LA NUIT DES MALÉFICES (Piers Haggard)

REALISATEUR

Piers Haggard

SCENARISTES

Robert Wynne-Simmons et Piers Haggard

DISTRIBUTION

Patrick Wymark, Linda Hayden, Barry Andrews,Michelle Dotrice, Wendy Padbury…

INFOS

Long métrage britannique
Genre : horreur
Titre original : The Blood on Satan’s claw
Année de production : 1971

Angleterre, XVIIème siècle. Dans son champ, un laboureur découvre des restes morbides…un crâne horrible, avec des morceaux de fourrure éparpillés et un oeil qui roule encore dans son orbite. La chose grotesque disparaît rapidement pour ne plus jamais être retrouvée, mais son influence maléfique s’étend petit à petit sur tout le village, et principalement sur les adolescents…des carrés de fourrure apparaissent sur leurs membres, une main griffue surgit d’un plancher de bois, fièvre et hystérie s’emparent de la population…le diable s’apprête à reprendre forme…

Forêts, champs et sillons…villages isolés, sols durs et rocailleux…sorcellerie, rites païens et réveil de forces anciennes…opposition aux figures d’autorité et à une morale rigide…sorti en 1971, le méconnu La Nuit des Maléfices (The Blood on Satan’s claw en version originale…on peut également le trouver sous le titre Satan’s Skin) est le deuxième long métrage de l’officieuse « Trilogie Impie », entre Le Grand Inquisiteur avec Vincent Price (1968) et l’excellent The Wicker Man avec Christopher Lee (1973). Ces trois films constituent la base de ce petit sous-genre du cinéma horrifique connu sous le nom de « folk horror », attaché au sol britannique, à sa ruralité, avant d’être relié au folklore d’autres pays.
On dit d’ailleurs que le terme « folk horror » aurait été formulé pour désigner spécifiquement l’oeuvre de Piers Haggard (petit-petit-neveu de H. Ridder Haggard, le créateur de Alan Quatermain).

Tigon British Film Productions était une société britannique de production et de distribution en activité entre la fin des années 60 et le début des années 80 (de 1967 à 1973 pour la production, principalement de films d’horreur; et jusqu’en 1983 pour la distribution, en étendant son catalogue à la sexploitation). Tigon avait réussi à marcher sur les plate-bandes de la légendaire Hammer grâce au succès du Grand Inquisiteur et souhaitait capitaliser sur les mêmes recettes mais sans pour autant produire une suite directe.

C’est ainsi que le projet qui allait devenir La Nuit des Maléfices fut réécrit, et passa d’une anthologie (comme celles que produisaient régulièrement le studio Amicus, voir Tales from the Crypt) située pendant l’époque victorienne à une histoire complète se déroulant au XVIIème siècle, à peu près à la même période que Le Grand Inquisiteur.
Cette réécriture donne au récit son côté un peu décousu : on suit plusieurs groupes de personnages dont le développement souffre parfois d’un manque d’exposition et qui peuvent disparaître pendant un acte entier (comme le Juge) avant de remontrer le bout de leur nez (ce qui renforce cette impression d’assister à différentes petites histoires, comme dans le film à sketchs prévu à l’origine, plutôt qu’à un scénario linéaire).

Les étranges choix de mise en scène du final peuvent étonner autant que décevoir (pour moi, ces dernières minutes n’atteignent pas la puissance de ce qui a précédé), mais ces réserves s’effacent devant la fascination qu’exerce le film de Piers Haggard, qui signait ici sa seconde réalisation pour le cinéma (avant, entre autres, Le complot maléfique du Dr Fu Manchu avec Peter Sellers et Venin avec Oliver Reed).
L’atmosphère est troublante, notamment grâce à une photographie superbement travaillée (dans les teintes des paysages boisés, des champs labourés, des ciels nuageux…) et des plans cadrés de manière à évoquer l’importante connexion à la terre des habitants de ce petit coin perdu.

La Nuit des Maléfices montre quelques unes des séquences les plus dérangeantes (et brutales…comme en témoigne le viol suivi du sacrifice d’une jeune fille) jamais produites par le cinéma d’horreur britannique. Malgré un maquillage superflu dans la dernière partie, Angel Blake, la prêtresse du Diable interprétée par la belle Linda Hayden (Une Messe pour Dracula), respire la sexualité et le charme vénéneux…entraînant avec elle les enfants du village dans un enfer érotique et hystérique !

M’en doutais que tu allais en parler ! :wink:

Ouais, j’aime les cycles “cinema trash” d’Arte et ce thème “Rendez-vous avec le diable” est une nouvelle fois très intéressant. Et en plus, le prochain est un Mario Bava donc je serai une nouvelle fois au rendez-vous… :wink:

Il est passé sur Arte ??? Zut, j’ai loupé ça : ça fait des années que je cherche à voir ce film, et c’est pas ton billet qui va m’en dissuader. :wink:

Il est encore dispo pour quelques jours sur le replay du site d’Arte.

Oui, je viens de voir ça à l’instant. J’utilise jamais (ou très rarement) ce service, mais là je vais pas me gêner.

Oui, cependant, j’étais un peu chlasse, donc j’ai pas l’impression d’avoir vu autant de choses que toi (oui, à l’hôtel, je m’endors devant la téloche ! :mrgreen: ).

Je note pour jeudi prochain !

Normal, vu l’heure à laquelle ça passe…mais bon, j’ai toujours été un couche-tard…

Le problème, c’est que je me lève tôt en fait … enfin, tôt par rapport à l’heure du coucher !

Puisqu’on en causait dans le tout récent sujet consacré à Witchfinder General, je me permets une petite bafouille ici.


