RÉÉDITIONS MARVEL : TPBs, omnibus, masterworks, Epic…

Hop, j’ai repris la lecture de mon intégrale Invaders en quatre tomes.

853401.SX270_QL80_TTD

Et je me rends compte que, quand même, les comics de 1980, c’était nettement plus dense et copieux que ceux d’aujourd’hui. Constatation que je fais souvent, mais là, en pleine période de confinement, après avoir englouti quelques TPB récents, cette plongée dans la série me rend l’évidence encore plus frappante. Le temps de lire un chapitre de 17 pages écrit par Roy Thomas à l’époque, j’ai le temps de boulotter deux ou trois chapitres de 20 ou 22 planches d’aujourd’hui. L’effet est saisissant.

Invaders no16 - p1

Et l’effet corollaire, c’est une profonde immersion dans le récit. Même si les chapitres de l’époque sont plus courts que ceux auxquels nous sommes habitués, la densité, graphique et textuelle, nous conduit à fréquenter de près les personnages, et donc à les connaître un peu plus. On ne peut pas dire que les choses soient superficielles.

Invaders no16 - Cover

Nous en étions restés à l’Annual #1, dans lequel apparaît l’Agent Axis (raison de ma relecture), ainsi que deux autres vilains, et où les Envahisseurs sont projetés dans le temps afin d’affronter les Vengeurs dans le cadre du pari engagé entre Kang et le Grand Master. Moment sympathique durant lequel Roy Thomas cumule le meilleur et le pire. Comme je le laissais entendre dans mon précédent commentaire, c’est un peu un tournant dans la série. Mais de chouettes moments, celle-ci en a encore en réserve.

Invaders no16 - p2

L’action reprend alors que les héros se portent au secours d’un soldat capturé par des agents nazis. On découvre rapidement que le bidasse en question s’appelle Biljo White, et qu’il est le dessinateur d’une série de comics intitulée Major Victory. Dans les pages de son œuvre, il raconte comment son héros, ce fameux Major Victoire, a profité d’une expérience afin de créer un « super-soldat ». Il n’en faut pas moins pour que les suppôts du Reich se mettent en tête qu’il connaît des secrets d’États, secrets qu’ils pourraient mettre à profit afin de créer d’autres surhommes à la solde du régime (comme si Master Man ne suffisait pas).

invaders_17_08

Sur ce postulat un peu inepte mais rigolo, et permettant une mise en abyme toujours amusante, Roy Thomas construit une course à l’échalote qui conduit les héros en Allemagne afin de récupérer le soldat perdu.

Invaders no16 - p4

Parallèlement, le scénariste fait revenir Dyna-Mite, héros lilliputien membre des Crusaders, que l’on a vu quelques épisodes plus tôt. Visiblement amoché, le tom pouce local lance certains alliés du groupe (la famille Falsworth, en gros) dans une quête assez imprécise, dont on sent que Thomas improvise les détails au fur et à mesure. On apprend en l’occurrence que Dyna-Mite est en fait Roger Aubrey, un ami de la famille, pote de longue date de Brian Falsworth, le fils disparu du clan. Au fil du récit, on découvre qu’il a perdu la mémoire à la suite du lavage de cerveau infligé par les nazis afin de rendre plus crédible encore la constitution des Crusaders. Et si les autres membres du groupe (à part le Spirit of 76) disposaient de pouvoirs artificiels, Roger n’a pas récupéré sa taille normale à la dissolution de l’équipe. Pire, il n’a pas retrouvé ses souvenirs. Donc, Lord Falsworth et Lady Jacqueline, devenue Spitfire, se rendent en Allemagne afin de retrouver le savant qui a fait de Dyna-Mite son cobaye, pour qu’il lui rende la mémoire.

Roy Thomas commet plusieurs maladresses dans le cadre de cette saga, qui pourtant ne manque pas de souffle. D’une part, il mélange deux intrigues, qui auraient très bien pu constituer le menu principal de deux sagas séparées. La conséquence en est que tout ce qui concerne Roger Aubrey passe au second plan, comme un récit de fond à l’importance moindre, uniquement là pour meubler, alors que les épisodes sont déjà bien remplis et n’ont pas besoin de cet artifice. Ensuite, il se trouve que la quête des Falsworth les conduit au même endroit que nos amis Envahisseurs, et tout ce petit monde se croise dans la même rue de la même ville au même moment. Enfin, le scénariste entre à ce moment dans une boucle de complexité où il se sent obligé de redéfinir constamment une partie de son casting, de préciser les origines et de lancer ses personnages dans un jeu de chaises musicales qui, à terme, finit par les déprécier.

