DUEL (Steven Spielberg)

V1

REALISATEUR

Steven Spielberg

SCENARISTE

Richard Matheson, d’après sa nouvelle

DISTRIBUTION

Dennis Weaver, Jacqueline Scott, Eddie Firestone…

INFOS

Téléfilm américain
Genre : suspense
Date de production : 1971

Lorsque le cascadeur Carey Loftin a demandé à Steven Spielberg ce qui poussait le chauffeur de camion à tourmenter l’automobiliste qui a commis l’erreur de le doubler, le jeune prodige alors âgé de 25 ans lui a répondu quelque chose du genre “ce n’est qu’un sale fils de pute pourri jusqu’à l’os”. Et Loftin lui aurait répondu : “Gamin, tu as engagé la bonne personne”. Spielberg a souvent parlé du camionneur comme de l’équivalent de la brute d’école qui harcèle l’élève le plus faible. Et c’est une comparaison qui lui va bien. Mais par la façon dont il est présenté et filmé, le méchant prend également une autre dimension.

Au début des années 70, Steven Spielberg était le protégé de Sid Sheinberg, le président de Universal. Celui qui allait exploser à peine quatre ans plus tard avec Les Dents de La Mer apprenait alors les ficelles du métier en enchaînant téléfilms et séries télévisées, notamment en signant le premier épisode de la première saison de Columbo. C’est sa secrétaire qui lui aurait suggéré de s’intéresser à Duel, une nouvelle de Richard Matheson qu’elle avait lue dans Playboy. Spielberg était déjà un fan du travail de Richard Matheson et notamment de ses épisodes de la série anthologique La Quatrième Dimension. Et c’est tout naturellement que l’écrivain a écrit lui-même le scénario de l’adaptation télévisuelle de son histoire.

À ce jour, je n’ai toujours pas lu l’histoire de Richard Matheson à l’origine de Duel. Mais d’après ce que je sais, l’écrivain a décidé dès le début de ne jamais décrire le conducteur. À l’écran, on l’aperçoit donc à peine. Le méchant, c’est le camion, un “monstre allégorique” rendu quasiment vivant par la mise en scène virtuose de Spielberg qui le filme sous tous les angles. C’est la machine qui veut bouffer un homme qui est déjà “avalé” par le système. David Mann est un représentant de commerce qui se rend à un rendez-vous d’affaire dans un autre état. Par petites touches bien amenées, on apprend tout ce qu’il y a à savoir sur sa personnalité, sur sa relation avec sa femme (qui le mène par le bout du nez)…

Vedette de la télévision U.S., Dennis Weaver (Gunsmoke) est très bon dans le rôle de cet homme effacé que cette situation particulière va user mentalement, en l’isolant face à quelque chose qu’il ne comprend pas. Ce qui amènera une forme de paranoïa dans la très intéressante scène du café, dans laquelle Spielberg multiplie les champs, les contrechamps et autre effets pour appuyer sur l’état mental dans lequel se trouve David Mann. Une pause qui accentue la solitude du personnage avant de reprendre la palpitante course-poursuite…

Si vous n’avez jamais vu Duel, vous pouvez arrêter votre lecture si vous le voulez…car je vais pour une fois parler de la fin. Les dirigeants de Universal ont été impressionnés par Duel (à un tel point qu’ils ont demandé à Spielberg de tourner des scènes supplémentaires afin d’allonger la durée du métrage de 75 à 90 mn et le sortir au cinéma en Europe, ce qui se faisait à l’époque), mais il leur manquait quelque chose : une explosion finale. Pour ce dernier point, Spielberg a refusé et il a bien fait.

David Mann gagne son dernier face-à-face avec le camion qui tombe dans un précipice. La “mort” symbolique de la machine est lente, elle ne se termine pas dans un “boom”. C’est celle d’un animal à l’agonie (le bruit de la chute ressemble d’ailleurs à s’y méprendre à un hurlement). La réaction de l’homme est primale, libératrice…le cauchemar laisse la place au calme…et peut-être une possible renaissance pour David Mann…

Il faut avouer que cet énorme camion citerne gris a quelque chose de vraiment impressionnant et inquiétant!!

ginevra

Ah formidable, ce sujet, ça va me permettre de poser une question qui me taraude…

Dans le film, on voit le personnage central passer un coup de fil d’une cabine située près d’une sorte de zoo de la faune local, avec des araignées, des serpents, un coyote… J’ai toujours pensé qu’il était chez une vieille folle qui fait collection de bestioles, mais depuis lors, j’ai vu plusieurs récits qui reprennent ce thème du relais isolé avec des bêtes en cage (notamment dans Quicksilver Highway, un téléfilm adaptant une nouvelle de King et une autre de Barker).
Et du coup, je me demandais s’il s’agissait d’une tradition avérée ? D’une habitude culturelle ? Ou bien s’il s’agissait plutôt d’une sorte de “légende urbaine des bords de route”, quoi ?
Quelqu’un en saurait plus sur la question ?

Jim

C’est inspiré par les “Snake Farms”, de véritables attractions touristiques (ou “roadside attractions” comme on dit là-bas) qui existent depuis de nombreuses années.
Certaines m’ont l’air bien organisées, mais ça ne m’étonnerait pas que des particuliers proposent aussi leur propre “mini-zoo”, comme la vieille dame de Duel (qui est d’ailleurs présentée comme une “snake farmer” dans pas mal d’articles américains sur le téléfilm).

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Dingue.
Merci pour ces précisions.

Jim

Ce point de “détail” de l’explosion finale me turlupinait et, du coup, j’ai relu la nouvelle de Matheson. Le camion qui attaque Mann est une citerne grise à laquelle est accroché une 2e citerne, grise elle-aussi, marquée “inflammable”. Quand Mann échoue sa voiture dans une voie de dégagement, le camion suit mais bascule dans le précipice et explose.
Donc Spielberg a amené Matheson à modifier la fin de la nouvelle… pour une fin cinématographique moins conventionnelle.

ginevra

Merci pour cette intéressante précision. Après, il n’est pas sûr que les exécutifs aient lu la nouvelle, ce qu’ils voulaient c’était que ça pète à la fin ! ^^

Au sujet de la fin de “Duel”, Spielberg a précisé avoir utilisé un effet sonore type “rugissement de dinosaure” pour le dénouement, qu’il s’est malicieusement permis de réutiliser à la fin des “Dents de la mer”…

Je suis très fan de ce “premier film” de Spielberg, remarquable exercice de style porté par Dennis Weaver (qu’on a aussi vu dans un second rôle dans le formidable “La Soif du Mal” d’Orson Welles), et aux multiples couches de signification : le perso principal, Mann, représente aussi bien l’homme face à la machine déshumanisée que la virilité menacée.

Il y a une autre lecture du film, souvent rapportée, qui est née selon moi d’un malentendu : on a souvent pu lire que Matheson avait en tête de rédiger avec sa nouvelle une allégorie de l’assassinat de JFK. A ma connaissance, c’est inexact : Matheson a simplement précisé qu’il a eu l’idée de la nouvelle au moment de cet assassinat. Ce qui ne veut pas dire qu’il en traite directement (et si tel était le cas, je ne vois pas bien le principe de l’allégorie, pour être franc).