EVIL DEAD (Sam Raimi)

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REALISATEUR/SCENARISTE

Sam Raimi

DISTRIBUTION

Bruce Campbell, Ellen Sandweiss, Richard DeManincor, Betsy Baker, Theresa Tilly…

INFOS

Long métrage américain
Genre : horreur, fantastique
Titre original : The Evil Dead, L’Opéra de la terreur au Québec
Année de production : 1981

À la fin des années 70, le jeune Sam Raimi et ses potes réalisent de nombreux courts-métrages amateurs en super 8, s’inscrivant généralement dans une veine plus burlesque qu’horrifique.
La bande qui se surnomme alors la “Detroit Mafia” réalise ce que l’on peut considérer comme un brouillon, Within the woods qui leur sert de tour de chauffe pour leur oeuvre suivante, et produit dans le but avoué de convaincre de potentiels investisseurs pour le premier long-métrage du réalisateur qui envisage de l’appeler “Book of the Dead” (un titre pas assez spectaculaire selon le distributeur Irvin Shapiro).

Les collaborateurs réguliers sont bien évidemment de la partie, qu’il s’agisse de Bruce Campbell qui obtient le rôle principal, et de Robert Tapert avec qui Raimi fonde Renaissance Pictures pour gérer l’aspect financier, sans oublier la Oldsmobile qui fait un caméo dans tous les films du réalisateur.
Pour le reste du casting, le réalisateur choisit des acteurs du Michigan (ayant recours à des pseudonymes au générique pour la plupart, des membres de la guilde des acteurs préférant user de pseudonymes pour plus de sûreté).

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Avec un budget de seulement 350 000 dollars, la production d’embarque dans une tournage difficile vu les conditions climatiques et le lieu choisi, qui débute fin 79 et qui dure plus longtemps que prévu, obligeant les techniciens et les autres personnes disponibles (les frangins de Raimi) à endosser le costume des goules, en l’absence de certains acteurs, exception faite de Campbell qui paye de sa personne jusqu’au bout.
Cet amateurisme des débuts aboutit à une postproduction assez longue, retardée par les interruptions de tournage, avec l’ajout de scènes additionnelles tournées quelques mois plus tard (toutes celles qui se déroulent dans la cave) et le perfectionnement de la partie sonore avec l’enregistrement de sons divers et variés pour arriver à atteindre les effets voulus.

Les limites budgétaires et les aléas du tournage sont parfois le meilleur carburant pour redoubler d’inventivité, et Raimi est bien obligé d’y recourir pour palier à certains manques, le système D est de rigueur et tout le monde est mis à contribution.
Malgré le manque de moyens et les soucis de production, le talent du réalisateur irrigue la pellicule en faisant preuve d’un appétit créatif et d’une inventivité formelle qui fait fi des contraintes pour aboutir à un résultat bluffant, surtout pour un premier film, l’intrigue minimaliste étant véritablement transcendé par la mise en scène.
Le réalisateur multiplie ainsi les trouvailles, des travellings en passant les angles novateurs, ou encore les gros plans anxiogènes qui laissent apparaître une utilisation des ombres qui rappelle le style expressionnisme (Raimi étant fan de Murnau).

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Le jeune réalisateur développe aussi pour l’occasion le principe de shakky camera qui lui permet de figurer la vision subjective de la créature de la fôret (surnommé “the Force”), une astuce budgétaire certes mais qui n’en reste pas moins très efficace en jouant sur la suggestion, car aucun effet spécial ne peut rivaliser avec l’imagination du spectateur et cela Raimi l’a bien compris.
c’est d’ailleurs ce qui fait la force du final, on se demande qu’est-ce qui peut bien être capable de faire hurler Ash à ce point, surtout après tout ce qu’il a vécu.

Grâce à son talent de découpage, il compose quelques plans terriblement évocateurs qui arrivent à instaurer une atmosphère lugubre, parsemé d’effets saisissants (l’éclairage rougeâtre sous les feuilles est fait de manière simple et efficace, ou encore le regard du possédé qui vire peu à peu au rouge lorsque il se fait démembrer) avec en particulier cette séquence en stop motion inoubliable pour ceux qui l’ont vu jeune, de la décomposition des goules/deadites, ce qui accentue encore l’aspect poisseux, viscéral, craspec et expérimental de l’ensemble (pouvant être vu comme un hommage à Ray Harryhausen qui ira en s’accentuant dans le troisième film avec l’armée de squelettes).

Tel McT avec ses deux Die Hard (qui lui aussi assume, à un degré moindre tout de même, une influence cartoon dans cette façon de mettre à mal son protagoniste principal histoire dans tester les limites) Raimi sait se servir de l’environnement choisi dont il teste les potentialités dans la façon de gérer l’espace intérieur et extérieur, et peut-être aussi mental vu qu’on peut se demander si certaines visions ne sont pas purement et simplement des hallucinations de Ash.

