ressenti », comme on dit si mal ces temps-ci.
Je pense que Moore a des idéaux politiques, mais qu’il est conscient de leurs limites (voire de leur inapplicabilité). Pour moi, son personnage est là pour montrer les dérives (comme Rorschach ou le Comedian dans Watchmen).
Parce qu’il aime choquer et provoquer.
(Dans un ordre d’idée voisin, lui qui a déjà exprimé sa méfiance face au mirage démocratique, il a commenté l’abstention de manière très imagée et très violente, ce qui peut s’apparenter comme un soutien au modèle démocratique. J’y vois plutôt une nouvelle expression de sa vraie constante, à savoir que l’individu doit agir. C’est ce que comprend Evey à la fin de V : elle doit agir, peut-être dans la même direction que V, peut-être à l’envers, mais elle doit agir, elle ne doit pas avoir peur du pouvoir en place. Watchmen finit sur une note comparable (car « rien ne finit jamais »), à savoir que l’avenir ne dépendra pas des décisions politiques ou des conséquences du plan d’Ozymandias, mais des choix personnels, à commencer par celui du grouillot dans la rédaction : quel courrier va-t-il choisir ?)
Même s’il le pensait, il ne le dirait pas. D’une part parce que c’est un mouvement populaire et que ça doit lui plaire (et le flatter, peut-être). D’autre part parce que s’il le condamnait, il donnerait de l’eau au moulin de DC / Warner. Mais il sait que sa brouille avec l’éditeur est publique, et sa position contraint ce dernier à ne pas bouger, évitant ainsi de passer pour le grand satan.
Et puis, Moore aime prendre les idées et les gens à rebrousse-poil.
Oui, je pensais à cette série aussi.
Dans celle-ci, il donne sa vision de l’abstention. Je crois que pour lui, refuser de faire un choix, c’est pire que faire un mauvais choix.
Dans Watchmen, ses personnages ont le « mauvais » rôle quand ils refusent de s’investir. Daniel qui a « renoncé », Manhattan qui s’exile. Pour le Comedian, la douleur apparaît quand il découvre qu’il a été manipulé (alors qu’il pensait manipuler), et c’est là qu’il cesse d’agir, et donc meurt. Au contraire, c’est quand Manhattan redevient actif qu’il gagne en profondeur, c’est quand Daniel reprend son rôle qu’il retrouve son orgueil (et sa virilité). Tout Watchmen pose la question de l’investissement individuel dans une société par essence collective.