AUX FRONTIÈRES DE L'AUBE (Kathryn Bigelow)


(Le Doc) #1

Aux_frontieres_de_l_aube

REALISATRICE

Kathryn Bigelow

SCENARISTES

Kathryn Bigelow et Eric Red

DISTRIBUTION

Adrian Pasdar, Jenny Wright, Lance Henriksen, Bill Paxton, Jenette Goldstein, Tim Thomerson…

INFOS

Long métrage américain
Genre : horreur
Titre original : Near Dark
Année de production : 1987

Aux Frontières de l’Aube est un film de vampires dans lequel le mot “vampire” n’est jamais prononcé. Ce parti-pris découle de l’intention de Kathryn Bigelow et de son co-scénariste Eric Red de ne pas se limiter à la mythologie traditionnelle du récit de vampire. Ici, les créatures de la nuit n’ont pas de canines pointues, elles ne se transforment pas en chauve-souris. On ne sait pas s’ils se reflètent dans des miroirs et s’ils sont affectés par des choses comme les objets sacrés ou l’ail. Par contre, ils sont très forts, on ne peut pas les tuer par des moyens traditionnels, ils ne vieillissent pas, leur peau est froide et le soleil est bien évidemment leur principale faiblesse.

Kathryn Bigelow était alors âgée de 26 ans et n’avait qu’un seul long métrage à son actif, un film de biker avec Willem Dafoe dans un de ses premiers rôles (et qu’elle avait co-réalisée avec un certain Monty Montgomery). Avec le scénariste Eric Red (qui a signé en 1986 le script du très bon Hitcher avec Rutger Hauer), elle a ensuite cherché à monter un projet de western…un western que les deux collaborateurs voulaient éloigner des conventions du genre.
Mais dans la seconde moitié des années 80, il devenait de plus en plus difficile de financer un western et Bigelow et Red ont alors décidé de se lancer dans un travail de réinterprétation de deux genres à la fois, en surfant sur le regain d’intérêt de la figure vampirique (Vampire, vous avez dit vampire ?, Génération Perdue…).

Les vampires d’Aux Frontières de l’Aube sont autant des pistoleros que des vagabonds qui écument depuis toujours les routes du Midwest. Ils sont décrits comme une famille soudée, avec l’impressionnant Jesse (monumental Lance Henricksen) et la redoutable Diamondback (Jenette Goldstein) en parents de substitution. Severen (génial Bill Paxton dans un rôle taillé sur mesure), c’est le grand frère ou l’oncle un peu lourdingue. L’excellente idée du casting (et qui a justement été soufflée à Kathryn Bigelow par James Cameron) est d’avoir réuni à nouveau trois comédiens qui s’était liés d’amitié sur le tournage d’Aliens. L’alchimie est manifeste et ce trio est particulièrement fascinant car il garde notamment une grande part de mystère.

Il y a aussi Homer, éternellement jeune de corps alors que ses désirs ne sont plus ceux d’un enfant (ce qui a également été exploré, entre autres, par Ann Rice dans Entretien avec un Vampire). La dernière recrue du groupe, c’est Mae, beauté éthérée à la mélancolie envoûtante qui a tapé dans l’oeil de Caleb, un jeune fermier qui s’ennuie profondément dans son trou perdu de l’Amérique. Un innocent jeu amoureux se transforme en soif de sang et c’est au tour de Caleb de faire son entrée dans un nouveau monde, de devenir dépendant de la nuit. Dans le rôle du jeune homme, on retrouve un Adrian Pasdar (futur Nathan Petrelli dans la série Heroes) un peu falot qui se fait constamment voler la vedette par le reste de la distribution.

Road-movie superbement filmé, traversant des horizons sans fins, aux journées aveuglantes et aux nuits chaudes, Aux Frontières de l’Aube fait la part belle à l’atmosphère (à laquelle participe la bande-son du groupe allemand Tangerine Dream, pas toujours inspiré mais qui colle ici très bien aux visuels accrocheurs de Kathryn Bigelow et son chef opérateur Adam Greenberg), ce qui renforce l’impact de chaque irruption de violence, scènes sèches et brutales.

