LES YEUX SANS VISAGE (Georges Franju)

REALISATEUR

Georges Franju

SCENARISTES

Pierre Boileau, Thomas Narcejac, Jean Redon et Claude Sautet, d’après le roman de Jean Redon

DISTRIBUTION

Pierre Brasseur, Alida Valli, Edith Scob, Alexandre Rignault, Claude Brasseur…

INFOS

Long métrage français/italien
Genre : drame/horreur
Année de production : 1960

S’il fait indéniablement partie des plus grandes réussites du cinéma horrifique français (et peut-être bien LA plus grande réussite, les tentatives francophones dans ce domaine s’étant révélés très peu convaincantes…et même le plus souvent complètement ratées), l’immense Les Yeux sans visage de George Franju ne se résume pourtant pas à cette simple classification et se situe à la croisée de plusieurs genres.

Cette adaptation d’un roman de Jean Redon, signée par l’écrivain lui-même, un débutant nommé Claude Sautet (César et Rosalie) et le tandem d’écrivains Boileau et Narcejac (dont les oeuvres ont été transposées au cinéma par, entre autres, Henri-Georges Clouzot et Alfred Hitchcock), tient autant du drame familial tragique que de l’enquête policière (même si celle-ci n’occupe qu’une portion congrue dans le déroulement du récit) et bien entendu du fantastique, entre visuels poétiques et horreur clinique.

Afin de reconstruire le visage de sa fille, atrocement défigurée après un terrible accident, le célèbre docteur Gennesier effectue en secret des greffes de peau sur des jeunes filles qui lui sont amenées par sa fidèle assistante Louise, une ancienne patiente qui lui est totalement dévouée…

Le drame qui touche cette famille a transformé ce paisible médecin en un “savant fou” dont le seul but dans la vie est de redonner un visage à sa fille adorée. Rongé par le remords (c’était lui qui conduisait au moment de l’accident), Gennesier n’a plus qu’une obsession en tête et la route qui peut lui permettre d’atteindre son but est jonchée d’innocentes victimes. C’est Pierre Brasseur (Les Enfants du Paradis) qui prête ses traits et sa voix caverneuse à Gennesier. Et on retrouve au générique son fils Claude, prolifique comédien dans l’un de ses premiers rôles au cinéma, à savoir l’un des inspecteurs chargé de l’enquête sur les jeunes femmes disparues.

Christiane, la fille de Gennesier, est incarnée par Edith Scob, actrice fétiche de George Franju puisqu’on la retrouve également à l’affiche de La Tête contre les Murs, Thérèse Desqueyroux et Judex. Sa silhouette frêle, ses grands yeux tristes, sa démarche pleine de grâce dans les couloirs du sombre manoir familial imprègnent chacune de ses apparitions d’une mélancolie qui prend aux tripes.
Ce personnage, dont le masque qui lui mange le visage participe au pouvoir de fascination, a souvent été comparé à un oiseau en cage, et c’est une belle métaphore, surtout après le splendide final, qui hante encore longtemps après la vision.

Dans le registre horrifique, Les Yeux sans visage se distingue aussi par son impressionnante scène chirurgicale, dans laquelle la peau de la victime tombée dans les griffes du docteur et de son assistante est extraite en gros plan avec un réalisme qui fait froid dans le dos (les critiques de l’époque, pas très tendre avec le film, se sont d’ailleurs un peu trop focalisées sur cette sanglante séquence en particulier au détriment du reste).

Les Yeux sans visage, c’est l’horreur qui surgit dans le quotidien, mais au terme “horreur”, Franju préférait celui de “film d’angoisse”…et dans ce registre, le cinéaste co-fondateur de la Cinémathèque Francaise a parfaitement soigné ses ambiances, de la scène d’ouverture qui présente Louise en train de se débarasser d’un corps à l’inoubliable plan final en passant par une virée au cimetière à la tension palpable (et il faut aussi signaler l’excellent travail du directeur de la photographie, l’allemand Eugen Schüfftan).

Angoissant, dérangeant, poignant, Les Yeux sans visage est un chef-d’oeuvre absolu qui n’a rien perdu de sa puissance évocatrice et qui a inspiré de nombreux cinéastes, dont John Carpenter, Pedro Almodovar et John Woo (qui a repris presque telle quelle la scène de l’opération pour son Volte-Face).

Pas mieux : chef-d’oeuvre absolu, en effet. J’ai eu la chance de le voir en salles il n’y a pas si longtemps, et c’est une merveille.

Il y a ce plan final effectivement sublime, et cette atmosphère unique à couper au couteau, sans compter l’interprétation, brillante.
Il y a aussi la thématique reine de Franju, éminemment cinématographique, qui trouve ici un beau véhicule : le fait que les apparences sont trompeuses, ou plus précisément qu’un dehors attrayant ou aguicheur peut se révéler masquer la monstruosité. Son premier film, un documentaire sur un abattoir intitulé “Le Sang des Bêtes”, comprenait en son début des plans insistants sur la banlieue pavillonnaire impeccable et proprette où se situe l’abattoir. Après ces plans un peu “enchanteurs”, on se retrouve à l’intérieur avec des carcasses de bêtes sanguinolentes abattues de manière inhumaine (un vrai plaidoyer pour le végétarisme, ce film…).
Ici c’est un peu la même chose, avec Edith Scob qui passe pour un monstre à cause de son visage défiguré, et Brasseur qui passe pour respectable (un scientifique et notable admiré de tous) alors que c’est lui le monstre ; Franju opère une bascule qui renverse le ressort classique de beauté = grandeur d’âme, et laideur = monstruosité morale.

Je me demande si ce film n’a pas inspiré aussi Tezuka pour certaines des histoires de Blackjack

Tori.