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Le potentiel de départ est pleinement exploité dès lors que Ash se retrouve seul, à partir de là les morceaux de bravoure ne cessent de se multiplier dans le dernier tiers, basculant dans un registre fantastique qui se déchaîne, sans repères temporels ou matériels (l’état du miroir, le temps qui se détraque par le biais de l’horloge) et qui donnent l’impression que la maison réagit au diapason de son état d’esprit, ce qui passe par la multiplication des effets sonores et visuels (ce bruit régulier que fait la balancelle, la scène des clefs, les bruitages fait par Raimi lui-même). Même lors des scènes non sanglantes, Raimi fait toujours preuve d’une capacité d’inventivité à l’instar de la scène des regards qui trouvera une résonance dans une autre scène plus macabre.

Le trio de producteurs Raimi/Tapert/Campbell se sert d’un canevas classique de film d’horreur, ce qui passe par la reprise de certains codes du genre tout en évitant les écueils du prévisible.
Certaines scènes durent surtout pour jouer avec les nerfs du spectateur, qui n’a pas le temps de souffler vu le rythmé effréné à partir d’un certain point, qui fait que les événements dérapent brusquement, avec cette scène mémorable de la brève possession de Cheryl, qui se retrouve forcée par une présence invisible de dessiner ce qui va constituer la source de leurs problèmes, le Nécronomicon.
C’est d’ailleurs elle qui est le plus malmené (autant que Ash) via l’utilisation des branches lors de la scène du viol, un effet potentiellement assez casse-gueule qui pourrait vite tourner au ridicule mais qui fonctionne, ce choix de tourner à l’envers s’étant avéré efficace, preuve de la force créative de ce roller coaster expérimental contenant une myriade d’idées visuelles, fauché mais hyper inventif tel le Tetsuo de Shinya Tsukamoto (les suites respectives de ces films étant justement des sortes de remakes).

Avec un film qui n’est pourtant pas très long (seulement 1h20), Raimi trouve quand même le temps d’intégrer quelques clins d’oeil cinéphiles, que ce soit La colline a des yeux (dont il reprend le principe de l’affiche déchirée entamé par Craven avec celle de Jaws), le premier Massacre à la tronçonneuse par le biais de la décoration d’une pièce, ou encore l’utilisation d’un élément sonore du film le Troisième Homme (avec Orson Welles, mais qui n’est pas pour autant le réalisateur, la confusion étant courante, même Campbell ni échappe pas dans le commentaire audio).
À cela s’ajoutent également des influences inattendues comme les Three Stooges, qui démontrent cet attrait récurent du réalisateur pour l’humour slapstick.

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Le plaisir jubilatoire du réalisateur à malmener ses héros de manière générale est bien visible avec Ash, qui passe son temps à recevoir des litres de sang sur la figure, et que rien ne désignait pourtant au départ à devenir le héros de sa propre franchise.
Dans un premier temps Scotty semble être plus qualifié pour ce rôle, d’autant que c’est celui qui fait le plus preuve d’esprit d’initiative face à ce qui leur arrive, mais il sera néanmoins écarté en raison de son égoïsme.

Pourtant assez empoté au départ, Ash devra donc se muer en héros malgré lui, encore loin du vétéran aguerri et badass du second opus.
Par encore prêt à tout à ce moment-là, il devra arrêter de se voiler la face et accepter l’inéluctable car dès qu’il se raccroche au passé il se montre vulnérable.
La scène où il est horrifié par l’auto-mutilation rappelle l’évolution de sa mentalité dans la trilogie, à ce stade il est encore bien loin de se douter qu’il devra faire pareil dans la suite lorsque son corps se retournera contre lui. Ce séjour prolongé dans cette baraque inquiétante lui fera même perdre momentanément les pédales, ce à quoi l’environnement intérieur réagit au diapason, annonçant ce qui sera fait dans la suite (l’humour cartoon avec la main coupée revancharde).
Le passage au statut de héros se fait dans la douleur avec l’acceptation de l’aspect irréversible du nouveau statu quo, symbolisé par deux objets primordiaux au coeur de la conclusion, le médaillon qui représente ce qu’il a perdu et le Nécronomicon qui symbolise tout ce qu’il doit détruire.

Si ce personnage a rejoint les rangs des icônes du cinéma d’horreur (bien que cet aspect s’estompe au fil des suites, c’est sans doute pour cela que j’en suis moins fan), c’est bien évidemment grâce au talent de Bruce Campbell, un de ces rares acteurs élevant le cabotinage au rang d’art, bien en phase avec cet aspect excessif et outrancier perceptible dans l’utilisation de la violence gore avec des accès graphiques qui la rendent encore plus frappante visuellement, en abordant cela d’une manière parfois assez décomplexé, une façon de ruer dans les brancards et de braver les interdits avec une volonté affichée d’en faire des tonnes.
Dans le 2, cela est déjà plus dédramatisé par l’exagération exacerbée qui amorce ce bref courant de l’horreur humoristique tourné vers l’absurde (Re-Animator, Massacre à la tronçonneuse 2, Braindead) et surtout plus conforme à ce que le réalisateur avait en tête au départ pour le premier.

