RÉÉDITIONS MARVEL : TPBs, omnibus, masterworks, Epic…

J’ai lu hier soir la mini-série de 1993, dans laquelle Roy Thomas renoue avec ses personnages, plus d’une vingtaine d’années après l’arrêt de la série Invaders. Ces quatre épisodes sont compilés à la fin du sommaire d’Invaders Classic 4.

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Il y a dans ce récit un sentiment de redite. En soi, l’intrigue n’est ni stupide ni incohérente, en tout cas pour du super-héros Marvel : les Envahisseurs interviennent dans la rade de New York alors qu’un sous-marin allemand tente de couler un navire américain. Ils rencontrent alors Battle-Axis, un groupe de surhommes dirigé par le Doctor Death. Ce premier affrontement tourne à l’avantage des méchants, que l’on retrouve par la suite opposés à Whizzer et à Miss America. Le Bolide est vaincu et enlevé, et sa compagne échappe à ses poursuivants afin de prévenir leurs alliés. Fin du premier épisode.

Ça va vite, c’est plutôt sympa, Roy Thomas est bavard mais il n’en fait pas des caisses comme c’était le cas dans les années 1970-1980. Dave Hoover livre des planches fidèles à sa réputation : c’est un peu mystérieux, Hoover, il pourrait dessiner bien et raconter proprement, on sent l’influence de Neal Adams, mais là, il officie dans la mouvance hachurée des vedettes de l’époque, et il finit par faire du sous-Liefeld, avec des mâchoires crispées, des personnages qui occupent inutilement la moitié de la planche de la planche et des cases qui se superposent à la limite de l’illogique. La rencontre d’une jolie case est toujours ternie par celle d’une page incompréhensible sans le bullage.

L’impression de redite est bien entendu accentuée par la lecture du TPB, qui colle ces épisodes de 1993 à la suite du dernier épisode de la série, datant de 1980 je crois. Je rappelle qu’à la fin de la série régulière, Lady Lotus avait réuni tous les adversaires des héros dans une tentative de renversement du pouvoir.

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Cette fois-ci, Doctor Death fait de même. Non pas par l’hypnose, mais en faisant appel aux mauvais penchants d’anciens héros qui tournent mal. Et non pas pour déstabiliser l’Amérique mais dans le but de provoquer une catastrophe « naturelle » visant à affaiblir le pays. Mais dans les grandes lignes, c’est la même chanson.

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Reconnaissons cependant que Roy Thomas est généreux. Dans les trois autres épisodes, il nous présente Silver Scorpion, une nouvelle héroïne équipée d’une armure dernier cri, ramène le Golem que l’on avait croisé dans les épisodes de Robbins (ce qui ne manque pas de susciter quelques interrogations : un héros Juif travaillant pour un Américain vendu aux nazis ? Interrogations hélas sans suite) et ramène Vision, celui des années 1940, pour un petit tour de piste.

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L’ensemble est un peu rapide parfois, certains éléments semblent une fois de plus présents afin de faire avancer l’histoire et de remplir les pages (Silver Scorpion n’est qu’ébauchée), et le scénariste s’échine à éclairer la continuité, notamment en donnant une identité à Doctor Death qui le rattache à l’histoire de Human Torch.

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Néanmoins, on sent bien que Thomas est surtout guidé par l’envie de travailler sur la continuité, un peu au détriment de son casting. La dernière séquence est éloquente : il abandonne les membres du Battle-Axis ou le Golem à leur sort mystérieux, à charge pour le lecteur de se faire une idée.

L’intégrale d’Invaders (il manque encore un What If qui, je crois, est présent dans la réédition en deux volumes) par Roy Thomas finit donc sur une note mitigée, cette mini-série mettant en avant davantage les défauts que les qualités de la série mensuelle, dans un traitement graphique loin du charme suranné du dessin de Robbins.

Jim

Excellente, celle-ci !

C’est un clin d’œil discret à Avengers #57 dont elle reprend le principe.

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Et pour le coup, les hachures et les ombres font que Hoover travaille ici plus en référence à un Art Adams ou un Mike Mignola qu’à un Rob Liefeld. Ce qui donne un résultat plutôt sympathique.

Jim

Oui, oui, j’avais percuté (pour une fois). D’où le côté sympa de la chose et qui a fait que je l’ai trouvée excellente !

Tout à mes relectures, pris dans l’élan, j’ai ressorti récemment le recueil Invaders: Eve of Destruction. Présentant les héros de la Seconde Guerre mondiale si chers à Roy Thomas, ce volume compile en réalité les sept épisodes de la série Marvel Universe, une éphémère série de la fin des années 1990, qui connaîtra quelques déclinaisons cachées sur lesquelles on reviendra.

