Personnage secondaire de l’univers Marvel, Man-Wolf, l’Homme-Loup dans nos contrées, est indiscutablement lié à l’évolution des règles du Comics Code, qui se sont assouplies au début des années 1970, réinjectant la figure du loup-garou dans l’univers de super-héros développé par Marvel. Protagoniste intermittent dans les titres consacrés à Spidey, il a même eu le droit à sa propre série d’aventures au milieu des années 1970.

Quoique développé au cours des années 1960 (sous sa forme de colosse incontrôlable) puis 1970 (sous l’apparence de l’Homme-Loup), John Jameson, fils du célèbre patron de presse et ancien astronaute, est presque aussi vieux que Spider-Man lui-même, puisqu’il apparaît dans Amazing Spider-Man #1, en 1963 : c’est lui l’astronaute dans la capsule en danger que le Tisseur parvient à sauver.

Dans Amazing Spider-Man #42, le jeune homme découvre que son expérience dans l’espace n’est pas sans conséquence puisqu’elle a altéré sa physionomie, faisant de lui un colosse à la force redoutable, équipé d’une tenue qui lui permet de contrôler sa nouvelle puissance.

N’écoutant que son père, l’homme de l’espace décide de mettre sa puissance au service d’une mission essentielle, capturer Spider-Man. Mais à la fin de l’épisode (qui voit Mary-Jane dévoiler enfin son visage dans la toute dernière case), John Jameson perd son pouvoir.

Au début des années 1970, Gerry Conway, alors scénariste de la série, estime que le personnage est un peu oublié. Réfléchissant à la manière de le ramener dans la série, il réfléchit à son statut d’astronaute et se dit que l’exploration spatiale a pu le conduire à ramener un artefact dont les conséquences pourraient être fâcheuses. C’est ainsi qu’apparaît la fameuse gemme que John porte au cou, et qui occasionne sa transformation. Et c’est aussi là que commence le recueil Man-Wolf: The Complet Collection, de près de 400 pages.

Dans Amazing Spider-Man #124-125, Conway, aidé de Gil Kane puis de Ross Andru, raconte comment la gemme provoque des transformations dans le corps de John, faisant de lui un loup-garou incontrôlable.

À l’issue de l’altercation, Spider-Man parvient à arracher la gemme au cou de John, interrompant la transformation. Mais la violence de l’acte nourrit à nouveau le ressentiment de Jonah, qui reprend sa croisade contre le Tisseur.

Signalons que la compagne de John, Kristine Saunders, sort de cette expérience traumatisante d’une manière originale : son esprit a gommé tout souvenir de cette rencontre, et elle ne sait pas que son cher et tendre est en réalité un lycanthrope.

C’est pour John une raison supplémentaire de cacher son secret : préserver la tranquillité mentale de sa compagne. Mais bien entendu, Morbius l’entend d’une autre oreille. Le « vampire vivant », ayant compris que la gemme avait été jetée dans le fleuve, parvient à la récupérer et à la greffer à nouveau sur John, afin de faire du Man-Wolf son allié.

Les vieux lecteurs comme moi n’ont pas connu ces trois épisodes, passés sous silence par Lug (le troisième avait contre lui de proposer deux monstres pour le prix d’un et de ne même pas appartenir à la série principale). Si depuis lors Amazing Spider-Man #124-125 ont trouvé leur chemin auprès des lecteurs VF, leur présence en ouverture du recueil VO est une raison déjà suffisante de s’y pencher.

Faisant désormais partie des personnages Marvel dont l’éventail s’élargit avec l’assouplissement du Comics Code, le Man-Wolf a droit à sa propre série d’épisodes. C’est ainsi qu’il arrive au sommaire de Creatures on the Loose #30, une série d’ordinaire dévolue aux héros de fantasy (King Kull, Gullivar Jones, Thongor…) ou aux réimpressions de « monster comics » des années 1950.

La série débute de manière assez classique : John Jameson subit une nouvelle transformation, menaçant à nouveau son père et Kristine. Au scénario, Doug Moench reprend les classiques du monstre et les poncifs du fugitifs, pour une histoire rondement menée où un nouveau personnage, un pisteur de la police du nom de Simon Stroud, prend le loup-garou en chasse.