Aux Frontières de l’Aube est aussi une histoire d’amour et de famille, avec le combat d’un père (Tim Thomerson, pour une fois loin des productions ultra-fauchées de Charles Band) pour sauver l’âme de son fils. Des efforts qui introduisent un élément qui n’est pas pleinement convaincant (même s’il est en quelque sorte inspiré par le Dracula de Bram Stoker), mais qui participe pleinement au processus de relecture de la mythologique vampirique qui est à la base du récit. Et cela donne un très beau dernier plan, libérateur et triste à la fois pour les personnages concernés que l’on devine à jamais marqué par l’expérience…


(Oncle Hermes) #2

Ça me donne envie de le revoir, tiens.

Un point que tu n’as pas soulevé, cependant, est l’inscription du film dans les “années sida”, le vampirisme tel que présenté dans le film pouvant assez facilement se lire comme une métaphore pour l’épidémie qui explose dans les années 80, mais demeurait encore assez mal connue ; les looks des vampires, pardon, des “infectés” eux-mêmes dans le film renvoyant sans doute autant à une certaine marginalité “contre-culturelle” qu’au western. (Tout cela donne en revanche un caractère un peu… problématique à la guérison finale, et à ce qui semble bien être un message très très conservateur.)

C’est-à-dire qu’à ce compte-là, on n’est plus vraiment dans la volonté de “ne pas se limiter à la mythologie traditionnelle” mais carrément de la refuser, il me semble. :smile:

Difficile de ne pas penser rétrospectivement à un autre film mêlant, une dizaine d’années plus tard, vampirisme et esthétique de “western moderne” : Vampires de John Carpenter, à cela près que Carpenter est beaucoup trop roublard pour se refuser de jouer avec cette mythologie, justement ; du coup il affiche dans le titre même le nom tabou chez Bigelow, et il ramène tous les éléments du folklore, les croix, l’ail, etc. – pour un résultat bien fun et pourtant sans doute encore beaucoup plus sombre, dans le fond, que ce Near Dark.


(Le Doc) #3

La métaphore sur la dépendance est plus forte, je trouve…et je dois bien avouer que je n’avais jamais pensé à cette possible lecture du film…

C’est-à-dire qu’à ce compte-là, on n’est plus vraiment dans la volonté de “ne pas se limiter à la mythologie traditionnelle” mais carrément de la refuser, il me semble. :smile:

Je ne crois pas. C’est épuré, mais il y a quand même des éléments traditionnels. Bigelow et Red ne l’ont pas refusé, ils l’ont adapté à la relecture qu’ils ont proposée…

pour un résultat bien fun et pourtant sans doute encore beaucoup plus sombre, dans le fond, que ce Near Dark.

Ah pour moi, Near Dark est tout de même plus sombre que le Vampires de Carpenter (que j’aime bien, même si ce n’est pas le meilleur travail de Big John)…


(Oncle Hermes) #4

(Je précise que je n’ai revu aucun des deux films depuis des années, donc c’est sous réserve d’erreurs de ma part.)

Un jeune fermier du Midwest se laisse entraîner en soirée par une fille dont le look semble promettre une sexualité moins “sage” que les normes traditionnelles locales, il se retrouve contaminé par l’infection dont elle est porteuse et se met à fréquenter une bande de marginaux pâles et émaciés… Je t’assure que je n’ai pas inventé l’interprétation qu’on peut faire d’un tel postulat, surtout, encore une fois, dans le contexte de l’époque.

Ensuite, est-ce que c’était explicitement le projet de Red et Bigelow, ça je ne saurais le dire, mais c’est comme ça que ça a été assez largement reçu. (Évidemment, je ne dis pas non plus que c’est la seule interprétation possible, le film est heureusement plus riche que ça.)

À la fin de Near Dark, Caleb et même rétroactivement Mae sont sauvés de l’infection par une transfusion sanguine, le pouvoir de l’amour et la puissance du foyer familial traditionnel.

Chez Carpenter, les vampires se révèlent être une création accidentelle de l’Église, et à la fin du film Jack Crow choisit de laisser le Mal se perpétuer, sans doute au moins autant parce qu’il est incapable d’imaginer sa propre vie autrement qu’en tant que “chasseur”, que par quelque loyauté que ce soit envers son ancien partenaire infecté.