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Mais allons-y morceau par morceau.
Eve of Destruction arbore une couverture reprenant celle que Carlos Pacheco a dessinée pour le premier numéro, et dans laquelle s’agite Sub-Mariner, Captain America et Human Torch. Ces trois héros sont au centre d’une histoire en trois épisodes, première livraison de la série anthologique Marvel Universe. L’action se passe à la hauteur de la fin de la série Invaders de Roy Thomas, puisqu’il est admis que Union Jack et Spitfire sont des membres réguliers, que Whizzer est un allié proche, que Bucky n’est pas toujours avec Captain America, et que de toute façon ça se passe après la rencontre avec Thor.

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Revenons un instant sur le postulat ayant prévalu à la naissance de Marvel Universe. La série voit le jour à l’instigation du responsable éditorial Tom Brevoort et du scénariste Roger Stern. Le projet vise à proposer des histoires situées dans des périodes lointaines ou des recoins du fameux univers Marvel, et d’éclairer quelques zones d’ombres (on y reviendra, dans ce post ou dans d’autres). Stern est un fin connaisseur de la continuité Marvel et il est nanti d’un solide bon sens qui lui permet d’expliquer les contradictions et incohérences qui finissent par s’accumuler sur les récits à l’image d’une poussière grisâtre ternissant le verni des ans. C’est l’homme de la situation, capable d’évoquer de nombreux personnages et de donner de la crédibilité à plein de choses. Allons droit au but, la série, publiée en 1998, dans une période troublée de l’histoire de l’éditeur, n’a pas trouvé son public, ne laissant que deux histoires, aussi agréables l’une que l’autre.

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Dans le premier volet de la série, les Envahisseurs sont confrontés à une enquête fédérale, astuce assez bienvenue qui permet au scénariste d’expliquer qui sont les protagonistes, de revenir sur les origines des trois héros, de replacer plusieurs personnages secondaires dans un contexte dépoussiéré, le tout avec sa fluidité proverbiale. En parallèle à ces portraits, Stern met en scène le Baron Strucker, qui avance ses pions (sous le regard mi-amusé mi-méfiant du Crâne Rouge) et prépare l’émergence de son organisation Hydra. Stern convoque de nombreuses images remontant parfois aux Captain America Comics de Simon et Kirby (je fais le malin, mais je dois bien avouer que les notes qu’il a lui-même rédigées, et qui sont reproduites en fin de TPB, sont d’une grande aide). Il donne de la cohérence à un univers de fiction qui a été forgé sur plusieurs décennies (l’apparition de Captain Savage en est un signe).

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Si le reste de l’intrigue est assez simple (les Envahisseurs repèrent la base flottante des méchants grâce à l’infiltration de Whizzer, ça se bastonne, ladite base, sorte d’équivalent sous-marin de l’héliporteur du SHIELD, explose, Strucker s’échappe, les héros sont soulagés d’avoir empêché le camp adverse de s’emparer de ce qui va devenir l’arme atomique), l’astuce de Stern est mémorable. Il déploie des trésors de finesse afin de rendre acceptables des idées qui ont vieilli, et de donner à l’ensemble cohérence et accessibilité.

Car tout repose sur une idée forte : Strucker a voyagé dans le futur où il a découvert l’Amérique de l’après-guerre. S’emparant de livres d’histoire, il est revenu dans le passé (enfin, son époque à lui, quoi…), misant sur le fait que cette connaissance nouvelle lui permettra de s’émanciper de l’influence de Hitler et de s’emparer du pouvoir. Et comment il a pu accéder à une machine temporelle ? En suivant de près l’assistant du Professeur Olsen, ce savant qui est parvenu à matérialiser Thor dans le quartier général de Hitler, tel que nous l’a raconté Roy Thomas. Ce dernier nous avait laissé entendre que l’assistant en question était Victor Von Doom. À la toute fin des années 1970, il était encore admissible que le dictateur de Latvérie pouvait avoir connu la Seconde Guerre mondiale, à une époque où il était encore admis que Richards et Grimm avaient servi sur le front (même si les glissements de temps situaient plutôt l’action en Corée, quelques années plus tard). Quoi qu’il en soit, en capillotractant, il était possible d’imaginer que ce bon Victor ait vu le régime nazi envers lequel il ait pu nourrir une rancœur évidente.

