Sylvain le signalait sur un autre thread, et je partage amplement cette appréciation : après 3 épisodes, « Legion » tient la formidable promesse de son épatante entame. Certes, l’effet de surprise à ce stade ne joue plus tout à fait vraiment, mais ce n’est pas le principal. Le principal, c’est que les auteurs maintiennent le cap, en poursuivant sur la lancée des choix couillus effectuées sur le premier épisode.
Et c’est fait de la plus virtuose des manières.
J’ai cru comprendre que certains spectateurs américains se plaignaient du manque de lisibilité des enjeux ; perso, ça me semble tout à fait cohérent, dans la logique d’une narration kaléidoscopique qui nous installe en permanence à bord de la psyché fracassée du personnage principal. Le résultat n’est jamais gratuit, mais toujours très rigoureux au contraire, avec la plu-value ludique de la recomposition du puzzle.
A propos de puzzle et de psyché fracassée, il est à noter qu’à ce stade les auteurs semblent s’écarter du modèle papier : ils le font sur bien des points, mais notamment sur celui de la nature de ses désordres mentaux. Si David Haller version comics est bel et bien atteint de troubles mentaux, il semble que son avatar TV soit en fait simplement un télépathe/télékinésiste qui s’ignorait. Voilà une utilisation de la notion de « voix dans la tête » pas inédite mais porteuse, encore qu’il me semble que les auteurs n’en aient pas fini sur ce point (et rejoindront peut-être la version papier).
J’aime beaucoup en tout cas la façon dont le show se montre un brin exigeant avec le spectateur (comme ce « glitch » narratif qui surprend et peut laisser penser à une coquetterie gratuite, mais qui vient en fin de compte alimenter le récit), et ça vaut bien pour moi d’attendre un peu avant que les enjeux ne se précisent un peu plus.
Les références marquées aux années 60 (en quelle année ça se passe d’ailleurs ? Là non plus on est pas au bout de nos surprises j’imagine) le font vraiment ; on pense à toutes les séries télé british un peu psyché de l’époque, et même au feeling de la veine Moorcock tendance Jerry Cornelius. Cerise sur le gâteau (et ça surprend vraiment dans une production estampillée Marvel… encore que je n’ai pas vu les séries Netflix), la série se montre assez libre sur le plan de l’évocation des thématiques sexuelles, importantes, avec des persos qui ne se touchent jamais paradoxalement.
La très très bonne surprise de la « mid-season » pour moi (en attendant l’ultime saison de « The Leftovers »), et potentiellement même une future grande série, si la barre est maintenue tout du long.
Il paraît que certains téléspectateurs américains se plaignent des lenteurs de « Legion », ainsi que du manque de clarté des enjeux à ce stade et du manque de « réponses » concrètes.
Après avoir vu le sublime « Chapter 5 », je me demande bien ce qu’il leur faut. Quelle claque !
Au niveau des lenteurs, on pourrait leur donner raison à la rigueur, sauf que perso je trouve que ça fait en partie le cachet de la série. On prend son temps en un sens, mais ça n’empêche pas la densité. Que d’idées dans ce show : des tas de trouvailles à tous les niveaux, y’en a de partout. Ici on s’étonnera des confidences de Syd sur sa première expérience sexuelle (une idée bien déviante), ou du traitement de la sexualité des persos en règle générale (des culs nus plein cadre, ça fait bizarre pour du Marvel).
Au niveau du déroulement de l’intrigue, on apprend ici beaucoup, beaucoup de choses : à bien des égards, comme on pouvait le subodorer, les auteurs reviennent vers le modèle papier de David Haller (surtout à ses débuts sous la plume de Claremont et ses successeurs immédiats), en distillant des indices sur son véritable état mental. Un méchant protéiforme rode dans sa psyché, bien flippant (probablement le Shadow King, on l’imagine), et sa présence provoque un paquet de scènes passionnantes, dont le final du cinquième épisode (qui fait un sort d’un cliché « only in comics » ou presque dont j’ai également récemment relevé la présence chez Jeff Lemire et son « Moon Knight »), parfaitement jouissif et cohérent.
