RÉÉDITIONS DC : TPBs, Hardcovers, Graphic Novels

La relecture de Shadowpact m’a conduit à me replonger dans plusieurs productions DC liées au surnaturel au milieu des années 2000. Il y a de bonnes choses, même si cette période constitue pour moi l’une des plus agaçantes et frustrantes, avec son lot de massacres en règle de bons personnages. Mais, je l’ai déjà dit, même les mauvaises périodes proposent de bonnes séries, et parfois même des pépites.

C’est le cas de Doctor 13, une back-up parue dans la mini-série Tales of the Unexpected de 2006, dont les huit numéros proposent en histoire principale un ravalement du Spectre, dont la nouvelle ancre humaine est l’inspecteur Crispus Allen. Les deux récits ont eu droit à un recueil, mais c’est vraiment le second qui retient l’attention.

Déjà, c’est le magnifique tour de chauffe d’une équipe qui, par la suite, se chargera de reprendre Wonder Woman, là aussi dans un contexte éditorial des plus tendus, et parviendra à donner à la série une personnalité forte : le scénariste Brian Azzarello et le dessinateur Cliff Chiang.

Ensuite, c’est un vaste délire méta qui plonge le docteur Terrance Thirteen dans une aventure qui le dépasse totalement et l’emporte aux confins de la réalité DC. Le récit commence alors que la voix off nous explique que les prologues sont inutiles : pourtant, Azzarello va en écrire trois avant de lancer son intrigue, signe qu’il est bien conscient de la forme et qu’il va en jouer au fil du récit : on aura droit d’ailleurs à de multiples références à des œuvres connues (Star Wars, Peanuts…) mais aussi à des formes narratives balisées (la bande dessinée d’humour, le strip…) dans un jeu infini de clins d’œil.

Le personnage e Doctor Thirteen, apparu en 1951 et protagoniste central d’un feuilleton publié dans différentes anthologies DC de l’époque, appartient à une catégorie de protagonistes bien précise : les enquêteurs de paranormal qui ne croient pas aux phénomènes et tentent de les « débunker », comme on dit. À ce titre, il est comparable au Roy Raymond TV Detective de Ruben Moreira, en cela qu’il met la raison et la logique par-dessus tout. On notera que ces personnages sont nés dans la période de déshérence des super-héros, après-guerre et avant le renouveau propulsé par le nouveau Flash (1949 pour Roy Raymond et 1951 pour Terrance Thirteen), et apparaissent comme un contrepoint malicieux au « sense of wonder » incarné par les super-héros.

C’est donc ce personnage de sceptique qu’Azzarello et Chiang mettent au centre d’une intrigue mobilisant ce que l’univers DC peut proposer de plus étonnant, décalé et saugrenu. Tout commence alors que le docteur Thirteen et sa charmante fille Traci (elle-même précédemment créée dans des Superman de Joe Kelly) enquêtent sur la mort du Premier Ministre français dans un crash d’avion au milieu des Alpes. Les dialogues positionnent bien le père comme un sceptique convaincu et imperméable à toute forme de paranormal, et sa fille comme une ado moqueuse.

Le bon docteur va peu à peu être amené à rencontrer Andrew Bennett, le héros de la série I… Vampire!, puis Genius Jones, Anthro (qui parle français), Captain Fear, l’équipage du Haunted Tank, un gorille nazi ou encore Infectious Lass, membre de la Legion of Substitute Heroes. De quoi mettre à l’épreuve son scepticisme d’airain.

Petit à petit, le périple complètement surréaliste sur lequel Thirteen n’a aucun contrôle commence à avoir un sens (enfin, vaguement) et la menace se précise, une menace qu’Anthro avait déjà identifiée : les Architectes. Et les personnages découvrent qu’en fait, c’est leur existence qui est menacée. Genius Jones, personnage secondaire du Golden Age apparu en 1942, leur apprend que les Architectes ont refaçonné le monde et envisagent d’en effacer nos héros.

On voit bien que l’ensemble de la mini-série est une méta-fiction s’interrogeant sur le statut des héros de papier et sur l’impact des forces créatrices à l’œuvre, pesant sur le destin des protagonistes de manière arbitraire. Le tour de force d’Azzarello consiste à forger une critique acerbe de la politique éditoriale de DC tout en étant validé par la rédaction (le titre est supervisé par Bob Schreck). On peut sans doute lire dans cette aventure un reproche de la part du scénariste qui s’attriste de voir éteint le merveilleux propre aux personnages les plus fantaisistes du catalogue (ce qui peut paraître surprenant de la part d’un auteur réputé notamment pour ses histoires sombres plongées dans le réel).

(Notons que la dénomination « architectes » pour désigner les gens derrière les histoires précède de quatre ans l’appellation employée par Marvel en vue de caractériser l’équipe de scénaristes à l’œuvre pour tracer les grandes de l’évolution de son univers.)

Azzarello évite les facilités propres à l’effondrement du quatrième mur, à savoir notamment l’adresse à l’auteur ou les cadrages « eye to eye ». Au contraire, avec son personnage de sceptique, il repousse toujours à plus tard la révélation du statut de héros de papier, laissant au lecteur le soin de comprendre la métaphore, l’énième degré. En revanche, le scénariste étant ce qu’il est, à mesure que progresse l’histoire, les jeux de mots et les polysémies se multiplient, soutenant même le discours sur la fiction. Un casse-tête pour un traducteur, potentiellement.

C’est un peu l’histoire ultime du Doctor Thirteen. Depuis lors, il n’est plus souvent réapparu dans les comics DC. Comme si, en atteignant les limites de son univers, la marge des pages, il avait mis à l’épreuve une fois de trop son rationalisme. Moi, personnellement, j’aimerais bien le revoir, lui et Roy Raymond.

Jim

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