L'AVENTURE DU POSEIDON (Ronald Neame)

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REALISATEUR

Ronald Neame

SCENARISTES

Stirling Silliphant et Wendell Mayes, d’après le roman de Paul Gallico

DISTRIBUTION

Gene Hackman, Ernest Borgnine, Red Buttons, Carol Linley, Roddy McDowall, Shelley Winters, Stella Stevens, Leslie Nielsen…

INFOS

Long métrage américain
Titre original : The Poseidon Adventure
Genre : aventures/drame
Année de production : 1972

Avant de s’essouffler à l’approche des années 80 (bien avant le regain d’intérêt à la fin des années 90), le film catastrophe a connu son âge d’or pendant les années 70. Le premier grand succès du genre fut le Airport de George Seaton, qui a déclenché une série de films à suspense sur des catastrophes aériennes. Bien entendu, les désastres n’ont pas eu lieu que dans les airs : L’Aventure du Poséidon (1972) a pour cadre un paquebot de croisière. Cette réalisation du vétéran Ronald Neame (qui a ensuite récidivé avec Meteor en 1979) fut supervisée par Irwin Allen, producteur d’un autre classique du cinéma catastrophe, La Tour Infernale en 1974.

Comme mon dernier visionnage de L’Aventure du Poséidon remontait à une bonne dizaine d’années, j’appréhendais un peu que l’exposition fasse un peu trop « La Croisière s’amuse »…un défilé d’acteurs dont quelques vieilles gloires hollywoodiennes dans une première partie qui s’éterniserait un peu trop. Mais en fait cette présentation est assez concise et efficace, en s’attardant juste ce qu’il faut sur les caractéristiques des personnages que le spectateur va suivre tout au long de l’aventure.

La structure reste classique. Il y a donc le premier acte qui installe les protagonistes : Gene Hackman en pasteur qui remet sa foi en question; Red Buttons en homme solitaire et hypocondriaque; Ernest Borgnine en flic bougon qui a épousé une ancienne prostituée (une relation qui procure quelques délicieuses situations comiques); Shelley Winters et Jack Albertson en vieux couple qui se rend en Israël pour visiter leur famille; Roddy McDowall en serveur (aux dialogues limités); Carol Linley en chanteuse hippie et un frère et une soeur pour compléter le coeur de la distribution.

Cette partie dure environ une demi-heure avant la catastrophe qui bouleversera tout : une gigantesque lame de fond retourne le bateau commandé par Leslie Nielsen. Un événement qui dure à peine une minute, pendant laquelle les passagers luttent difficilement pour leur survie. Scène traumatique très bien réalisée qui utilise pleinement toutes les possibilités des décors.

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Le révérend Frank Scott (intense interprétation de Gene Hackman) parvient à convaincre quelques passagers de le suivre pour trouver un moyen de s’en sortir. Juste à temps car les autres survivants connaîtront un sort horrible. Les péripéties s’enchaînent alors sur un rythme soutenu…et la tension existe aussi au sein du petit groupe par les relations conflictuelles entre les personnages de Hackman et Borgnine. L’ensemble est prenant, avec des acteurs investis dans un tournage difficile (à part pour les scènes les plus dangereuses, ils ont assuré eux-mêmes une grande partie de leurs cascades), et tient en haleine jusqu’au final.

L’Aventure du Poséidon fut l’un des succès de l’année 1973 (le film est sorti aux U.S.A. en décembre 1972). Irwin Allen a ensuite produit et réalisé une suite intitulée Le dernier secret du Poséidon (1979). Mais ce deuxième épisode a connu l’échec critique et commercial dans une période où, comme je l’ai précisé plus haut, le film catastrophe n’attirait plus les foules.

Et qui se retrouve donc un peu aux deux extrémités du spectre : le Poseidon, c’est l’un des meilleurs, et Meteor l’un des plus mauvais.

Jim

En fait, c’est un film catastrophe progressiste : le petit groupe de marginaux survit tandis que les passagers qui ont suivi le dernier officier survivant périssent. Le Poséidon est une métaphore d’une société qui se retrouve littéralement retournée, y compris dans ses valeurs. L’anti-Tour infernale où les figures exemplaires (le commandant des pompiers, l’architecte…) sont des figures d’autorité (autorité conférée par le grade, le savoir technique…) et des personnes morales par opposition aux politiciens corrompus, aux affairistes cupides et aux fornicateurs qui périssent en enfer. (Littéralement.)