Mais en 1998, toujours pour les mêmes raisons de glissement dans le temps de l’espace narratif dans lequel évoluent les super-héros, ça devient de plus en plus dur à croire. Stern a donc l’idée de préciser la chose suivante : Doom, maîtrisant déjà la technologie temporelle, s’est rendu dans le passé avec à l’esprit l’idée d’abattre Hitler qui a fait subir au peuple gitan, dont il est issu, les pires tourments. Si le dictateur a changé d’idée en cours de route, c’est en parti dû à son ego surdimensionné. Mais le changement par rapport à l’épisode de Thomas, transformer le jeune savant défiguré et simple observateur en voyageur du temps, et donc déplacer le personnage dans les époques, s’avère fructueux. Cela permet d’expliquer pourquoi un Victor couvert de bandages se trouve en Allemagne en plein conflit mondial (sans avoir besoin de le vieillir), information que Thomas, à l’époque, n’avait pas jugé bon de détailler. Roger Stern parvient donc à renforcer la logique des épisodes de son prédécesseur tout en huilant les mécanismes de son propre récit.

Tel est l’enjeu caché de la série Marvel Universe, qui offre la possibilité au fan de voyager dans la continuité et d’en découvrir certains secrets, mais qui propose par la même occasion de donner une explication annexe ou de projeter un éclairage sur un élément imprévu, qui se rajoute au programme. Le caractère anthologique du sommaire et la volonté éditoriale de s’éloigner des grandes vedettes du moment (les mutants en premier lieu) ont joué en défaveur du projet, ce qui est fort dommage.

Ces trois épisodes, qui ont droit à des couvertures de première bourre, sont illustrés par Steve Epting. À l’époque, il dessine encore avec une énergie folle, il n’est pas encore passé par la case CrossGen, et son style ne s’est pas encore nappé d’une obsession réaliste et photographique qui a figé son trait. Il tire les meilleures leçons possibles de l’approche « à la Jim Lee », sans tomber dans ses travers pleins de hachures. L’ensemble a une vigueur qui fait plaisir à voir. L’encrage d’Al Williamson, qui renforce les ombres et les contrastes, ainsi qu’un découpage classique mais pertinent, donne parfois l’impression qu’on a affaire à un Lee Weeks en bonne forme.

Une bonne aventure des Invaders, une idée astucieuse, un vilain impressionnant, une vision limpide de la continuité et une réécriture qui améliore et éclaircit ce qu’on sait déjà : carton plein pour cette première partie de la série.
Rendez-vous demain pour la deuxième partie.

Jim

Tiens j avais eu le Tp en promo chez Pulp’s pour remplacer mes floppies…
je l ai repris puisque tu en parlais et ayant relu Marvels Project il y a 15 jours… le 1er numero y ressemble beaucoup (epting oblige mais pas que)… Rigole de voir des evenements reracontés et modifiés…
(oui je suis dans un Human Torch cycle… New Invaders, Marvels project et là le Heroes for Hire de Ostrander)

Tout n’est pas formidable dans ces derniers, mais il y a une belle énergie.

Jim

oui j aime bien… j aimerais ensuite enchainer sur les autres Heroes Reborn (Palmiotti puis DNA)

Le TPB Invaders: Eve of Destruction (tirant son titre du troisième épisode) contient donc également les quatre chapitres (donc Marvel Universe #4 à 7) consacrés à un groupe de héros affrontant des monstres géants et rassemblant Ulysses Bloodstone, le Doctor Druid, l’agent Jake Curtiss (dont la véritable identité constituera l’un des fils rouges de l’intrigue) et la guerrière wakandaise Zawadi.

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Comme évoqué plus haut, le lancement de la série, par Tom Brevoort et Roger Stern, a été axé autour des trois héros considérés comme fondateurs de l’univers Marvel. C’était donc en toute logique que la série Marvel Universe commençait « par le début », en quelque sorte. Mais avec cette deuxième intrigue, elle rentrait dans le vif du sujet, relevait le défi éditorial de base, à savoir explorer les périodes méconnues de ce monde de fiction. Et justement, puisque le temps glisse régulièrement à mesure que les années passent dans le monde réel (selon le principe qui veut que l’envol de Reed Richards et de ses amis date de dix ans environ), la période qui s’étale entre la fin du conflit mondiale (disparition de Captain America, amnésie de Namor, désactivation de Human Torch) s’élargit, nécessitant que les auteurs la comblent avec des histoires inédites, recourant comme de juste à des personnages soit immortels soit dotés d’une longévité accrue.

Pour ma part, cette deuxième saga m’a véritablement emballé à sa sortie, pour plusieurs raisons. Stern, bien sûr. La présence de Mike Manley au dessin ou à l’encrage de ces quatre épisodes (aidé par Blevins ou Armstrong), ce qui confère au récit une ambiance entre Jack Kirby et Bruce Timm du meilleur tonneau. Et enfin, la perspective de retrouver certains des grands monstres de la période Atlas. C’est là que la série trouve son (éphémère) identité. En effet, les éditeurs de bandes dessinées américains ont tous leur panthéon de super-héros de la Seconde Guerre mondiale. Mais les grands monstres, c’est une spécialité Marvel, et l’équipe éditoriale travaille ici sur l’identité même de cet univers de fiction.