RCO025_1469546216

Parce que Thomas en rajoute. En effet, opérant derrière les lignes ennemis, Captain America rencontre le Destroyer, un vieux personnages (dont la légende dit qu’il s’agit de la première création de Stan Lee). Ce dernier s’avère être le fils Falsworth porté disparu. Mais lors de la baston finale à Berlin, il « meurt » dans une explosion. Sauf que non : il endosse l’identité de son père, à savoir Union Jack, et reprend le combat. De son côté, Roger Aubrey, retrouvant en partie la mémoire (et entièrement sa taille d’origine), décide d’abandonner son identité de Dyna-Mite et de devenir le nouveau Destroyer, retournant en Allemagne combattre les nazis sur leur terrain.

RCO020_1469546156

Entre-temps, plusieurs personnages nouveaux ont fait leur apparition. Outre Biljo White, il y a le savant ayant oblitéré la mémoire de Roger, ou encore Oskar, le chauffeur allemand ami des Falsworth. Tous autant qu’ils sont, ils seront oubliés à l’issue de cette saga, qui se conclut dans l’épisode #21 (celui-ci et le précédent présentant des rééditions de Sub-Mariner par Bill Everett). Cela témoigne aussi de la manière dont Roy Thomas construit ses intrigues, en sortant de son chapeau des éléments dont l’intérêt se limite à leur capacité à faire avancer artificiellement le récit.

RCO015_1469546156

Restera néanmoins quelques moments sympathiques, dont la création de l’accorte, délicate et souriante Warrior Woman n’est pas le moindre. Ainsi, le scénariste, fort aidé par le sens de la caricature dans le trait de Robbins, dresse le portrait d’un Adolf Hitler assez clownesque, toujours hurlant, tambourinant sur le bouclier de Captain America fraîchement confisqué. La séquence durant laquelle le Führer suggère à Master Man et Warrior Woman de s’unir en vue d’engendrer une race de bébés surhommes n’est pas piquée des hannetons, non plus.

50aaaa8ad53e387525f16f09148ab9a5

Et puis surtout, la saga se conclut sur une péripétie de choc : Toro est blessé. Il faut comprendre « blessé » au sens marvélien du terme, à savoir que le jeune héros est dans un état tel qu’un seul chirurgien surdoué au monde est capable de l’opérer. Roy Thomas enquille alors sur une nouvelle saga qui mélange, avec un peu plus de bonheur cette fois, son goût pour la continuité, sa volonté de peupler la série de héros bigarrés, et un propos politique assez intéressant.

RCO001_1469546592

En effet, après un épisode où il réécrit les origines de Toro (était-ce utile ?), et pendant que Bucky part chercher le médecin aux talents aussi uniques qu’inespérés, les Envahisseurs se retrouvent en Égypte. Là, ils doivent lutter contre l’assaut des blindés nazis tout en affrontant la menace d’un nouveau méchant, le Scarlet Scarab (et il faut avouer que ce scarabée écarlate a une certaine gueule). Territoire anglais à l’époque, l’Égypte est au centre des dialogues, et Namor ne se prive pas de tenir un discours anti-colonialiste (rétrospectif, bien entendu, nous sommes en 1977) qui ne manque pas de froisser les Falsworth.

RCO001_1469310809

Plus intéressant encore, Bucky découvre que le chirurgien qu’il cherche est d’origine japonaise et, à ce titre, fait partie des citoyens américains sommairement parqués dans des camps de détenus dont la vision horrifie les héros. Bucky et ses équipiers découvrent le racisme qui gangrène leur pays, et prennent assez mal cette révélation.

RCO002_1469546434

Dans ce contexte, Roy Thomas signe une petite trilogie dans laquelle l’Agent Axis, de retour, surgit, lui aussi intéressé par les talents du chirurgien. En effet, l’espion nazi, constitué je le rappelle de trois hommes aux nationalités différentes, commence à perdre la tête et souhaiterait être « redivisé ». Un enchaînement de péripéties qui touchent souvent au hasard et confinent parfois à la facilité d’écriture fait que deux nouveaux personnages sont mêlés à l’affaire. Et quand la machine qui devait rendre à l’Agent Axis ses trois identités séparées explose, les énergies libérées donnent des facultés supérieures à deux jeunes héros, qui décident, à la fin de la saga, de fonder les Kid Commandos avec Bucky et Toro.