La traque dure deux épisodes, sur lesquels Moench prend le temps de s’arrêter sur le calvaire de Kristine, qui voit son couple à nouveau menacé. Mais c’est Tony Isabella, qui écrit le troisième chapitre toujours illustré par George Tuska, qui s’interroge sur l’état mental de la jeune femme, sur le point de se rappeler les images traumatisantes qu’elle a tenté de chasser de son esprit.

Ce même épisode met en scène Kraven, chasseur de fauves qui apparaît dès qu’il s’agit de dompter des surhommes aux traits animaux (on l’a croisé récemment en évoquant Tigra). Pour l’heure, la série est classique, adoptant la structure d’une course-poursuite, sans doute afin de reproduire le schéma qui avait si bien fonctionné pour Hulk.

Mais c’est avec Creatures on the Loose #33 que l’intrigue prend un tournant différent. En effet, l’épisode marque l’arrivée d’un nouveau scénariste, David « pas encore Anthony » Kraft, et d’un nouveau dessinateur, un certain George Pérez. Ce dernier, ancien assistant de Rich Buckler, reproduit dans un premier temps certains tics visuels de son mentor, mais son style va très rapidement progresser : regarder de près les Creatures of the Loose de Pérez fait le même effet que la lecture des Iron Fist de Byrne : on voit le dessinateur en pleine formation. Spectaculaire.

Sous la houlette d’abord de Roy Thomas puis de Len Wein, dont l’importance semble grande dans l’évolution de la série, Kraft et Pérez vont appuyer sur l’accélérateur et livrer une saga pleine d’idées et à la surenchère permanente.

Kraft fonce : il montre que Kristine commence à se souvenir (enfin). Il laisse entendre que Kraven a un associé, un mystérieux commanditaire dont les consignes ont tendance à agacer le Chasseur. Et enfin il aboutit à l’arrestation de John Jameson par Simon Stroud.

Mais dès l’épisode suivant, Kraft fait un saut dans le temps et nous montre le Man-Wolf en fuite dans les contrées sauvages de Georgie. Après s’être fendu d’un flash-back dans lequel il fait le lien depuis l’arrestation, il confronte le héros à un projet secret mené par quelques habitants du coin qui n’ont pas hésité à faire dérailler un train afin de le piller.

Dans l’épisode 35, le Man-Wolf découvre que les criminels travaillent pour le Hate-Monger, et se retrouve mêlé à une intervention du SHIELD. Prenant de l’assurance, Pérez commence à livrer des doubles pages de plus en plus spectaculaires.

Nouveau saut temporel dans l’épisode 36, où John Jameson a pour mission d’explorer le satellite du Hate Monger, qui avait été reconquis par les troupes américaines mais qui ne donne plus signe de vie. Sous l’influence de la Lune, l’astronaute se transforme et entre dans la station, où il découvre deux factions : des guerriers aux allures étranges qui semblent y être entrés de manière clandestine, et des humains, qui sabotent la gravité artificielle afin de gêner les déplacements des autres.

Pendant ce temps, sur Terre, Kristine Saunders, qui reçoit des leçons de dessin, est hypnotisée par son professeur. Ce dernier semble emporté par son complexe de divinité, mais on n’en saura pas plus.

Autre subplot, celui de la symbiose entre John Jameson et la pierre qu’il porte au cou. La fin du dernier épisode laisse entendre qu’il n’est plus tout à fait humain, et qu’il est désormais le produit de l’union de deux créatures.

Malheureusement, pour l’heure, les lecteurs n’en sauront pas plus. En effet, la série Creatures on the Loose s’interrompt avec son trente-septième numéro, daté de septembre 1975. Il faudra attendre plus de trois ans, et Marvel Premiere #45-46, pour avoir la fin de la saga.

Les auteurs disposent de deux fois dix-sept pages afin de boucler leurs idées en cours. Kraft et Pérez se concentrent donc sur les raisons de la présence du héros sur Terre, expliquant au passage pourquoi les guerriers présents sur la station semblaient reconnaître sa « gemstone ».

Échoué à la surface de la Lune, le Man-Wolf découvre que son pouvoir y est plus grand : il est plus fort, il peut survivre dans le vide spatial… et il parvient à se diriger, retrouvant au fond d’un cratère un portail dimensionnel qui le conduit… sur un « autre monde ». Dans cet « autre royaume », il est le Stargod, sorte d’élu dont les guerriers locaux attendaient la venue.