Et puisque l’on parle de cette période de « vide » au sein de la continuité, cette ère des grands monstres occupe l’essentiel de cet entre-deux dans l’histoire des justiciers costumés. Ils deviennent une espèce de premier plan dans la mythologie et l’héritage de Marvel, et Brevoort en est bien conscient puisqu’il convoque un florilège d’illustrateurs pour la couverture composite du numéro 4 : Joe Quesada et Jimmy Palmiotti, Dan Brereton, Duncan Fegredo, Walt Simonson, Scott McDaniel, Bruce Timm, Michael Golden et Scott Elmer, et enfin Mike Manley. Période concentrée sur quelques années dans le monde réel, elle profite d’une expansion par le biais du glissement temporel évoqué plus haut, devenant la menace principale de cette zone floue qu’il faut combler a posteriori.

Ici, avec Ulysses Bloodstone (personnage des années 1970 qui est considéré comme immortel tant qu’il dispose du joyau incrusté dans sa poitrine…) et le Doctor Druid (dont les limites des capacités acquises à la suite d’une initiation mystique sont floues), Brevoort et Stern disposent de deux personnages susceptibles d’occuper cette période « creuse ». Le mystérieux Jake Curtiss (donc le pseudonyme rappellera aux plus attentifs d’entre vous celui d’un dessinateur qui a utilisé un nom voisin avant de se faire connaître autrement) est quant à lui un héros aux multiples dénominations, puisque, après deux chapitres de mystère, il se dévoile, dans la troisième partie, sous l’apparence de Hurricane, un bolide véloce de l’Âge d’Or, en qui Bloodstone reconnaît aussi Mercury, autre personnage des années 1940, créé par Simon et Kirby (ce qui permet à Stern de faire d’une pierre deux coups). Quant à Zawadi… disons simplement que les Wakandaises connaissent certains secrets de longévité (une bonne infusion d’herbe-cœur vous aidera à vous faire une idée).

Tout commence alors que le Doctor Druid se rend dans les locaux d’un club d’explorateurs d’où un importun vient d’être chassé manu militari. Il rencontre Zawadi, Bloodstone et Curtiss, ce dernier étant désireux de partager les expériences de chacun au nom de la sécurité nationale. C’est le prétexte à quelques flash-backs qui permettent de mieux connaître les personnages tout en mettant en scène de grandes cases avec des bestioles monstrueuses renvoyant à cette tradition propre à Marvel, et aussi à tout un imaginaire cinématographique associé à la Guerre froide.

L’individu refusé à l’entrée du club, du nom de Harvey Elder, tente à nouveau de rentrer et écoute subrepticement la conversation du petit groupe. Chassé à nouveau, il n’aura de cesse de les suivre, découvrant de loin l’existence des grands monstres. Convaincu que la Terre est creuse, il est persuadé que c’est là l’occasion de prouver ses dires. Sous ses allures hirsutes, Elder (qui est nommé pour la première fois dans cette série) est en réalité un vieux personnage de Marvel, dont je laisse la surprise à ceux qui n’ont pas encore lu l’histoire.

L’intrigue, justement, suit un personnage mystérieux qui réveille progressivement des grands monstres. Au fil du récit, on comprendra que ce comploteur est en réalité Kro, un Déviant connu des lecteurs de la série Eternals de Kirby (encore). Stern utilise ce genre d’informations afin de connecter des aspects un peu disparates de l’univers Marvel, tissant des liens entre les Déviants, les grands monstres, Hurricane (qui est en fait Makkari) ou encore l’Île aux Monstres. La présence de Harvey Elder permet d’éclairer (et de rendre aussi plus attachante) la figure d’un des plus vieux ennemis des Fantastic Four.

La série rend un hommage à plusieurs détentes au King Kirby, saluant plusieurs de ses créations dans un même élan, donnant de la cohérence à ces inventions disparates, quand bien même elles ont été publiées à plusieurs décennies d’écart. Au-delà cependant de ces multiples clins d’œil, les quatre épisodes remplissent largement le contrat de base, alignant une action souriante et soutenue, des références à la continuité (jusqu’à la jeune fille que Harvey Elder croise dans un bar) et la possibilité de développer des thèmes transversaux comme Stern a aimé le faire dans ses Avengers.