RCO001_1469546327

On signalera au passage que la série connaît sans doute des soucis de production, voire des retards. En effet, si les épisodes 20 et 21 sont pour moitié composés de rééditions, le 24 est intégralement un reprint. Marvel connaît des soucis de régularité à l’époque, et la série en pâtit. Dans la foulée, l’épisode 29 marque un tournant : Frank Robbins quitte la série (et Gil Kane n’assure plus les couvertures). Graphiquement, si le dessin, assuré par Alan Kupperberg (et parfois Don Heck), avec un encrage de Frank Springer puis Chic Stone, s’avère plus réaliste, la série perd aussi son caractère unique, dû en grande partie aux personnages contorsionnistes qu’affectionnait Robbins. En un mot, elle devient banale.

Invaders31SgnSmallerwebsized

S’ensuivent donc un diptyque opposant le groupe (qui accueille désormais Union Jack et Spitfire) au Teutonic Knight (un méchant qu’ils ont déjà rencontré dans des flash-backs, narration un peu lourde s’il en est), un épisode de souvenir où Captain America raconte une mission passé (chapitre écrit par Don Glut, faisant intervenir un Monstre de Frankenstein et servant là aussi à remplir en attendant mieux), un diptyque avec Thor, manipulé par Hitler en vue de liquider Staline, récit témoignant de la volonté de Roy Thomas de répondre (maladroitement) à des questions que personne ne s’était posé avant lui (ici : mais que faisait le dieu nordique / wagnérien alors que le Führer dénaturait la mythologie ?) et une histoire dans laquelle le Destroyer est à nouveau maltraité (cette fois-ci, Roger Aubrey est retenu prisonnier par Master Man qui a pris son identité afin de ruiner la réputation de ce héros pourtant censé être clandestin).

17029-2765-18966-1-invaders-the

Après ce passage à vide, la série va entamer sa dernière ligne droite. De retour en Amérique, les Envahisseurs retrouvent Whizzer et la Légion de la Liberté, et affrontent Iron Cross, un Allemand en armure volante. C’est l’occasion pour Roy Thomas de s’interroger sur le sort des Américains d’origine allemande, et de faire le portrait d’un patriote qui ne se reconnaît pas totalement dans les idéaux nazis. Ce n’est pas très adroit ni très poussé, mais la tentative a le mérite d’exister.

RCO033_1469546099

Cela nous mène au #37, dont la dernière page nous présente Lady Lotus, une asiatique disposant de pouvoirs mentaux qui jette son dévolu sur les ennemis du groupe, dans l’intention de renverser le pouvoir en Amérique et de se venger du pays qui a fait subir à ses compatriotes d’origine japonaise un sort misérable. C’est l’occasion de rassembler de nombreux adversaires des Envahisseurs (U-Man, Master Man, Warrior Woman, le Baron Blood…) dans une dernière bataille rangée qui, même si elle est dessinée par Alan Kupperberg, ne manque pas de souffle.

RCO025_1469500329

La série retrouve de l’énergie pour cette dernière livraison (l’ultime numéro contient une quarantaine de pages et sort en septembre, quatre mois après le précédent). Roy Thomas a une belle idée en guise de conclusion : vaincue, Lady Lotus s’enfuit, mais rencontre sur son chemin un personnage dissimulé sous un parapluie. Il s’agit en réalité de Yellow Claw. Cela constitue un sympathique clin d’œil à l’histoire des comic books. En effet, le complot asiatique aura droit à sa propre série (assez courte) dans la deuxième moitié des années1950, qui est considérée comme l’une des pierres fondatrices du renouveau des super-héros (en général, et surtout chez Atlas / Marvel). Conclure Invaders sur cette petite note, c’est renvoyer, assez élégamment, à la continuité et à l’histoire éditoriale, tout en signifiant que les Envahisseurs ont fait leur temps, et que les nazis seront remplacés par d’autres menaces. Une jolie fin, une boucle qui se boucle.

RCO047_1469500329

Allez, rendez-vous est donné, dans un jour ou deux, pour un commentaire sur la mini-série Invaders des années 1990, qui conclut le quatrième tome de cette intégrale.

Jim