Si le Doctor Fate Compendium était déjà un beau bébé, le premier Lobo Compendium, avec ses 1256 pages, est particulièrement impressionnant. Il compile les premières années de carrière du chasseur de primes galactiques, de sa première apparition dans Omega Men aux premières chapitres de la série mensuelle qui finira par lui être consacrée, et au-delà.
Disons-le d’emblée, c’est hilarant. C’est souvent complètement con, à peu près toujours gratuitement violent, bourré de jeux de mots débiles et de dialogues cinglants, sans parler des références pop culturelles (ou autres) piétinées à grands renforts de bottes crantées.
Les festivités commencent, ordre chronologique oblige, avec Omega Men #3, où Lobo porte encore son collant moulant et coloré, puis passe à la mini-série par Alant Grant, Keith Giffen et Simon Bisley, qui pose le personnage en biker cosmique chasseur de primes violent mais amoureux de dauphins spatiaux. (Il me semble que ses apparitions dans Justice League s’insèrent entre les deux, maquant le changement de costume, mais j’ai la flemme de vérifier…) La mini est l’occasion de détailler les circonstances qui ont valu au personnage d’être « le dernier czarnien », et pose le ton : c’est outrancier, méchamment satirique et sans retenue. Ce qui définira bien des apparitions du personnage.
Suivent les numéros 11 à 15 de la série Demon, parus au printemps et à l’été 1991, et qui plongent Lobo dans une histoire de prophétie et de fin du monde. Les chapitres sont réalisés par Alan Grant et Val Semeiks, la future équipe de la série mensuelle Lobo, et déjà, ils donnent le ton, avec un déferlement de péripéties, de ramponneaux et d’explosions. Et personnellement, je suis très content que ces cinq épisodes soient compilés, car je connais mal cette version du Demon, visiblement bien frappadingue (la reprise par Garth Ennis a été compilée, mais la version de Grant) et qui réserve son lot d’âneries décomplexées.
Ensuite, le sommaire propose de retrouver le Lobo Paramilitary Christmas Special, ou la rencontre entre l’infréquentable héros et le Père Noël, encore par Grant, Giffen et Bisley. C’est là qu’apparaît son fameux chien, une sorte de bouledogue survitaminé qui fume le cigare et fait des doigts d’honneur aux lecteurs.
Arrive alors la deuxième mini-série, Lobo’s Back, encore par l’infernal trio, qui marque également la séparation entre Lobo et Bisley. L’histoire racontera la mort et la résurrection du personnage, sous une forme… différente. Le personnage, par la suite, sera repris par d’autres illustrateurs et, si Grant assure la plupart des scripts de ses prestations en solo, d’autres scénaristes viendront participer au portrait du motard cosmique quand celui-ci fera des apparitions dans d’autres séries.
À partir de là, le recueil aborde des récits nettement moins connus, qui n’ont pas eu l’heur de traverser l’Atlantique comme l’ont fait les prestations de Bisley. Pour le lecteur curieux (et qui n’a pas encore l’occasion de tout récupérer en fascicules), les choses sérieuses commencent. Notamment par Lobo: Blazing Chains of Love, par Grant et Giffen, cette fois accompagnés de Denys Cowan (sous une couverture peinte de Dan Brereton). Pour faire court, ça parle de désir… à la sauce Lobo.
Les quatre numéros de Lobo Infanticide voient Lobo répondre à une mission à nouveau confiée par Ramona (que l’on a vue dans l’one-shot précédent), et cette fois, Giffen assure également le dessin, tout en participant à l’intrigue. Son trait est en pleine mutation, il expérimente de nouvelles idées graphiques en repartant de son style du milieu des années 1980, qu’il noie sous une foule de détails.
Dans ce récit bien entendu en mode total nawak, Lobo est contraint de faire son service militaire tandis qu’une alliance de ses enfants illégitimes tente de le tuer. Le dessin décalé, les adresses aux lecteurs, les motifs floraux ou nuageux, les fléchages vers des détails dans les planches, tout se mêle pour en faire un récit à l’intrigue bourrine mais où le plaisir de revenir sur les planches pour repérer les clins d’œil est évident.
Lobo: Portrait of a Victim, écrit par Grant seul, marque les retrouvailles avec le dessinateur Val Semeiks. Le trait est moins outrancier et plus réaliste, ce qui contribue, paradoxalement, à renforcer l’aspect comédie. On suit le point de vue d’un personnage de second ordre qui a croisé le chemin de Lobo, pour son plus grand malheur.
La mini-série Unamerican Gladiators a ceci de particulier (outre les couvertures de Mike Mignola) qu’elle est écrite par le tandem Alan Grant et John Wagner, deux trublions ayant officié sur Judge Dredd avant d’être recruté par Dennis O’Neil afin de rédiger tous les mois des aventures outrancières de Batman. Ici, ils sont épaulés par Cam Kennedy, troisième larron britannique, et dire que la mini-série affiche une tonalité proche de ce que propose l’hebdomadaire 2000 A.D. est un euphémisme.
Entre le portrait d’une caste dirigeante déracinée, la parodie de jeux du cirque, les piques à l’encontre de l’armée (et de la religion) et les bains de sang sophistiqués lorgnant vers le grand-guignol, tout y est pour se croire dans la province de Mega-City One. À mes yeux, l’un des sommets du recueil, avec un personnage de crétin sympathique qui s’obstine à appeler le héros « Bolo ».