Confier le dessin de cette saga à Mike Manley (même s’il n’en assure l’entière partie graphique que dans le premier chapitre, cédant le crayonné à Bret Blevins ou Jason Armstrong, qu’il encre, pour les autres parties) témoigne aussi de l’attention que Brevoort et Stern accordent à l’aspect graphique, tentant d’associer une période ou un thème avec un style de dessin particulier. Epting sur les Envahisseurs ou Manley sur les grands monstres, voilà deux réussites qui promettent de belles choses pour la suite.

Sauf que de suite, il n’y en aura pas. Comme dit plus haut, la série ne trouve pas son public, et s’arrête après cette deuxième saga. D’autres histoires étaient en chantier, plus ou moins avancées, et devront attendre avant de voir le jour, sous des formes différentes. De nombreux projets tomberont dans les limbes, laissant aux amateurs de continuité et de récits bien troussés et pas tape-à-l’œil un sentiment de trop peu.

Si la série avait continué, elle aurait proposé quelques idées intéressantes, que j’évoque dans ce post (ouais, je fais des cross-overs entre les sujets de discussion, je suis fou dans ma tête, bwa-hahahaha) :

Jim

Comme souvent chez les grands éditeurs qui doivent assurer une périodicité mensuelle pour un catalogue assez vaste, l’habitude a longtemps été conservée de commander des « inventory tales », des histoires destinées à être publiées si jamais l’équipe en place subissait un retard (ce qu’on appelle un « fill-in » une fois que c’est publié), et à être stockées dans un tiroir en attendant un tel usage. Ces histoires sont payées, et donc le retour sur investissement est plus long. Voire inexistant si le récit en question n’est jamais publié. Et il arrive régulièrement que les responsables éditoriaux retrouvent ces histoires et décident de les publier. Ça a notamment constitué une partie du sommaire de la légendaire série Marvel Fanfare (le Captain America de Miller, le Silver Surfer d’Englehart et Buscema, voire l’épisode de Hulk par Byrne en pleines pages, entre autres, sont trois histoires écrites et dessinées qui n’ont pourtant jamais été publiées, avant de trouver refuge dans cette formidable anthologie). Et c’est le cas aussi pour la collection « From the Marvel Vault », succession de one-shots parus en 2011 et vendus comme de petits trésors cachés.

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Ces récits concernant différents personnages (Doctor Strange, les Thunderbolts, Johnny Storm et Hulk, les Defenders ou Gambit et les Champions) sont compilés dans un TPB, sobrement intitulé Tales from the Marvel Vault. et imprimé dans la foulée, fin 2011. Chaque fascicule est accompagnée d’une courte préface signée par le scénariste et dialoguiste (nuance importante) des histoires, et ces textes de présentation sont présents dans le recueil.

Ouvrant le sommaire se trouve sans doute le plus intéressant de ces récits. Il s’agit d’un épisode consacré à Doctor Strange, écrit par Roger Stern et dessiné par Neil Vokes. Les lecteurs des posts précédents ont donc aussitôt identifié l’un des récits destinés à l’origine à la série Marvel Universe, sans doute dans la foulée de l’histoire de Captain America (exploitée dans Sentinel of Liberty), donc peut-être pour l’éventuel numéro 9.

Sous une couverture de Mario Alberti, le récit nous permet de retrouver Stephen Strange alors qu’il revient du voyage à l’autre bout du monde qui a changé sa vie. De retour dans son pays d’origine, il décide de s’installer, et jette son dévolu sur une bâtisse à la mauvaise réputation… qu’il s’empresse d’acheter sans même que l’agent immobilier ait besoin de déballer son arsenal d’arguments.

Comme dans les autres histoires (celle des Envahisseurs, celles des Chasseurs de Monstres), Stern utilise des prétextes classiques afin d’amener des idées plus surprenantes. Ainsi, via le personnage de l’agent immobilier, le scénariste nous laisse croire que la maison est hantée à cause de rituels païens perpétrés dans les fondations, voire même bien avant que celles-ci ne soient posées. Mais ces allusions lorgnant vers Shining ou Poltergeist sont des diversions.

En effet, le shaman indien évoqué dans les dialogues semblait lutter contre une force extradimensionnelle à laquelle Strange, encore novice rappelons-le, va être confronté. Autre diversion, la structure du récit fait que les soupçons du lecteur peuvent se porter vers un autre ennemi du sorcier, bien connu des lecteurs de longue date. Mais là encore, c’est une feinte du scénariste.

Quand la confrontation survient, le jeune magicien utilise autant les sorts qu’il a appris auprès de l’Ancien que sa tête, et même ses muscles. Et la fin du récit place cette bataille dans le cycle d’apprentissage, sorte de dernière épreuve confirmant la place d’élève de premier ordre qu’occupe Stephen dans le cœur de l’Ancien.