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Peu importe les imperfections qui participent au charme de l’ensemble dû à ce aspect bricolé, car Raimi réalise en ce début des années 80 un représentant du cinéma système D à son meilleur, élevant un petit film fauché au rang de quasi chef-d’oeuvre, qui constitue un des plus grands représentants du genre tout simplement, dont l’apport de Joel Coen au travail de montage n’est pas à minimiser (un collaboration qui se poursuivra avec Crimewave et Le Grand Saut, deux films qui ont en commun de ne pas avoir bien marché au box-office).
L’accueil critique sera cependant bien différent selon les pays, au point qu’il fut banni dans la catégories des “video nasties” en Angleterre sous l’ère Thatcher aux côtés de Cannibal Holocaust et Inferno, ce qui ne l’a pas empêché d’être un hit de l’ère du vidéo-club ayant abouti à un culte vivace et mérité.

Une réussite éclatante en somme pour un réalisateur qui n’avait au départ pas d’affinité particulièrement prononcé pour le genre, mais qui finira par y prendre goût, le poussant du coup à faire le choix risqué d’acheminer sa première trilogie fétiche sur le terrain de l’humour over the top, démontrant sa capacité à varier les registres qui l’amènera ensuite à se tourner avec succès vers d’autres genres, et surtout à présider au destin cinématographique d’un certain Peter Parker mais ça c’est une autre histoire…

Tu arrives fort à propos. Chouette article qui n’en loupe pas une miette (si ce n’est celle de la main-tronçonneuse).

La main-tronçonneuse n’apparaît que dans le deuxième volet, non ?
J’espère que tu vas développer ton avis sur les deux suivants, Marko ; en attendant, excellent billet en effet sur cette petite bombasse cinématographique, et très complet en prime…

Deux trois remarques à la volée :

  • “Le Troisième Homme” est certes réalisé par Carol Reed et non par Orson Welles, qui ne fait qu’interpréter un second rôle (qui sera, malgré tout, son plus fameux ; Welles est devenu une star en Europe à compter de ce film…). Mais il se murmure avec insistance, c’est même apparemment avéré, que Welles a dirigé lui-même les séquences le mettant en scène (quelques 10 minutes dans le film). Il est vrai que ces scènes marquent une brutale rupture stylistique avec le reste.
  • l’hommage évident et constant aux rois du slapstick, les trois Stooges, est probablement le motif de l’utilisation de la tronçonneuse (encore que, peut-être que Raimi et ses acolytes ont le film de Tobe Hooper en tête). Une scène fameuse de leurs films, d’ailleurs reprise dans le film des frères Farrelly en 2012 consacré aux trois Corniauds, fait intervenir le fameux outil parmi les plus usités du cinéma gore.
  • sur le plan final que tu cites, où Ash hurle à l’approche de l’entité, il paraît que Sam Raimi, au guidon d’une moto (qui traverse une portion de forêt mais aussi la cabane de part en part) et une caméra fixée sur l’épaule, n’a pu s’arrêter à temps et a percuté Bruce Campbell de plein fouet. Le plan aurait ainsi coûté quelques dents à l’acteur…
  • décidément obstinés et décidés à boucler leur maigre budget, Sam Raimi et Robert Tapert démarcheront inlassablement, et avec un certain succès, les potentiels investisseurs de leur connaissance (pharmaciens, dentistes, médecins, avocats, entrepreneurs, bref tous les richards friqués du coin), qui récupéreront au final trois fois leur mise de départ.

Si le premier “Evil Dead” reste un véritable traumatisme pour votre serviteur (jusqu’à un peu trop comparer les péloches horrifiques ingurgitées par la suite à ce mètre-étalon), je lui préfère le second, sorte de remake / suite à la puissance 1000. Il est vrai que par la force des choses, puisque l’accent est mis sur l’élément comique, “Evil Dead 2” n’est pas tout à fait un film d’horreur ; mais cet élément n’est quand même pas complètement occulté : il y reste des scènes très tendues, limite malsaines dans leur façon de s’éterniser, comme dans le premier volet.

Comme quoi on peut être beau, très intelligent, humble et absolument génial tout en faisant des erreurs.

Tu prêches un convaincu. :wink:

Grand fan du genre, Francesco Francavilla choisit chaque année un thème horrifique pour son Inktober . Le sujet du mois : les films d’horreur des années 80.

EVIL DEAD

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