Lobo est un personnage satirique qui se moque de tout et dont la seule présence suffit à relativiser l’existence des héros qu’il croise. En plus, ses aventures ont souvent été l’occasion de clins d’œil directement adressés aux lecteurs. Il ne fallait donc pas attendre longtemps avant qu’il ne bénéficie d’un récit ouvertement méta-linguistique, à l’occasion du Lobo Convention Special. Lobo, qui vient d’esquinter son seul exemplaire de Superman #75 (la mort de… qu’il considère comme la bande dessinée la plus drôle qu’il ait lu), décide d’aller en récupérer un autre. Giffen et Grant sont assistés de Kevin O’Neill pour ce portrait au vitriol du lectorat, qui est aussi l’occasion de brocarder la spéculation qui va bon train à l’époque.
Le premier Lobo Annual s’inscrit dans la vaste saga « Bloodlines », qui raconte une invasion extraterrestre est propose de faire apparaître de nouveaux personnages peut-être destinés à avoir leur propre série. Écrit par Alan Grant et illustré par Christian Alamy, l’épisode est agréable à suivre, mais c’est un peu le maillon faible du sommaire, à cause des circonstances éditoriales.
L’un des meilleurs morceaux du sommaire arrive juste après avec Lobocop, parodie évidente de Robocop, surtout dans sa version millerienne. Alan Grant décrit la mort de Lobo après trop de boisson et de femmes, et de quelle manière son corps est récupéré afin de devenir l’avenir de la police. C’est Martin Emond qui dessine ce récit où l’on découvre le (petit) cerveau de Lobo perpétuellement connecté à une radio de heavy metal, et son style est épatant : il parvient à mixer l’approche outrancière de Bisley avec le trait rond et parodique de MAD ou des indés underground. Bisley croisé avec Basil Wolverton.
Puisqu’il y a un Annual, il y a donc une série régulière. Le premier numéro est daté de décembre 1993, et il est réalisé par Alan Grant et Val Semeiks, sous la houlette éditoriale de Dan Raspler et Peter Tomasi. Bien entendu, le rythme est un peu différent, puisqu’il s’agit de faire vivre des aventures régulières au personnage. La parodie reste présente, notamment en convoquant les clichés de genres voisins (les guerres des gangs, les loups-garous, les récits de camionneurs de l’espace, les mercenaires…), mais les auteurs inventent également quelques personnages réguliers, dont Al, propriétaire d’un diner, et son optimiste serveuse Darlene. Les deux malheureux travailleurs verront régulièrement l’établissement détruit dans une logique d’humour de répétition. On notera aussi le retour de Vril Dox, membre de la L.E.G.I.O.N. et habituel donneur d’ordres de Lobo, qui évince donc Ramona.
Après une apparition un peu lourde dans Green Lantern Quarterly (où le récit ridiculise un peu Jack T. Chance, un Green Lantern créé par John Ostrander et qui méritait mieux) et une grosse baston dans Superman The Man of Steel par Louise Simonson et Jon Bogdanove, le sommaire propose Lobo #5, avec une méchante parodie de super-héros, avant de passer à Lobo: A Contract on Gawd, écrit par Alan Grant et illustré par Kieron Dwyer. Lobo est contacté par des moines afin qu’il tue leur dieu totalitaire.
Le récit confronte notre chasseur de prime et assassin à louer à deux frères omnipotents, créateurs capricieux de leur petit univers privé. La charge contre la religion est virulente et incisive, et bien entendu hilarante. Le dessin réaliste mais très expressif de Dwyer fait merveille.
Lobo #6 à 9 proposent une mission de camionneur de l’espace et une parodie méchante des Sept Mercenaires, à l’occasion de laquelle Grant revient sur un des pouvoirs oubliés de Lobo, celui de créer des clones de lui-même à partir d’une goutte de sang. Cette articulation entre deux récits crée une continuité dans les récits liés à Lobo, une première pour ce personnage qui, jusque-là, intervenait dans des récits séparés et indépendants, ce qui éloigne quelque peu son parcours de la simple succession de pochades.
Le numéro #0 (lié au cross-over Zero Hour), publié dans la foulée, s’amuse d’ailleurs à jouer sur les codes des origines et renforce cette continuité en évoquant le duel avec le Père Noël. On sent que les auteurs s’amusent avec les exigences éditoriales du moment.
Les lecteurs retrouvent Alan Grant et Martin Emond pour Lobo In The Chair, visite au salon de coiffure qui tourne au règlement de comptes entre le chasseur de primes et ses cibles. Le dessin d’Emond suffit, sur certains pages, à faire pleurer de rire.
Le deuxième Annual conclut ce sommaire copieux. Il s’inscrit dans la thématique « Elseworld » de l’année 1994. Mais plutôt que de montrer Lobo dans un monde alternatif, Alan Grant et son escadron de dessinateur choisissent de raconter de courtes histoires de mort, de sang et d’absurdité rigolarde, qui sont à l’image du recueil d’histoires courtes et amusantes de morts que Lobo lit régulièrement dans sa série mensuelle.
Bref, ce pavé hilarant, drôle quasiment de bout en bout à part quelques moments mous et très minoritaire sur l’ensemble de la pagination, ravira les amateurs de mauvais esprit. Et ces récits datant d’il y a trente ou trente-cinq ans, je me suis pris à me demander si de tels récits étaient encore possibles de nos jours. Ces charges à l’encontre de la religieux, de l’armée, de la famille, des institutions au sens large du terme, ponctuées de gros mots et de mauvais goût, sont à mon avis complètement inenvisageables aujourd’hui. Et c’est bien dommage. En tout cas, ce recueil témoigne de la liberté de ton dont profitaient les auteurs à l’époque dans des comics mainstream qui, bien entendu, n’étaient pas ornés du sceau du Comics Code.
Jim




