Au dessin, Neil Vokes, qui a déjà dessiné Doctor Strange à l’occasion d’un numéro spécial de la série Untold Tales of Spider-Man (dont Stern avait déjà assuré les dialogues) rend un hommage graphique très agréable à Steve Ditko. Son Strange anguleux, aux traits presque asiatique, renvoie au premier épisode dans Strange Tales. Le dessinateur réinvestit tout le catalogue d’astuces visuelles, reproduisant merveilleusement les mondes bizarres et les représentations des sorts. Il est soutenu par les couleurs rusées de Lee Loughridge, qui confère aux flash-backs des palettes différentes aux touches sépia du meilleur effet.

Constituant donc le dernier épisode de Marvel Universe qui n’ait pas trouvé refuge quelque part, cette aventure ressort donc des tiroirs à l’initiative du responsable éditorial Tom Brennan, qui s’empresse de contacter Roger Stern pour que ce dernier rédige les dialogues. Stern avait commencé l’exercice en 1998, au moment où Vokes avait réalisé les planches, mais il a entre-temps perdu le fichier. Il n’en avait rédigé que l’équivalent de deux ou trois pages, disparues depuis lors. C’est donc une douzaine d’années plus tard qu’il reprend l’histoire, donnant au récit une voix off ni trop pesante ni trop envahissante, mais qui correspond bien à la plongée intérieure que vit le magicien dans le récit.

Après ce premier épisode, le sommaire du recueil propose un récit des Thunderbolts, ou plus précisément une aventure de Jack Monroe, le Bucky des années cinquante devenu Nomad. Personnage secondaire de la série de Nicieza et Bagley, il est au centre de ce chapitre destiné à faire le point sur sa situation au cas où la nécessité d’un fill-in se présenterait. Mais Bagley étant ce qu’il est, l’occasion n’est jamais arrivée, et entre-temps Ed Brubaker a réglé son compte au personnage, rendant obsolète cette histoire. Qui trouve ici une raison d’être publiée, sous une couverture de Lee Weeks et un dessin de Derec Aucoin.

Arrive ensuite un épisode destiné à Marvel Team-Up (que l’on peut donc dater au moins de la fin des années 1980), écrit par Jack C. Harris et dessiné par Steve Ditko. Comme le veut la tradition, notamment chez Marvel, le scénariste n’a pas rédigé les dialogues (le scénario était écrit en deux fois : d’abord le découpage et l’action puis, quand les planches étaient dessinées, les dialogues, ce qui permettait à la comptabilité d’étaler les paiements pour les scénaristes), et l’équipe éditoriale se retrouve avec des planches sans texte. C’est Karl Kesel qui se charge de mettre des mots autour des images. Il rédige un texte d’introduction où il raconte son admiration pour Ditko et sa joie de pouvoir enfin « collaborer » avec son idole, occasion qui avait failli se produire des années plus tôt.

Suit un très intéressant cas d’école : dans le cadre de la série Defenders chapeautée par Kurt Busiek et Erik Larsen vers 2001, le responsable éditorial Tom Brevoort avait mis en chantier un fill-in (Busiek étant débordé et Larsen malade) qu’il avait confié à Fabian Nicieza et Mark Bagley. L’épisode n’a jamais été utilisé, et quand l’équipe éditoriale le retrouve, elle se tourne légitimement vers Busiek afin qu’il en rédige les dialogues (selon le principe énoncé plus haut). Disposant des planches, le scénariste se tourne vers Nicieza qui est hélas débordé et qui, plus étonnant, ne se souvient plus du tout de quoi cause le récit (qu’il est incapable de retrouver dans ses archives). Busiek réfléchit, regarde attentivement les planches, et trouve une idée, un brin saugrenue, mais qui fait rire Nicieza et les gens de Marvel. C’est ainsi que naît une aventure des Défenseurs dans la digne tradition frappadingue du groupe.

Pour conclure le recueil, voici une histoire durant laquelle Gambit, qui n’est encore qu’un membre de la Guilde des Voleurs et pas le super-héros mutant que l’on connaît, croise le chemin d’un groupe de héros que, personnellement, j’aime beaucoup, les Champions. L’histoire est illustrée par George Tuska, ancien dessinateur de strips d’aviation converti comme beaucoup de dessinateurs de sa génération aux super-héros. Personnellement, j’aime beaucoup son style, que j’associe à Iron Man, mais aussi au strip World’s Greatest Super-Heroes (malgré l’encrage de Tuska) que je lisais dans Télé Junior. Il se trouve en plus que Tuska a dessiné la série Champions.

