Pour les comics, rajoutons le développement du marché des planches originales, qui a grossi ces vingt dernières années. Cela constitue pour les illustrateurs une source de revenus non négligeable (pour ceux qui dessinent encore sur papier). Cela combiné au développement du lettrage informatique, et on obtient une généralisation des planches « muettes », sans bulle, qui sont donc des illustrations.
Cette évolution a une autre conséquence également (on en a déjà parlé) : traditionnellement, les planches qui se vendent le mieux sont les couvertures, les pleines pages d’ouverture, les splash de combat, bref les pages qui mettent en scène des héros en costumes qui font la démonstration de leurs pouvoirs. Les planches qui, au contraire, mettent en scène des protagonistes en costume de ville, ne sont pas recherchées. En gros, une page avec Superman coûte quelques centaines de dollars, là où une planche avec Clark Kent papotant dans le Daily Planet n’en coûte que quelques dizaines. Stuart Immonen et Yanick Paquette m’ont expliqué qu’un revendeur (galeriste, libraire qui vend des planches…) ne leur prendra un original avec Clark Kent que pour cinq dollars, et la revendra dix, ou quinze. Donc en fait, les dessinateurs les gardent et les vendent quand ils font des tournées en Europe (parce que oui, nous les Français ou les Belges, nous sommes des gens de bon goût et nous savons reconnaître une belle planche quand on en voit une : j’ai deux planches d’Action Comics #750 pour, de mémoire, cinquante euros pièce).
Donc, dans un marché des originaux où seules les planches avec des protagonistes costumés génèrent des vrais profits, les dessinateurs, dont le travail n’est plus « encombré » par le lettrage, en profitent pour essayer de mettre soit de l’action soit de grandes cases hiératiques le plus souvent possible, afin de disposer d’un matériel davantage susceptible d’attirer les acheteurs. Cela doit sans doute influencer l’écriture, depuis au moins vingt ou trente ans (donc avant l’avènement du lettrage informatique), et remonter à la période « Image Boys » (voir explications plus haut), mais je pense que l’informatisation du lettrage et la systématisation de grands événements éditoriaux ont accéléré le truc. La fameuse période de dix ans chez Marvel, que nous avons évoquée dans une autre discussion, entre « Disassembled » et « Siege », est propice aussi à des histoires privilégiant les héros costumés au détriment de leur alter ego civils.
Personnellement, moi, je suis davantage attiré par les planches qui ont un lettrage, parce qu’elles racontent quelque chose. Mais l’évolution du dessin est lié en grande partie au marché de la planche (je pense qu’on peut aussi réfléchir aux liens entre le dessin des comics et la vente de produits dérivés, genre statues : des planches « iconiques », pour reprendre un adjectif américain, font naître des objets de collection, et ça crée une sorte de cercle régulièrement entretenu à ce niveau).
Jim