Il y a aussi une séquence sidérante, qui à elle-seule entraîne le show ailleurs, comme une sorte de « super-villain begins » complètement trouant : l’attaque de David sur la Division 3, habilement racontée par ellipses et images de vidéo-surveillance, rappelle furieusement les effusions d’un Tetsuo dans « Akira » (j’ai toujours été frappé par la parenté entre les deux persos d’ailleurs). Très excitant, et tendu comme un arc en prime.
Je suis décidément bluffé, et je sens la fin de saison qui tue, là…
j’ai eu une explication marrante avec mon fiston l’autre jour, là-dessus. il m’enviait d’avoir été ado dans les années 80 qui étaient « trop cool ». j’ai éclaté de rire. « Thatcher, Reagan, le Sida, Emile et Image… non, c’était pas cool, mon grand. et même en termes de musique : le meilleur groupe des années 80 s’est arrêté le 18 mai 80 à la mort de Ian Curtis. Les gens s’habillaient comme des sacs, on nous jouait la comédie du réarmement moral, de bien à l’époque, je te le dis, y avait que le cinoche et les comics. »
sinon, Legion, c’est bon ! mangez-en ! (et moi aussi, j’ai pensé à Cornelius)
Evidement très d’accord avec ça (et encore, coté ciné les décennies précédentes étaient plus intéressantes à mon goût).
Pour Légion, je suis bien client aussi, même si le dernier épisode brouille un peu les pistes avec cette fin étrange (en espérant que ce ne soit pas juste une « facilité ») , par contre faut voir comment ça va évoluer; à savoir faudrait pas qu’une fois le coté "super héros/mutant décalé et inhabituel, on tombe dans du Marvel plus lambda)
J’avoue avoir eu la même inquiétude. Après quatre épisodes de déconstruction et de bizarreries tous azimuts, la narration relativement « classique » du cinquième m’a un peu désarçonné, pour le coup. Mais il est logique que si ce qu’on voyait dans les premiers épisodes traduisait à l’écran un certain état mental, alors lorsque ce dernier change, la forme change aussi pour correspondre à un David qui pense savoir plus clairement où il va, qui pense être « au contrôle », de lui-même et de ses actes. Je mets mes deux centimes sur le fait que la fin de l’épisode corresponde à la compréhension qu’il n’en est rien (bien au contraire). Et qu’on s’apprête donc à repartir pour un grand 8.
Ensuite, si ma théorie est la bonne, ça laisse les craintes ouvertes : soit celle de retomber, comme tu dis, sur du Marvel lambda (l’effet « cinq dernières minutes » du premier épisode), soit celle que l’histoire tourne en rond dans un carrousel d’effets de « décalage » qui ne mènent nulle part. Ceci étant, ces craintes sont peu ou prou celles que j’avais déjà depuis et début, et si elles ne sont pas « apaisées » – et si, par ailleurs, je n’ai toujours aucune idée d’où est-ce que tout ça entend nous mener --, le fait est que jusqu’ici j’attends chaque nouvel épisode avec une impatience grandissante. Donc… c’est bon signe ?
Franchement, vous y croyez à ce risque du « lambda » ?
Moi, pas une seconde.
Même une fois la schizophrénie de David partiellement ou totalement écartée, ils ont quelques cartouches pour continuer dans la même voie. C’est assez facile à anticiper.
Surtout, une équipe qui écrit un tel objet, c’est peu probable de la voir sombrer dans le lambda.
Un peu de confiance.
A la différence, c’est que nous, à l’époque, on la faisait nous-même la déchirure ! Aujourd’hui, les jeunes les achètent déjà usés industriellement ! On est dans l’uberisation de l’usure !