Hélas, c’est un George Tuska en petite forme que l’on retrouve ici, moins inspiré même que sur son histoire de WildC.A.T.s. Certaines planches sont bordéliques, voire contradictoires, et l’on sent les efforts de Fabian Nicieza, ancien scénariste de Gambit missionné pour mettre de l’ordre dans un récit dont on se demande s’il était mal écrit au départ ou mal compris par l’illustrateur. On ne saura jamais qui est le scénariste, le script ayant disparu si l’on en croit la petite préface rédigée par l’équipe rédactionnelle. Le plaisir de retrouver les Champions, opposés ici à MODOK, est un peu entaché par la vision d’un grand dessinateur en fin de course, pas vraiment aidé par une colorisation informatique assez envahissante.

Sommaire foutraque que celui de Tales from the Marvel Vault, dont le gros morceau restera le Doctor Strange, dont l’élégance et l’amour pour le personnage transforme l’exercice du stand-alone en petite pépite (en plus de rattraper, douze ans plus tard, le manque suite à l’arrêt de Marvel Universe). L’autre belle pièce est cette aventure des Défenseurs construite de bric et de broc à dix ans d’intervalle.

Jim

Lost Generation est un peu dans la lignée…
Bona prés il y a les Avengers des 50’s de Bendis :wink:

Donc, Roy Thomas fait rétroactivement remonter à la guerre précédente la naissance des super-héros, comme le fait le récent film de Wonder Woman… J’ignorais.

Cela dit, lui et ses potes ont un peu des allures de héros de strips ou de pulps, si on veut trouver des excuses à ce glissement en arrière.

Y a pas John Steele déjà avant… Il semble que Daring Mystery comics raconte une histoire de la 1ere guerre…
en même temps c est pas clair… y compris qu il a des pouvoirs…

Je l’ai pas lu. J’ai quelques numéros, mais je crois que j’ai pas encore réussi à compléter. Va falloir que je le fasse un jour, histoire de lire l’ensemble.

Ils me font un peu penser au Club des Batmen de tous les pays.

C’est qui, le premier à s’être souvenu de lui ? Brubaker ? Avant lui, même Thomas n’y a pas pensé.

Jim

y a que Brub qui y a pensé tout court… il meurt dans ses Secret Avengers… et est en fait developpé dans Marvels Project.

Pour Most Generations, de mémoire c est pas mal mais bien moins foutu que que Marvel Universe… la constructions à l envers à al memento, il me semble, est ce qui maintient le tout.
Mais là aussi on remplit les années 50

Ah ouais, c’est vrai, à Bagalia. Bon, il doit pas être bien mort, quand même.
Il apparaît aussi dans Iron Fist. Ou bien je confonds ?

Ouais, faut vraiment que je vérifie ce qui me manque. C’est typiquement le genre de truc qui me plaît.

Jim

Tu confonds avec le prince of orphan… John Aman

Ah ouais, effectivement.
J’ai vite décroché d’Iron Fist.

Jim

J’ai lu hier soir le TPB Inhumans: By Right of Birth, qui reprend le fameux graphic novel écrit par Ann Nocenti, ainsi qu’un fascicule revenant sur l’histoire des Inhumains, nettement plus anecdotique.

Le graphic novel en question, sortie en 1988, j’en avais entendu parler depuis des commentaires dans les pages de Scarce, et je n’avais pas eu l’occasion de le lire. Le confinement a ses bons côtés.

Tout commence alors qu’un mariage est bientôt célébré en Attilan. Les dialogues nous apprennent que c’est chose rare, que le conseil génétique n’est pas toujours disposé à autoriser de tels dérapages, et que la fête sera d’autant plus fastueuse que les occasions sont rares. En quelques lignes, la scénariste parvient à éclairer les aspects obscurs et inquiétants d’une société en autarcie articulée autour d’obsessions eugénistes.

Parallèlement, la reine Medusa apprend à son mutique époux Black Bolt qu’elle attend un enfant, qu’elle promet être un héritier. Une certaine tension se crée, et on découvre bien vite que les inquiétudes du souverain sont liées au fait que le conseil, qui s’exprime par la voix du Chief Justice braqué sur ses traditions, n’apprécie pas la nouvelle, et suggère à la future maman de se débarrasser de l’enfant à naître. Les arguments qui pointent sont associés à la lignée, les autorités craignant que le bambin n’hérite soit de la voix de son père, soit de la folie de son oncle Maximus, soit des deux (tant qu’à faire).

Medusa décide donc de quitter Attilan, de se rendre sur Terre, malgré la menace de la pollution qui avait justifié le déménagement sur la Lune, et d’y donner naissance à son enfant. Elle est bientôt rejointe par divers membres de la famille royale qui choisissent de l’épauler, déçus par la rigidité du conseil (que Gorgon voyait comme un repère moral et politique). S’ensuit une intrigue à coloration écolo où Crystal tente de chasser toutes les traces de pollution afin de garantir la santé au petit, pollution qui finira par s’incarner dans une créature elle aussi nouvelle-née et tentant de comprendre le monde hostile où elle a pris conscience.