Danny, viens jouer avec nous…

Le film de Piers Haggard n’est pas dénué de défauts. La qualité du jeu d’acteurs y est… disons, pour être gentil, « aléatoire ». Le scénario n’est pas exempt de maladresses, balourdises et raccourcis, avec de temps en temps des personnages qui semblent réagir de façon franchement absurde, ou qui oublient opportunément des informations : ainsi toute une séquence du film est dévolue à la recherche de qui a tué un enfant, alors que les coupables se sont vantés très explicitement de leur acte PAR DEUX FOIS (devant la mère de la victime, et devant le prêtre qui reste curieusement muet quand il se retrouve accusé). Enfin, les deux dernières minutes (spoiler !) virent aussi malencontreusement que brutalement au ridicule, lorsque la cérémonie finale est interrompue pour faire place à une poignée de plans de « scène d’action » au ralenti, dont c’est peu dire qu’elle ne tient guère les promesses qui ont été faites auparavant — que ce soit celle de la férocité inusitée dont le juge avait prévenu qu’il comptait user (il se contente d’agiter sa grande épée en l’air en faisant des grimaces), ou celle des grands pouvoirs de l’entité maléfique qu’il affronte (qui se laisse embrocher au-dessus du feu comme une vulgaire brochette sans offrir de résistance, la moitié des figurants restant par ailleurs sagement immobiles).

Malgré cela, qui empêche qu’on puisse vraiment parler de chef-d’œuvre du Septième Art, The Blood on Satan’s Claw / La Nuit des maléfices reste au moins un incontournable, non seulement de par son statut « historique » de pierre angulaire de la folk horror, mais aussi pour son côté fascinant et pour des qualités, je trouve, compensent assez largement les défauts.

Le Doc a déjà mentionné la présence d’une photographie et de cadrages superbes et très travaillés. Concernant ces derniers, je ne sais pas en revanche si j’irais jusqu’à dire que leur but est « d’évoquer l’importante connexion à la terre des habitants » : cette façon de les présenter « enfouis » dans la végétation (quand ils ne sont pas complètement perdus ou enfouis au milieu des arbres ou des fourrés, ils sont présentés par des « cadres dans le cadre » formés de branchages qui les enserrent, par exemple :

… ce qui me semble plus relever de quelque chose d’assez étouffant, voire anxiogène, que d’une simple et plus positive « connexion ».)

Également évoqué et expliqué par le Doc, le côté un peu décousu du scénario ne me gêne pour ma part pas tant que ça : même s’il s’agit peut-être plus d’une « poésie involontaire » que d’un effet pleinement intentionnel, le fait que toute cette histoire reste remarquablement floue, dans ses tenants et aboutissants ou la logique de ses péripéties, participe pour moi à l’atmosphère mystérieuse de l’ensemble (même si, il faut quand même le dire, cela pourra frustrer des gens plus fermement attachés à une narration plus classique).

Mais une part non négligeable de la fascination qu’exerce le film tient peut-être aussi au choix de se focaliser, comme source ou en tout cas vecteurs du Mal, essentiellement sur un groupe d’enfants et d’adolescents. Cette approche — qui donne par moments au métrage un petit côté Village des Damnés — prend à rebours ce qui pourrait être un attendu logique de la veine horrifique « folk » : si l’on retrouve ici l’opposition entre une ville « moderne et civilisée » (d’où vient le juge) et une ruralité servant secrètement de conservatoire aux « voies anciennes », on s’attendrait en effet à ce que ces dernières soient plutôt l’apanage… eh bien, des anciens, justement. En se focalisant à l’inverse sur Angel et sa bande de cultistes en culottes courtes, a priori largement coupés de toute tradition (à l’inverse de ce qu’on trouvera dans The Wicker Man, exemplairement), le film donne à sa (nébuleuse) menace un côté beaucoup plus primal, un resurgissement inexpliqué (le point de départ de la « contagion » étant littéralement le fait que le paysan du coin déterre quelque chose en retournant la terre) et, du coup, hors de toute possibilité de contrôle.

Cet aspect du film, en outre, me semble ouvrir à une autre lecture quand on le replace dans le contexte de l’époque.

On lit souvent que la folk horror procède d’une réaction face aux désillusions du mouvement hippie (échec du « retour à la terre », tout ça tout ça). — Sans prétendre évacuer complètement cette approche, elle ne me semble pas non plus être intégralement valable non plus. Que des films finalement assez tardifs comme cette Nuit des maléfices et The Wicker Man aient été élevés au rang d’exemples-types de cette veine ne doit en effet pas occulter qu’il a des racines tout de même un poil plus anciennes (et des exemples cinématographiques pour l’illustrer), au cours des années 50 et 60, et qui ont à voir avec d’autres phénomènes. — Toutefois, dans ce cas précis, le fait est que le film de Piers Haggard sort bel et bien alors que la contre-culture hippie est en pleine descente d’acide (post-Altamont, post-Manson…). Du coup, dans ce contexte, il est difficile de ne pas se dire que la jeunesse représentée dans le film, s’adonnant à une sexualité inquiétante et à des rites incompréhensibles sur fond de musique inécoutable, renvoie sans doute bien aux peurs d’une époque.

La figure du juge et les « extrémités » auxquels il se dit prêt à se livrer pour extirper le Mal montre toutefois, à mon avis, que la vision ici n’est pas purement réactionnaire : personne ne sort vraiment grandi de l’affrontement, même si la fin un peu bâclée (faute de budget, visiblement), que j’ai déjà mentionnée, évacue malheureusement un peu cette dimension qui aurait pu rendre ce conflit encore plus intéressant.

Post-scriptum tardif car ça me revient en mémoire, alors que j’avais dû expédier un peu vite la fin de mon post hier : une des influences très possibles pour le portrait du groupe de gamins me semble Sa Majesté des Mouches.