L'ANTRE DE LA FOLIE (John Carpenter)

REALISATEUR

John Carpenter

SCENARISTE

Michael De Luca

DISTRIBUTION

Sam Neill, Julie Carmen, Jürgen Prochnow, Charlton Heston, David Warner, John Glover…

INFOS

Long métrage américain
Genre : horreur
Titre original : In the Mouth of Madness
Année de production : 1995

John Trent, un enquêteur d’assurances, est chargé par le directeur de la maison d’édition Arcane de retrouver Sutter Cane, écrivain d’horreur à succès qui a disparu alors qu’il doit livrer son dernier bouquin, « L’Antre de la Folie ». Avec l’éditrice Linda Styles, Trent retrouve la trace de Cane à Hobb’s End, une petite ville qui a l’air de sortir tout droit des écrits du romancier…

« Ces trois films parlent, d’une manière ou d’une autre, de la fin des choses, de la fin de tout, de la fin du monde que nous connaissons, mais chacun d’une façon différente. On peut les interpréter comme des films apocalyptiques…mais une vision à part de ce genre particulier ».
Les trois longs métrages évoqués par John Carpenter dans cette interview sont The Thing (1982), Prince des Ténèbres (1987) et L’Antre de la Folie (1995), rassemblés depuis sous la bannière « Trilogie de l’Apocalypse » compte-tenu des thématiques qu’ils partagent…comme par exemple le caractère inéluctable (et lovecraftien) de la fin des temps.

J’ai toujours été plus attiré par l’univers des écrits de Howard Phillips Lovecraft, cette tapisserie cosmique lugubre où grouillent des entités anciennes et cauchemardesques, que par le style de l’écrivain de Providence. Le scénario de Michael De Luca, plus connu pour ses activités de producteur (L’Antre de la Folie reste son meilleur travail en tant que scénariste…il a aussi livré quelques histoires pour la très inégale série télévisée Freddy, les cauchemars de vos nuits et co-écrit La fin de Freddy, l’Ultime Cauchemar, le sixième opus de la franchise, et Judge Dredd) en utilise les aspects les plus intéressants pour confronter ses personnages à l’érosion progressive des piliers de leur existence, la perte inexorable de leurs repères. Inexorable car Carpenter nous prévient dès le début : ça va mal finir et la réalité n’est déjà plus ce qu’elle était.

Présenté sous la forme d’un long flashback, L’Antre de la Folie débute comme un intrigant suspense horrifique très référentiel (Sutter Cane est un croisement entre Stephen King et Howard Phillips Lovecraft et les allusions à ces deux maîtres de l’horreur ne manquent pas), avant de prendre carrément une autre dimension lors de l’hallucinant road trip vers Hobb’s End. Dès leur arrivée, John Trent (très bon Sam Neill) et Linda Styles (Julie Carmen est par contre assez fade) sont surpris par l’aspect familier des lieux et le réalisateur insiste sur l’étrangeté des événements qui s’y déroulent par des plans à l’atmosphère palpable, tour à tour gores et surréels.
J’aime beaucoup la représentation des éléments les plus horribles, ces choses bizarres que l’on discerne du coin de l’oeil, ces monstres qui ne sont jamais au premier plan de l’image mais dont la menace est bien présente…

Il y a aussi un humour un peu étrange qui se dégage de certaines situations (comme la virée en bus), le genre de note amusante qui ne désamorce pas l’horreur et qui n’illumine pas pour autant les ténèbres qui s’emparent de plus en plus d’un monde qui ne fait plus la différence entre fiction et réalité. Au fur et à mesure que l’on se rapproche du final, John Trent se rend compte que son libre arbitre n’existe plus et par le biais d’une implacable révélation, une trouvaille visuelle aussi géniale qu’efficace, entre de plain-pied dans l’imagination de Sutter Cane…ou peut-être en a-t-il toujours fait partie ?

Le final, hystérique et vertigineux, fait partie de mes scènes préférées dans toute la filmographie de Big John Carpenter.

C’est un des mes Carpenter préférés aussi. Je le revois très souvent, comme “Halloween” ou “Assaut”.

Il n’est pas aussi célébré qu’il le devrait, de mon point de vue, peut-être parce qu’il est niché au sein d’une période de la filmo du cinéaste pas forcément la mieux réputée ; Carpenter avait pourtant encore de forts beaux restes.
Si les thématiques évoquent donc Lovecraft avec une rare fidélité au “noyau dur” de ces écrits (malgré cette tonalité presque “cool” sur la première moitié du film), avec ce délitement du réel et les horreurs tapies derrière son voile typiques, j’ai toujours pensé que c’est finalement l’impact populaire d’un auteur aussi considérable que Stephen King (que le réalisateur avait adapté auparavant, rappelons-le) qui intéressait Carpenter en premier lieu ici.

Le film a tout de même été un peu commenté : je crois que c’est un des Carpenter préférés des cinéphiles plutôt “extérieurs” au cinéma de genre pur, tendance “Cahiers” qui ont d’ailleurs été très élogieux avec ce film. Son côté méta, très bien mené, n’y est probablement pas pour rien.
L’un des textes les plus convaincants qu’il m’ait été donné de lire à son sujet apparaît dans un livre passionnant du philosophe Eric Dufour, “Le cinéma d’horreur et ses figures”. L’auteur y relève que Carpenter décale intelligemment ici ses fameuses structures en huis-clos à la “Rio Bravo” pour aborder directement la structure propre aux cauchemars : Dufour explique que le propre du cauchemar est justement de présenter des situations “bloquées”, impossibles à contourner, des sortes de huis-clos, donc. D’où ces séquences où John Trent échoue à quitter la ville, absolument savoureuses et éminemment oniriques (même si c’est le versant noir de l’onirisme) dans leur rendu.

Et quel final anthologique effectivement ; rarement Carpenter aura été aussi ambitieux et “ample” dans ses effets, mais ça marche du feu de Dieu.
Une perle incontournable dans une filmo pourtant pas avare en chefs-d’oeuvre.

Extrait de l’album John Carpenter Anthology: Movie Themes 1974-1998, qui sortira le 20 octobre :