À la fin du récit, alors que le bébé est venu au monde et que la famille royale s’est débarrassée de la menace tout en prenant conscience que le monstre n’existe que par leur volonté de manipuler leur environnement, Medusa revient auprès de Black Bolt et tente de convaincre le conseil de protéger la vie de l’enfant… en vain, puisque les parents sont séparés de leur rejeton.

L’ensemble est plutôt pas mal, et Ann Nocenti dresse le portrait d’une société oppressante loin de l’utopie isolationniste qui transparaissait dans la version de Kirby et de ses successeurs immédiats. L’entreprise est plutôt louable et courageuse, même si elle ne manque pas de maladresse par certains côtés.

Par exemple, la scénariste perd un peu de temps à mettre en scène les chicaneries entre membres de la famille royale (Gorgon et Karkak n’en finissant pas de se chamailler), ce qui permet d’éclairer les visions de chacun et donc d’établir un tableau de la société, mais ce qui détourne un peu de la situation politique générale (là où, par exemple, insister davantage sur le Chief Justice, en essayant d’étayer sa vision des choses, aurait permis de gagner en pertinence, en objectivité).

De même, le parallèle entre la manipulation génétique et l’impact écologique, s’il repose sur une approche assez logique (deux aspects de la dialectique nature / culture), finit par interférer un peu dans le discours. Le monstre né des quatre éléments manipulés est lui aussi un enfant « innocent » découvrant le monde, mais la longue séquence sur Terre apparaît presque comme une diversion éloignant les auteurs de la critique politique qui commençait pourtant à gagner en force. En bref, un peu comme si deux histoires avaient été condensées de force en une seule.

Cependant, Ann Nocenti est parvenue à faire une chose très intéressante : elle a donné une voix particulière à chacun des personnages qui (me) donnaient jusque-là l’impression de tenir à peu près tous le même discours, le même son de cloche, dans leurs aventures précédentes. Ne serait-ce qu’en matière de perception, chacun d’eux voit les choses différemment, ce qui finit, paradoxalement, par les rapprocher.
On pourra cependant lui reprocher d’écrire Maximus comme s’il s’agissait de Loki, sur le mode du comploteur rieur et narquois. Mais elle parvient à fragiliser le personnage, là encore parfois à gros traits, mais cela donne un apprenti despote éclairé d’une lumière nouvelle (pour l’époque).

Question dessin, c’est assez formidable. Bret Blevins officie avec le talent qu’on lui connaît, dessinant notamment un Black Bolt majestueux, aux larges épaules et aux hanches fines qui n’est pas sans rappeler la version qu’en donne Mike Zeck.

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À l’encrage, Marvel a eu la bonne idée de recruter Al Williamson, formidable dessinateur de strips, connu pour ses histoires dans les EC Comics et pour son travail sur Star Wars (et pour avoir accompagné John Romita Jr lors d’une transformation passionnante de son style). Ensemble, ils livrent un travail tout en finesse, avec des ombres, des modelés, des drapés… Un mariage épatant.

Le sommaire du petit recueil comprend également Inhumans Special: The Untold Saga, qui se donne pour but de retracer dans l’ordre les péripéties que l’on connaît déjà concernant ces personnages (l’amnésie de Medusa, la séparation de Johnny et Crystal).

Le script est signé de Lou Mougin, un auteur venu du fanzinat qui s’est également illustré sur un épisode d’Avengers Spotlight. Le dessin est confié à Richard Howell, ce qui en soi n’est pas une mauvaise idée dans le sens où ce dernier sait ajouter des touches kirbyennes à son travail (bon, surtout le Kirby des romance comics, mais c’est pas grave). La mauvaise idée réside dans l’encrage de Vince Colletta, qui amollit l’ensemble et n’arrive pas à embellir les cases les plus faibles, ne faisant ressortir que les faiblesses du dessin de Howell.

La plongée dans ce recueil, qui est complété par la reproduction d’un article paru dans Marvel Age et de quelques fiches du Marvel from A to Z (où l’on se rend compte que Rubinstein a sans doute encré toutes les illustrations, tant son nom revient), m’a permis de me rendre compte qu’il y avait beaucoup de choses que j’avais oubliées ou que j’ignorais sur les Inhumains (je ne savais pas que Karkak disposait de pouvoirs « naturels » et non fournis par les brumes, et je ne me souvenais plus qu’il était le frère de Triton…). Et ça m’a donné envie de me replonger dans d’autres récits.

Jim