En même temps, que les politiciens corrompus et les affairistes cupides meurent, ça peut être lu comme une dénonciation du capitaliste triomphant, et donc comme un discours de gauche. Et le Poseidon, avec son curé de choc qui sauve ses ouailles par une remise en question vigoureuse de la foi, on peut aussi le lire comme une défense et illustration des bienfaits d’une vie tournée vers le spirituel.
C’est ça que j’aime bien avec le genre catastrophe : c’est que, quand c’est bien fait, ça devient réellement riche et complexe.

Jim

Il y a eu une adaptation en jeu vidéo en 93/94 pour Super Famicom/Super NES, intitulée Septentrion au Japon et SOS aux États-Unis :


J’ai la version japonaise… Je n’ai jamais réussi à le finir : 60 minutes, c’est court.

Tori.

Mon cher Jim, je ne partage pas ton point de vue.
Les capitalistes cupides et politiciens corrompus sont plutôt montrés comme des gens qui pervertissent un système a priori sain(t). Après tout, s’ils n’avaient pas triché sur les matériaux et la sécurité, on aurait un chouette building à la gloire de la réussite entrepreneuriale (mais on n’aurait pas de film…)
Finalement, tout rentre dans l’ordre à la fin, une pluie providentielle (et artificielle) éteint l’incendie et lave le building de ses péchés, les méchants ont tous été punis - avec quelques gentils mais bon, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs non plus… Et puis, dans le lot, y a O.J. Simpson - le film aurait anticipé son futur crime ? (Nan, puisque la justice l’a reconnu innocent ! America is great and dollar is greater.)
En outre, quand tu vois comment le couple de fornicateurs est puni, lui, brûlé vif, elle, projetée dans le vide, si tu n’as pas compris que jouer à touche pipi adultérin te conduit tout droit en enfer, c’est que tu le fais exprès.
Alors, certes, il y a la remarque amère du capitaine des pompiers qui fustige la démesure des bâtisseurs à la fin, mais critiquer la démesure, c’est critiquer une dérive, pas critiquer le système.
S’il y a un message de « gauche » dans la Tour infernale, c’est plutôt celui d’une gauche « libérale » mais ce n’est pas un message critique (les pompiers font partie du système et en sont les garde-fous : le chaos est maîtrisé, l’ordre est rétabli, on l’a échappé belle mais les hommes entendront-ils l’avertissement ?.. Libre arbitre et tout ça.)

Quant au curé de choc qui sauve ses ouailles dans l’aventure du Poséidon… Déjà, les ouailles sont toutes plus ou moins des marginaux : l’ex-flic qui convole avec une ex-pute, la chanteuse hippie (et sûrement droguée comme tous ces jeunes pleins de cheveux)… et le curé est un curé défroqué : il n’a plus la foi, il va à l’encontre des consignes données par le dernier officier survivant qui conduit les passagers à la mort, et il invective le très haut et s’offre en victime sacrificielle pour apaiser sa soif de sang et épargner les derniers survivants. Ce Dieu est celui de la Bible, un Dieu vengeur. Alors, on peut voir le naufrage comme une punition divine qui n’épargne que les justes sauf que les justes ne sont pas le modèle de la société américaine traditionnelle mais plutôt ceux dont le mode de vie remet en cause ses valeurs.

Par certains aspects, ces films se rejoignent mais dans l’Aventure du Poséidon, on a une société qui est littéralement renversée et doit trouver un nouvel équilibre à travers de nouvelles valeurs tandis que dans la Tour infernale, on a la conséquence d’une dérive du système qu’il faut remettre sur les rails en retrouvant les valeurs traditionnelles (celle d’un capitalisme « moral ») dont les porteurs ont empêché le pire.

Dans l’Aventure, t’as Kirby, dans la Tour, t’as Ditko.

Là aussi, on peut le lire autrement, à savoir que le capitalisme contient les germes de sa propre destruction, et n’est donc pas un modèle viable.

Mais qui sont ramenés dans le troupeau par une figure de l’autorité. Là encore, lecture ambivalente possible. Que le curé commette le péché d’orgueil en se prenant pour le Christ, peu importe, en soi.

L’orgueil, l’hubris, de toute façon, est au cœur du genre. Le plus haut gratte-ciel, le plus grand paquebot… les hommes les plus riches, les plus pieux, les plus ceci, les plus cela… C’est de cela que parle le genre en général, selon moi.

Ah j’étais sûr que tu allais faire la comparaison.
Et là encore, je ne dis pas qu’elle est fausse, hein.

D’autant qu’on est en train de parler de constructions morales américaines, assez loin des nôtres : ils n’ont de toute façon pas la même définition de « progressiste » et « conservateur », ces gens-là.

