TUEZ CHARLEY VARRICK ! (Don Siegel)

La petite soirée Don Siegel d’hier soir sur ARTE m’a permis de découvrir un Don Siegel que je ne connaissais pas (et de revoir Les Proies, que j’adore).

Tuez Charley Varrick ! raconte l’histoire d’un braquage mené par un ancien as de la voltige, bien décidé à faire un petit casse dans une petite banque d’une petite ville, afin de ne pas trop attirer l’attention.
Sur ce dernier point, c’est râpé : la plaque d’immatriculation de la voiture attire l’attention de la police, et le braquage tourne à la fusillade à l’intérieur et à l’extérieur de la banque. Charley s’en sort indemne avec un jeune complice, les autres succombant à leurs blessures.

Mais les véritables ennuis commencent quand les deux braqueurs découvrent que le magot dépasse, et de loin, leurs attentes. Si le jeune complice se réjouit d’avoir plus d’argent à dépenser qu’escompté, Charley se méfie : autant d’argent, cela signifie sans doute que la banque sert de receleur à de l’argent sale que des gens peu scrupuleux cherchent à soustraire aux impôts.
Et pendant qu’il s’occupe de faux papiers, un détective mâtiné de tueur est sur ses trousses, tandis que le grand argentier de la mafia tente de comprendre comment l’information a pu fuiter…

Le film, sorti en 1973, est servi par la caméra de Don Siegel, formidable artisan du cinéma de genre dont le grand titre de gloire est bien entendu le premier Dirty Harry, mais dont la filmographie entière ne contient pas, à ma connaissance et selon mes goûts, de déception.
Et ce Tuez Charley Varrick ! ne déroge pas à la règle. La narration est traitées avec sécheresse mais avec élégance, sans apprêt mais avec une grande justesse. Siegel se montre aussi bon pour les scènes en intérieur (souvent bien serré : une petite banque, une chambre improvisée, un camping-car, le film se concluant sur un appartement moderne ouvert de grandes baies sur la nuit…) que pour les grands espaces (l’action se déroulant au Nouveau-Mexique, on a droit à de nombreuses séquences sur la route poussiéreuse ou dans des forêts arides…). Il y a des idées de montage intéressantes : une discussion opposant le comptable de la mafia au directeur de la banque commence par un plan séquence parfaitement maîtrisé, et soudain bascule dans un jeu de champs / contre-champs assez rapide, marquant le moment où la conversation prend un tour dramatique.

Le film est adapté d’un roman intitulé The Looters, soit Les Pillards, écrit par John Reese, spécialisé d’ordinaire dans le western. Au demeurant, et sans avoir lu ses deux romans policiers, l’intrigue du film ressemble bigrement à un western, tant par son décor que par sa construction en chasse à l’homme.
Le film de Siegel, très implanté dans les années 1970, fait le portrait d’un petit monde de la criminalité où tout le monde se connaît et vit de petits arrangements, d’équilibres précaires qui ne reposent que rarement sur l’intimidation, mais plutôt sur une entraide monnayée. Signe de la décennies, les femmes y sont importantes, mais elles font également preuve de mœurs aussi légères que souriantes.
La musique de Lalo Schifrin complète cette vision très seventies.

Au milieu de tout cela, on retrouve Walter Matthau, qui prête son gros nez et sa bonne bouille à ce vieux briscard dont le grand talent est de planifier. Plusieurs trognes bien connues complètent le casting, dont John Vernon en grand argentier tentant de garder sa contenance dans le bazar ambiant, ou Joe Don Baker, dont le look de Marlon Brando tuméfié fonctionne toujours dès qu’il s’agit d’incarner un personnage un brin sadique.
Le casting est ainsi distribué entre choix classiques (Baker) et prestations à contre-emploi (Matthau), ce qui donne un cocktail assez détonnant.

Néanmoins, quasiment depuis les premières images, une petite voix m’a dit que tout cela me disait quelque chose : un trio de braqueurs (un homme, une femme et un jeune complice un peu foufou), l’argent de la mafia, l’ancienne carrière de voltigeur du vieux… Et la confirmation est arrivée quand l’expression “dernier des indépendants” est prononcée deux fois dans le film.
L’expression désigne Charley sous ses différentes identités (braqueur, mais aussi épandeur aérien, comme sa raison sociale le précise), mais aussi, comme l’indique Olivier Père sur le site d’ARTE, Don Siegel lui-même : quand Charley parle des “grands consortiums”, on peut y voir une métaphore de la place du cinéaste face aux grands studios. Mais dans mon esprit, ce n’est pas que cela.

Car oui, “last of the independents” n’est pas seulement un sous-titre sur l’affiche américaine. C’est également le titre d’un récit de braquage, écrit par Matt Fraction et dessiné par Kieron Dwyer, publié par le petit éditeur AIT-PlanetLar en 2003. Ce récit, qui propose une histoire similaire dans un format à l’italienne orné d’un dessin épatant, n’a toujours pas trouvé preneur chez les éditeurs français.

Personnellement, j’adore Last of the Independents. Cela dit, en découvrant Tuez Charley Varrick !, je ne sais trop quoi penser. Bien entendu, il peut s’agir d’un hommage, ce que le titre pourrait indiquer. Mais ça ressemble quand même un peu à un remake déguisé qui ne dit pas son nom, ce qui prend un peu les allures d’un plagiat. Dans une interview, Fraction affirme avoir cherché à “purger” ses influences cinématographiques, et cite nommément Charley Varrick. Mais bon, quand même !
Dommage.
Toujours est-il que ça ne fait que grandir le film à mes yeux.

Jim

Voilà une belle idée de film, merci.

Tiens, c’est marrant : je viens juste d’écouter un podcast de Bret Easton Ellis consacré à une interview de Tarantino, au cours de laquelle les deux hommes dissertent longuement sur ce film, qu’ils adorent tous les deux…

Bien content que ça vous intéresse.
Vous nous direz.

En attendant, vous pouvez aussi aller lire le petit commentaire que j’ai fait concernant , de Fraction de DwyerLast of the Independents.

Jim

Je n’ai vu que la moitié, parce que le lendemain, y avait taff, mais j’aurais bien tout regardé, ouais ! (cela dit, je me suis régalé avec les Proies ! Drôle de rôles et drôle d’ambiance !).

Alors, concernant les référence de de Tuez Charley Varrick, je me suis demandé si le comic book Two Guns n’empruntait pas quelques idées à ce film, également !