Sans renoncer à l’action, Kraft explique que le souverain de ce royaume, avant de mourir, a placé son essence dans une gemme qu’il a dissimulée sur la Lune, de l’autre côté du portail. Si jamais son royaume tombait entre de mauvaises mains, il était donc possible de raviver son énergie et de sauver l’endroit.

Dans le même élan, Kraft explique pourquoi le pouvoir du Man-Wolf s’accroissait : ce n’était pas l’attraction lunaire, mais la proximité du portail dimensionnel. Désormais, sur ce monde, le héros est capable de formuler sa pensée et de s’exprimer, signe qu’il contrôle ses talents.

Le dernier épisode raconte la rébellion menée par Man-Wolf / Stargod contre l’usurpateur, qui s’avère être le professeur de dessin de Kristine, qu’il a enlevée afin de s’assurer un moyen de pression sur le fédérateur des forces rebelles.

Kraft parvient à façonner un récit épique qui mélange fantasy et science-fiction, et à boucler les principales pistes qu’il avait lancées dans Creatures on the Loose. Il trouve même l’espace afin de renvoyer John et Kristine sur Terre, dans l’espoir évident qu’ils poussent vivre des aventures parmi les super-héros.

Le sommaire de cette « collection complète » continue avec Marvel Team-Up #36-37, deux épisodes dans lesquels Spidey affronte un savant fou aux côtés du Monstre de Frankenstein et du Man-Wolf, tout un bataillon de créatures qui ont sans doute refroidir les ardeurs de Lug à l’époque. Gerry Conway et Sal Buscema livrent une prestation vigoureuse mais classique et passe-partout, avec la tonalité de monstre tragique qui convient si bien aux créatures surnaturelles (chez Marvel ou ailleurs).

Cependant, on peut s’étonner de la raison pour laquelle ces deux épisodes ont été placés à cet endroit du sommaire. Ils auraient très bien fonctionné entre le Giant-Size Super-Heroes et le Creatures on the Loose : sans environnement éditorial, le lecteur qui n’a pas en tête les dates de publication pourrait croire que le personnage régresse après l’évolution qu’il a connue grâce à Kraft.

C’est tout de même un peu le cas dans Amazing Spider-Man #189-190, deux épisodes réalisés par Marv Wolfman, John Byrne et Jim Mooney, dans lesquels John Jameson, sous le contrôle de Spencer Smythe, se transforme à nouveau et met en danger ses proches.

Le récit est bondissant et s’inscrit dans des plans plus vastes qu’entretient le scénariste, mais pour John Jameson, c’est un retour en arrière. C’est sans doute ce que se dit David Anthony Kraft, et il saisit l’occasion de donner à son monde de fantasy et à son héros lupin un destin dans The Savage She-Hulk #13-14.

Il commence par expliquer que le héros, disparu dans un éclair après son altercation avec Spider-Man, a cru un instant être renvoyé dans « l’autre royaume », avant de comprendre qu’il a atterri dans un monde intermédiaire.

De leur côté, ses alliés se servent de la « shadow cloak » de Hellcat afin de se matérialiser sur Terre à la recherche de She-Hulk.

Il s’avère bientôt que leur monde a subi une transformation, réduit à la taille atomique, ce qui a déclenché des énergies destructrices qui menacent son existence.

Les deux épisodes donnent l’occasion à David Anthony Kraft d’offrir à ses personnages une conclusion, aussi épique et frappadingue que sa saga précédente. C’est aussi, de la part du scénariste, une dernière tentative pour asseoir son héros dans son statut de guerrier sauveur.

Le recueil se conclut sur Peter Parker the Spectacular Spider-Man Annual #3, dans lequel le même David Kraft fait la grâce à son héros de le débarrasser de sa gemme.

Le récit est prenant, plutôt pas mal graphiquement, même si le tandem composé de Jim Sherman et Alan Weiss n’est peut-être pas bien servi par l’encrage de Steve Mitchell (là où un Bob Wiacek aurait été peut-être plus discret).

Sur cette note apaisante, peut-être un peu douce-amère, le recueil s’achève. John Jameson cesse, pour un temps du moins, sa carrière héroïque. Il sera par la suite embauché en tant que pilote pour le compte de Captain America et des Avengers (grâce à Mark Gruenwald), officiera comme chef de la sécurité de l’institut Ravenscroft (grâce, je crois, à Jean-Marc DeMatteis), puis le Stargod reviendra dans les pages de She-Hulk version Dan Slott. Mais tout ceci… est une autre histoire.
Jim