Jim

Oui, le capitalisme porte en germe sa propre destruction mais je pense que dans la Tour, ce n’est pas le message : le modèle est sain mais ce sont les dérives qui sont condamnables. Le monde est menacé mais pas irrémédiablement perdu. Et les figures d’autorité et d’intégrité sont là pour contenir (sinon maîtriser) la catastrophe. Je trouve que l’aspect conservateur domine. (Dans Tremblement de terre, que je n’ai jamais eu envie de voir, on a Lorne Green, la figure patriarcale par excellence - Bonanza, Galactica - qui doit remplir ce rôle.)

D’accord, le curé est le leader du groupe et mène ses ouailles mais il ne les emmène pas dans la « bonne » direction et c’est ce qui les sauve. C’est un messie inversé, il commet le péché d’orgueil et je ne pense pas que ce soit anodin pour le public américain (a fortiori à l’époque) - nous n’avons pas leur mentalité (et heureusement).

Franchement, quand je vois la figure de Paul Newman dans le film, je pense à celle de l’architecte dans le Rebelle. On dit que le film catastrophe remet en question le système mais, en fait, il critique plutôt les dérives du système dont les fondements ne sont pas remis en question - sauf, métaphoriquement, dans l’Aventure du Poséidon, et encore, tu l’as dit, y a un chef/un guide qui sauve les élus et se sacrifie pour eux ! Ce qui est condamné, c’est l’hubris des élites (critique qui est d’ailleurs portée chez nous par la gauche - la FI) et la catastrophe, c’est la punition divine façon Ancien Testament, déluge universel ou destruction de Sodome et Gomorrhe, qui n’épargne que les Justes (et encore, pas tous, parce que leur caractère est forgé par l’épreuve. Et ensuite on refonde une société reposant sur des bases scènes (cf. je suis une légende.)

En réalité, ce genre filmique, souvent présenté comme critique voire subversif, est parfois profondément réac et imprégné de bondieuseries. J’ai hâte d’ailleurs de voir la prochaine vague qui elle sera porteuse de messages écolos (ça a déjà commencé avec le Jour d’après…)

Je l’ai toujours vu (très jeune et encore récemment) comme une dénonciation de l’orgueil impliquant que les dérives font partie du système. D’ailleurs, si ma mémoire est bonne (la dernière fois que je l’ai vu, c’est à l’hôtel, vers fin 2011, dans l’exécrable nouveau doublage), les plus vertueux (les acteurs les plus à la mode) sont l’architecte et le pompier, en dehors du système capitaliste. Qui me semble donc, par élimination, décrit comme vicieux par excellence.

C’est là que le film est fort : la « bonne » direction n’est ni celle qui est logique, ni celle qui est imposée par la doxa, ni celle vantée par l’autorité. C’est celle qui fait appel à l’intelligence. C’est d’ailleurs l’un des bons points repris par le remake : les personnages réfléchissent, c’est pour cela qu’ils s’en sortent. Et là, je crois qu’on peut aussi y voir une défense et illustration du rêve américain, de la figure de l’homme providentiel qui pense tout seul. Qu’il y ait une couche de relationnel, de compassion, d’entraide, c’est un bonus. Mais c’est quand même une démonstration du bienfondé de l’initiative privée.

C’est le titre VF de l’adaptation d’Atlas Shrugged, d’Ayn Rand, ou bien je confonds ?

Tout à fait. Si l’on exclut les Airport (qui touche du doigt la même sphère), le genre repose sur le Poseidon et la Tour infernale, qui sont autant de relecture de l’Arche de Noé et la chute de Babel.

Bon, après, l’enjeu dramatique (car n’oublions pas ça, hein, sinon on va ressembler à Ignacio Ramonet), c’est aussi de mettre en scène des survivants et de les faire revenir à l’univers « normal », à leur vie d’avant (on ne s’intéresse pas au traumatisme, on s’intéresse au choc). Dans cette perspective, fatalement, on établit un rapport entre le normal et l’anormal.

Et ça continue. San Andreas et plein d’autres. Désormais, ce sont des films (de) catastrophe (naturelle). Beaucoup de tornades et d’ouragans, souvent, qui prennent la première place. On n’est plus dans la chute de l’édifice humain, on est dans la révolte de la terre.
San Andreas est assez intéressant au titre qu’il permet de tout mélanger : l’immeuble, la submersion… Tu as le Poseidon et la Tour infernale pour le même prix.
L’autre intérêt de San Andreas, c’est de voir le formatage hollywoodien, corollaire d’un certain conservatisme. La catastrophe amène le rapprochement des parents, et la dénonciation du beau-père comme indigne. Très bien, pourquoi pas. Mais imaginons un instant qu’ils aient inversé le truc, que ce soit le père biologique le salaud, et le beau-père le héros. Voilà qui aurait été plus intéressant, selon moi. Le formatage familial est une forme plus moderne (datant des années 1980) du conservatisme.

Jim