Découvrir la saga « Sorcerer Kings » de Cullen Bunn et Chriscross dans Superman / Batman m’a donné envie de me replonger dans les aventures d’un groupe que l’on aperçoit dans ce récit : le Shadowpact. Il s’agit d’une équipe de héros magique constituée à l’occasion de la mini-série Day of Vengeance située dans les mois précédant Infinite Crisis.
La mini-série a été compilée dans un recueil datant de 2005. Ce tome comprend également les trois épisodes de Superman (Action Comics #828, Adventures of Superman #639 et Superman #216) voyant Eclipso revenir et tenter de prendre possession de Superman, en passant par une scientifique de S.T.A.R. Labs et par Lois Lane.
L’intrigue de ce triptyque, rédigée par Judd Winick, est assez simple, pour ne pas dire bourrine. On y suit la voix off d’Eclipso, que l’on identifie tardivement quand ses possédés apparaissent avec le fameux croissant de lune plaqué sur leur visage.
Quand Superman est possédé, il affronte Captain Marvel dans une baston solide et spectaculaire. L’ensemble est dessiné par Ian Churchill, qui n’officie pas encore dans son style cartoony. C’est pas génial, mais ça fait son office.
La révélation forte survient à la dernière page de l’épisode, quand on découvre que Jean Loring, l’épouse d’Atom emprisonnée à l’asile Arkham après les tragiques événements d’Identity Crisis, est désormais possédée par Eclipso.
Je pense avoir dit combien cette période de l’histoire éditoriale de DC m’insupporte. On sort d’une grosse quinzaine d’années où les différentes équipes éditoriales sont parvenues à moderniser les personnages et les séries sans réellement rien casser. L’univers s’est développé, accueillant de nouvelles figures (pensons à Hitman) et des voix originales (Ostrander, Grant & Wagner, Ennis…). La publication d’Identity Crisis, récit superbement dessiné par Rags Morales où l’écrivain Brad Meltzer explore les limites morales des héros, marque un tournant, signe d’un nouveau règne éditorial et d’une transformation de l’ensemble de l’univers mis en scène. Cette période est marquée par la figure de Dan Didio, qui oriente le catalogue DC vers autre chose, vers de vastes sagas emportant tous les héros dans leur sillage et formant une sorte de colossale méta-histoire se répandant dans tous les titres et portant ses conséquences sur tous les personnages. Les séries perdent un peu leur identité et beaucoup leur indépendance et de gros événements sont placés au centre de copieux cross-overs qui orientent la direction éditoriale. C’est un peu la même chose chez Marvel à la même époque (les deux éditeurs se marquent à la culotte, un regard attentif montre que, dans les grandes lignes, ils racontent un peu la même histoire à peu près au même moment), et on en connaît pour apprécier. Je n’en fais pas partie.
Mais bien sûr, même les périodes les plus difficiles à lire comportent de belles petites pépites, des séries souvent secondaires qui trouvent dans ce terrain acide un terreau susceptible de permettre leur épanouissement. Souvent, dans le cas de grosses machines éditoriales impactant toutes les séries, ce sont dans les mini-séries périphériques que l’on trouve de bonne choses (et en l’occurrence, bien souvent, les projets estampillés « Countdown to Infinite Crisis » sont bien sympas). Et quelques séries de troisième ordre, constituant ce que Nikolavitch appelle des « chemins de traverse », proposent d’agréables et surprenante lectures.
Le Shadowpact remplit ces deux caractéristiques : le groupe, qui se forme dans Day of Vengeance, est au centre d’une chouette mini-série qui tire son épingle du jeu sordide de déconstruction, ou plutôt de démontage voire de casse, mené par Didio. Et l’équipe sera l’héroïne d’une série mensuelle qui s’ensuivra et livrera de forts convaincants moments de lecture, avec des héros attachants et une évidente autonomie au milieu des grandes manœuvres.
Day of Vengeance commence quand Jean Loring, possédée par Eclipso, s’échappe. Au même moment, le Spectre, privée de son ancre humaine, dérape et se met à sanctionner des pécheurs de tous ordres, mais souvent auteur de péchés véniels. C’est sous l’influence (séduisante, reconnaissons-le) d’Eclipso que le Spectre s’en prendra à la magie du monde. Dans le même temps, des héros magiques ayant survécu au massacre se rassemblent de manière informelle afin de trouver une parade. Bill Willingham, assisté des dessinateurs Justiniano et Ron Wagner, remet sur le devant de la scène Detective Chimp (j’ai bien l’impression que c’est à l’occasion de cette mini que ce vieux personnage revient : il s’est imposé depuis, puisqu’on le revoit notamment dans Justice League Dark), qu’il entoure d’Enchanteress, Ragman et quelques autres seconds couteaux mystiques.
Le scénariste s’intéresse notamment à Enchanteress et Ragman, faisant du second un héros frustré et troublé, et de la première une sorcière craignant de tomber du côté obscur. Cette caractérisation n’est pas là pour faire joli, puisqu’il décrit le plan de l’enchanteresse, qui tente de canaliser toutes les énergies magiques afin de soutenir Captain Marvel face au Spectre. Bien entendu, la jeune femme perd le contrôle, ce qui rajoute des péripéties.
Le troisième épisode, dessiné par Ron Wagner, est aussi celui du recrutement de Black Alice. Willingham s’amuse avec les dialogues de Detective Chimp, à qui il calque un cynisme gouailleur qui le rapproche de John Constantine, avec qui le singe partage un goût évident pour l’alcool et le tabac. Le scénariste consacre toute une séquence sur le nom potentiel de l’équipe, revenant même sur la fameuse dénomination de la « Trenchcoat Brigade » suggérée par Neil Gaiman dans la première mini-série Books of Magic.
Pour bien rythmée qu’elle soit, la mini-série n’est pas sans dimension métalinguistique. Ou, tout simplement, il est possible de la lire au deuxième degré. Après tout, c’est l’histoire du Spectre, possédé par des forces qui le dénaturent. Un Spectre qui en est réduit à se battre comme un chiffonnier contre un Captain Marvel alimenté par les flots d’énergie magique du globe. D’une certaine manière, les héros ne se ressemblent plus, sous une influence extérieure qui n’est autre, d’une certaine manière, que Dan Didio.
La mini-série revient sur des idées fortes : par exemple, qu’Eclipso est la première incarnation de la vengeance, dévoyée puis remplacée par le Spectre, ce qui fait d’eux deux forces sœurs, voisines, complémentaires, égales en puissance. Si je ne me trompe pas, il me semble que c’est dans la série Spectre d’Ostrander que cette origine commune est énoncée pour la première fois (à vérifier, cela dit).
De même, c’est l’occasion de consolider des idées posées jadis et jamais réellement exploitées, à l’exemple de l’Oblivion Bar, le pub où se réunissent les héros magiques autour de Jim Rook, le Nightmaster, un personnage secondaire inventé dans Showcase en 1969. Avec Day of Vengeance puis Shadowpact, l’endroit deviendra l’un des points incontournables de l’univers DC. Les initiatives de Didio n’auront pas que des effets négatifs.
Le recueil se conclut sur la formation du groupe, mais n’intègre pas le numéro spécial qui sera publié au début 2006 (sous une autre couverture élégante de Walt Simonson, qui fait un clin d’œil à Mike Kaluta). Cet épisode servira à lancer une nouvelle saga autour du casque de Doctor Fate. Il faudrait que je vérifie si cette histoire a été compilée (et si je l’ai quelque part…).
Jim













